II. — Bourdaloue (La prédication chrétienne
Nous allons maintenant étudier d'une manière générale la prédication chrétienne, proprement dite, dans son type le plus éminent comme le plus systématique, qui est Bourdaloue. La théorie dogmatique de la prédication nous permettra de mieux apprécier le rôle de la prédication chrétienne dans l'évolution de l'humanité. Mais, auparavant, donnons, suivant notre usage, quelques notions biographiques sur Bourdaloue.
Louis Bourdaloue est né à Bourges, le 20 août 1632 ; il est mort à Paris, à la maison professe des jésuites, qu'on nommait au xvif siècle les Grands Jésuites (c'est actuellement le collège Charlemagne), le 13 mai 1704, dans sa soixante-douzième année, et peu de jours après Bossuet. Sa famille était de bourgeoisie très honorable et chrétienne. Son père, Etienne Bourdaloue, très recommandable, avait eu même quelque velléité d'entrer dans l'état ecclésiastique. Il avait, dit un des historiens de Bourdaloue, une grâce particulière à parler en public. Il entra, dès l'âge de 15 ans, dans la compagnie de Jésus, et il en suivit pendant 18 ans, c'est-à-dire de
1647 à 1665, toute la discipline ; il fut voué à l'enseignement ; finalement il se décida pour la prédication, et remplit à cet égard une carrière éclatante. Il exerça d'abord la prédication en province, et il s'y fit très honorablement connaître. Ses supérieurs l'appelèrent enfin à Paris et il y prêcha en premier lieu dans l'église de la maison professe des jésuites, qui est actuellement l'église Saint-Paul, adjacente au collège Charlemagne. îl fut enfin appelé à la Cour et prêcha plusieurs Avents et le Carême, devant Louis XIV. Il devint le prédicateur prépondérant, universellement apprécié et estimé. Quoique la prédication fût sa fonction essentielle et habituelle, il combina avec elle la direction des âmes. Cette opération très délicate lui fournit certainement des notions précises et positives sur la théorie de la nature humaine, dans les limites assez étendues, quoique insuffisantes, que comporte la théorie catholique. Il y apporta, comme dans sa prédication, ces qualités de justesse et de mesure, qui sont chez lui si caractéristiques. Il mourut dans cette même maison professe des jésuites, cil s'était accomplie toute sa carrière sociale et morale, et il y repose. Sur le pilier auquel est adossée la chaire, et qui est du côté gauche de l'église, tout près du chœur, l'on a, sur une plaque, gravé ces mots : « Hic jacet Bourdaloue 1632-1704. » Cette plaque y fut posée en
L'église Saint-Paul rappelle sans doute le souvenir de Bourdaloue, et, à cet égard, les positivistes devaient s'en occuper pour l'organisation des pèlerinages historiques ; mais elle se lie aussi au souvenir d'Auguste Comte. A ce double titre, je dois donner quelques détails plus étendus.
Ce fut en 1580 que fut donné aux jésuites le terrain où ils bâtirent leur maison professe, actuellement collège Charlemagne. En 1619, Louis XIÏI leur donna le
terrain nécessaire pour y bâtir l'église actuelle de Saint- Paul. Louis XIII posa lui-même la première pierre en 1627. Elle fut bâtie par deux jésuites : le père François "^erran et le frère Martel Ange. Elle fut achevée en 1641 ; et la première messe y fut célébrée, le 9 mai 1641, par le cardinal de Richelieu, en présence de Louis XIII et d'Anne d'Autriche. Le cœur de Louis XIY fut déposé dans cette église, et le grand Condé y a été enterré. Huet, évêque d'Avranches, y repose contre le pilier parallèle à celui de Bourdaloue (1).
Auguste Comte s'arrêtait toutes les semaines dans l'église Saint-Paul, quand il allait de chez lui, 10, rue Monsieur-le-Prince, à pied, les samedis, à la tombe de Mme de Vaux, au Père-Lachaise.
Yoici ce que dit Auguste Comte dans son testament (2) : M Le samedi 1" mai 1847, dans une sainte visite au « cimetière de l'Est, je fis spécialement connaître à « M. Laffitte le lieu précis de ma sépulture, au centre « d'une petite vallée adjacente à la tombe d'Elisa Merce cœur. C'est là que les positivistes, d'abord réunis à « mon domicile, devront me conduire, sous la ban- « nière sacrée de la Religion Universelle, si, comme je « l'espère, le gouvernement leur permet cette manifes- « tation d'un emblème de paix et d'ordre. J'invite ce « cortège à s'arrêter devant l'église Saint-Paul (rue « Saint- Antoine) , où, depuis la fin de novembre 1854, (( je vais, chaque samedi, jour de mes visites hebdoma- « daires à Mme de Vaux, prier dans la chapelle conti- « guë à celle du Baptême. Mon cœur institua cette pra- (( tique en commémoration de l'incomparable cérémonie
(1) Voir Piganiol de La Force, Tome IV, à partir de la page 869. Paris 1742.
(2) Testament d'Auguste Comte suivi des documents qui s'y rapportent, publié par ses exécuteurs testamentaires. Paris 10, rue Monsieur-le-Prince, Septembre 1884. Uu volume. Page 10-11.
<( accomplie en ce lieu, le jeudi 28 août 1845, d'oii j'ai « toujours daté mon mariage spirituel avec mon angé- « lique collègue, quand nous y fûmes parrain et mar- « raine de son neveu. Bientôt mon esprit sanctionna « cet usage, auquel j'ai déjà dû d'heureuses inspira- « tions, en me disposant à mieux sentir les relations « normales entre le catholicisme et le positivisme. Une « telle explication doit ici prévenir toute méprise envers « la manifestation que je viens de demander; elle spé- (( cifiera mon respect général pour les lieux de médita- « tion que la libéralité catholique tient toujours ouverts a aux âmes avides de culture morale. Si l'on interdisait « cette courte station, il suffirait d'incliner respectueu- « sèment la bannière positive en faisant notre signe « religieux, quand le cortège passera devant le temple « du vrai fondateur du catholicisme. »
Après ces détails historiques, nous devons aborder enfin la théorie dogmatique de la prédication. L'organisation systématique de la prédication suppose que l'on a accompli, dans l'organisme social, le progrès caractéristique de la division de l'appareil gouvernemental en pouvoir spirituel et pouvoir temporel ; le premier ayant pour base tondamentale la persuasion et l'action de l'opinion publique ; et le second ayant pour sanction définitive la force ; le premier enseigne et persuade ; le second commande. Cette division capitale, désormais familière à tous ceux, si peu nombreux encore, qui s'occupent de hautes spéculations sociologiques, sera la vraie caractéristique de l'état normal de notre espèce et présidera à sa constitution définitive. L'état préliminaire est, au contraire, caractérisé par la confusion des deux pouvoirs entre les mains du pouvoir temporel, essentiellement militaire. L'état transitoire avait, au moyen âge, ofTert une tentative prolonde, mais prématurée et ayant finalement avorté, de cette grande division, au
fond incompatible avec le véritable état théologique, qui ne l'a réalisée que très imparfaitement et très passagèrement, dans un équilibre instable et empirique, qui n'a duré que quelques siècles, le xi% le xif et le xuf.
La fonction fondamentale du pouvoir spirituel consiste dans l'enseignement, par lequel il transmet, aux deux sexes et à toutes les classes, les principaux capitaux intellectuels accumulés par la série des prédécesseurs, et lentement et graduellement augmentés. Dans cet enseignement, on communique finalement au public les grandes formules fondamentales que la science a construites pour l'entente des hommes entre eux, et au moyen desquelles la pratique réalise cette entente, pour le service de la Famille, de la Patrie et de l'Humanité.
Mais quand le pouvoir spirituel, par son enseignement, est parvenu à ce grand résultat, son intervention continue à être nécessaire pendant tout le cours de la vie active. L'intervention du pouvoir spirituel, devenue intermittente, s'accomplit par l'écrit ou la parole. L'action orale constitue la prédicatio7iipro\wement dite. Pour les positivistes, elle est dirigée par le calendrier concret, qui donne la classification de tous les grands types du passé, et par le calendrier abstrait, qui contient la coordination systématique de tous les aspects propres à la vie normale de notre espèce. Auguste Comte a, dans le IV volume de son Système de politique positive, donné de celuici une ébauche générale. On y voit appréciés d'abord les liens fondamentaux qui constituent la vie de l'être collectif dont dépend l'existence personnelle de chacun de nous ; puis les phases préparatoires de la vie normale de l'être collectif , fétichisme, polytlK'isme et monothéisme; puis les fonctions normales constituant les diverses providences dont nous subissons l'action : la providence morale ou la femme, la providence intellectuelle ou le sacerdoce, la providence matérielle ou le patriciat et,
enfin, la providence générale ou le prolétariat. On voit^ d'après cela, l'immense champ systématique de la prédication positiviste régulièrement accomplie.
Mais, outre cette prédication générale, le sacerdoce doit nécessairement intervenir d'une manière intermittente, pour juger et apprécier les événements contemporains, diriger l'opinion publique, l'éclairer et la combattre au besoin. Ces prédications intermittentes seront de plusieurs natures, suivant qu'elles se rapporteront aux hommes ou aux événements. Dans le premier cas, il faudra apprécier convenablement les morts, en préservant le public des entraînements exagérés de haine comme de sympathie et en appréciant d'une manière systématique les services rendus dans l'ordre intellectuel, moral ou matériel par ceux qui viennent de disparaître; car le positivisme, dans sa puissante coordination scientifique, embrasse tous les aspects de la vie réelle, considérés en eux-mêmes comme dans leur corrélation naturelle. Mais, il y a plus, le sacerdoce, sans intervenir inconsidérément dans le courant journalier des affaires sociales, dont la direction appartient au pouvoir temporel et l'appréciation à l'opinion publique proprement dite, peut et même doit intervenir dans les circonstances graves , qu'il faudra déterminer avec modération et sagesse, de manière à ne pas contrarier inconsidérément l'action légitime de la puissance pratique. Cette intervention se fera sentir surtout dans les (Jurandes opérations collectives et essentiellement dans celles qui exigent le concours de nations distinctes.
Tel est le vaste champ où. doit s'exercer la prédication à l'état normal, au nom d'une doctrine universellement acceptée, qui permettra au public d'apprécier les prédicateurs eux-mêmes. D'après cette vue d'ensemble, on pourramieux juger jusqu'à quel degré le catholicisme a pu réaliser un tel idéal, suivant la nature de sa doc-
trine fondamentale et les circonstances sociales successives au milieu desquelles elle a agi sous la direction de son sacerdoce.
Le catholicisme, surgi spontanément et librement dans le monde romain en dehors de l'organisation officielle, a fait naître d'abord la prédication pour organiser sa propagation normale. Elle apparaît en premier lieu, sous une forme essentiellement privée et se rapporte soit au dogme, soit à la morale. Cette période dure essentiellement pendant les trois premiers siècles de l'ère chrétienne ; c'est aussi pendant cette période que l'avènement graduel du sacerdoce détermine les conditions de la prédication, en fixant le dogme que l'on enseigne et que l'on applique et en déterminant le caracfère et les conditions de compétence de ceux qui doivent normalement prêcher. Quand, à partir de Constantin, le catholicisme devint une puissance publique et un élément normal de l'organisme social, la prédication prit aussi un caractère public. Mais ce caractère public fut, non pas essentiellement politique, mais moral et n'agit sur la politique qu'indirectement, parles conseils, les exhortations morales que le pouvoir spirituel adressait publiquement au pouvoir temporel : saint Jean Chrysostome nous en fournit un type remarquable. On y voit manifestement la portée et aussi les dangers du caractère absolu de la doctrine catholique, qui prend souvent le cachet révolutionnaire.
Enfin, au moyen-âge la prédication acquiert, quoique passagèrement, toute sa plénitude, dans la période du plein ascendant du catholicisme. Saint Bernard nous en offre le type incomparable ; intervenant directement dans une grande opération collective de l'Occident, une croisade, il contribue à sa réalisation. Grégoire VII avait, avant lui, fait intervenir la prédication dans des luttes sociales et politiques.
H nous faut suivre maintenant l'évolution de la prédication dans la période de décadence du régime catholique, à partir du xiv^ siècle, pour placer finalement Bourdaloue dans sa vraie position sociologique ; ce qui n'a jamais été fait jusqu'ici et ne pouvait l'être avant l'avènement du positivisme.
L'ère révolutionnaire présente, comme nous l'avons déjà dit, une première phase de décomposition, comprenant le xiv" et le xv* siècle. A partir de 1378, l'effort de la papauté pour revenir à Rome et échapper à la domination trop directe de la France s'exerçant à Avignon donna lieu au grand schisme. Ce mouvement révolutionnaire provoqua un effort de la société religieuse pour revenir à l'unité catholique; et c'est ici qu'on aperçoit l'insuffisance des théories absolues de deMaistre, dans lesquelles il ne sait pas tenir compte des nécessités passagères de la révolution. Car, en présence de deux papes, il était évidemment indispensable que la société religieuse, par un concile, tentât un effort pour revenir à un pape unique. Quoi qu'il en soit, l'Université de Paris joua dans cette lutte un grand rôle qui contribua, avec d'autres causes, à donner à l'Eglise gallicane quelques-uns de ses caractères. Les hommes les plus éminents de l'Université intervinrent et la prédication prit alors une importance capitale dans ces luttes révolutionnaires. On s'adressa directement à la population, on la fit intervenir dans de pareilles luttes. Jean Gerson, jeune encore, prononça en 1390, pour le jour de l'Epiphanie, un sermon sur la nécessité de faire cesser le schisme. Ce rôle politique de la prédication fut très considérable , elle intervint dans les luttes politiques, comme on le voit dans le discours de Jean Petit, justifiant l'assassinat du duc d'Orléans par les ordres de Jean sans Peur Mais ce n'était là qu'un rôle passager, comme la situation correspondante, du reste. Ce
rôle, néanmoins, se continue dans la seconde phase de la période révolutionnaire ; à partir du xvi' siècle, quand la décomposition catholique, jusque là purement spontanée, devient systématique. Nous voyons, en effet, en Allemagne, la prédication jouer un rôle des plus décisifs ; et, en Angleterre, elle fut un élément capital de la révolution propre à ce grand pays. Néanmoins, il est important d'observer que toutes ces manifestations ne conduisaient en aucune manière la prédication à reprendre l'intervention sociale normale qu'elle avait manifestée au moyen-âge. Ce n'était là qu'une action purement passagère que permettait et qu'exigeait même l'agitation aiguë propre à ces époques. Bientôt la prépondérance normale du pouvoir politique, en France, en Allemagne et en Angleterre, vint constituer un équilibre nouveau. En France, notamment, les prédications amenées par la Ligue ne furent qu'une perturbation très passagère, quoique grave.
Le caractère fondamental que la prépondérance temporelle mit en évidence fut celui-ci : le pouvoir spirituel étant partout complètement subordonné, au point de vue politique et social, au pouvoir temporel, et acceptant cette subordination ; la prédication présenta partout un caractère purement moral et dogmatique, en perdant tout caractère politique. Mais, même au point de vue dogmatique et moral auquel était réduite la prédication, son action fut constamment décroissante. Le dogme, et la morale qui lui était inhérente, se trouvèrent de plus en plus en contradiction avec l'Etat, qui favorisait la prépondérance croissante de l'industrie et de la science. La préoccupation du salut éternel et du paradis devenait de plus en plus faible chez des gens qui s'occupaient de plus en plus d'améliorer la terre et de poursuivre, confusément mais fortement, l'unité du genre humain, d'après des conceptions distinctes des
synthèses provisoires. Telle est la loi générale qui règle, en Occident, la marche de la prédication.
Mais cette situation commune à toutes les parties de la chrétienté reçut au xvii" siècle une systématisation passagère, qui jeta un grand éclat, et dont nous devons dire quelques mots avant d'aborder l'appréciation plus spéciale de Bourdaloue, qui en fut un type véritablement éminent. L'équilibre présenté par la prédication eut en France, sans doute, les mêmes caractères généraux que dans tout le reste de la chrétienté : réduction de la prédication à sa fonction dogmatique et morale, et élimination de toute fonction politique et sociale ; mais elle eut des caractères propres, à savoir : un caractère de liberté et d'élévation en rapport avec le mouvement philosophique que dominait la révolution cartésienne, et un caractère de systématisation et de dignité corrélatifs à celui que Louis XIV imprimait à l'ensemble de la situation, dans cette dernière prépondérance de la dictature royale.
L'homme qui a institué définitivement ce double caractère de la prédication, c'est Bossuet, tant au point de vue du sermon proprement dit, qu'au point de vue de l'oraison funèbre, dont le panégyrique est une des formes. Bossuet fut d'abord un sermonnaire avant d'être un grand polémiste et un philosophe. Il y acquit une réputation méritée; et si plus tard il y renonça essentiellement, si ce n'est dans sa fonction épiscopale à Meaux, ce ne fut point, comme l'a prétendu Yoltaire, qu'il reculât devant l'avènement de Bourdaloue. L'abbé Maury a justement réfuté, dans son Essai sur l'éloquence de la chaire, cette appréciation ; Bossuet dut, d'un côté, par son élévation à l'épiscopat et, d'un autre côté, par son acceptation du préceptorat du Dauphin, renoncer naturellement à la fonction de sermonnaire plus ou moins ambulant qui n'était pas compatible avec sa situa-
tion officielle. Il donna au sermon le caractère que comportait la nouvelle situation sociale. La morale y fut sans doute enseignée, mais avec ce caractère de généralité et par suite de modération qu'exigeait la situation prépondérante du Roi. Le public blâmait avec autrement d'énergie que le sacerdoce le spectacle du double adultère que donnait Louis XIV, dans le cas de madame de Montespan. Quanta l'oraison funèbre, elle est caractéristique de la situation sociale oiï Bossuet se trouvait : outre une éloquence réelle, dont nous ferons ressortir néanmoins dans notre conclusion l'insuffisance inévitable, il y avait des aperçus souvent supérieurs où se montrait le génie du penseur, surtout au point de vue sociologique.
Au point de vue social, Auguste Comte signale avec raison cette existence politiquement subalterne, qui réduit à la vaine condition de panégyriste officiel des principaux agents de Louis XIV celui qui, au temps de Grégoire VII ou d'Innocent III, eût été unanimement régardé comme leur digne successeur, dans l'énergique antagonisme de l'autel et du trône (1). Du reste, quand même la situation sociale du catholicisme eût permis une appréciation plus indépendante des faits politiques, la sociologie propre au catholicisme eût nécessairement limité l'étendue du point de vue.
Si l'on considère d'une manière spéciale ses oraisons funèbres, on peut constater dans bien des cas, sous une forme d'éloquence vraiment admirable, des aperçus réellement supérieurs. Je ne considère, pour préciser mes idées à ce sujet, que deux cas, savoir : l'oraison funèbre de la Reine d'Angleterre et celle du Prince de Condé.
L'oraison funèbre de la Reine d'Angleterre fut pro-
(1) Voir Couru de philosophie positive, Tome V. Page 596-597.
noncée le 14 novembre 1662. Je laisse de côté les applications, qui nous paraissent maintenant naïves, d'une théologie dont l'arbitraire apparaît si nettement ; c'est ce qui résulte de cette invocation continue des desseins d'un Dieu dont on ne connaît rien. Il sut montrer, au contraire, des vues sociologiques remarquables dans l'appréciation de la révolution anglaise et qui sont vraiment dignes de celui qui, dans ses avertissements aux protestants, a porté une vue si haute et si ferme sur la doctrine révolutionnaire : « Ceux, dit Bossuet, qui sont « instruits des affaires, étant obligés d'avouer que le « roi n'avait point donné d'ouverture ni de prétexte aux « excès sacrilèges dont nous abhorrons la mémoire, en « accusent la fierté indomptable de la nation : et je con- « fesse que la haine des parricides aurait jeté les esprits « dans ce sentiment. Mais quand on considère de plus <( près l'histoire de ce grand royaume, et particulière- « ment les derniers règnes, où l'on voit non seulement « les rois majeurs, mais encore les pupilles et les reines- « mères, si absolus et si redoutés" quand on regarde la « facilité incroyable avec laquelle la religion a été « renversée ou rétablie, par Henri, par Edouard, par « Marie, par Elisabeth, on ne trouve, ni la nation si « rebelle, ni ses parlements si fiers et si factieux ; au « contraire, on est obligé de reprocher à ces peuples « d'avoir été trop soumis, puisqu'ils ont mis sous le « joug leur foi même et leur conscience. N'accusons « donc pas le naturel des habitants de l'Ile la plus « célèbre du monde... »
On voit ici l'immense supériorité mentale de Bossuet sur les littérateurs sociologiques, qui, depuis si longtemps, nous fatiguent de leurs puérilités métaphysiques Bur l'idée de race, entité qui paraît tout expliquer précisément parce qu'elle n'explique rien, comme les douches, à qui l'on fait dire tout ce qu'on veut. Bossuet
remonte fortement à la vraie source de la Rovolulion de /Angleterre. L'esprit de faction et d'audace est, d'après lui, résulté de cet esprit de discussion dans l'ordre religieux, surtout développé par l'action même de la royauté. Bossuet analyse fort bien les développements successifs de cette révolution, oii, l'équilibre catholique une fois perdu, les perturbations indéfinies se sont produites. Il a, du reste, profondément senti la nature et l'importance du rôle capital de Gromwell. « Un homme « s'est rencontré, d'une profondeur d'esprit incroyable, « hypocrite raffiné autant qu'habile politique, capable « de tout entreprendre et de tout cacher ; également « actif et infatigable dans la paix et dans la guerre, qui « ne laissait rien à la fortune de ce qu'il pouvait lui « ôter par conseil et prévoyance; mais, au reste, si vigi- « tant et si prêt à tout, qu'il n'a jamais manqué les « occasions qu'elle lui a présentées : enfin, un de ces « esprits remuants et audacieux qui semblent être nés « pour changer le monde... Car, comme il eût aperçu « que, dans ce mélange infini de sectes qui n'avaient « plus de règles certaines, le plaisir de dogmatiser, sans « être repris ni contraint par aucune autorité ecclésias- « tique ni séculière, était le charme qui possédait les « esprits ; il sut si bien les concilier par là, qu'il fit un « corps redoutable de cet assemblage monstrueux... « Maître de son armée, subtil conducteur, qui en com- « battant, en dogmatisant, en mêlant mille personnages « divers, en faisant le docteur et le prophète, aussi bien « que le soldat et le capitaine, vit qu'il avait tellement « enchanté le monde qu'il était regardé de toute l'armée « comme un chef envoyé de Dieu pour la protection « de l'indépendance, commença à s'apercevoir qu'il « pouvait encore les pousser plus loin. Je ne vous « raconterai pas la suite trop fortunée de ses entre- « prises ni ses fameuses victoires dont la vertu était
« indignée, ni cette longue tranquillité qui a étonné « l'univers. »
Il est certain que l'appréciation sommaire de Bossuet sur Cromwell est des plus remarquables ; néanmoins la théorie sociologique de la révolution d'Angleterre n'était pas possible de son temps. Ce n'est que le positivisme qui ait pu finalement apprécier ce grand événement comme ce grand génie. La Révolution d'Angleterre ne peut être jugée qu'au point de vue relatif, comme une phase nécessaire d'une évolution déterminée ; tandis que Bossuet, préoccupé, comme Pascal, des dangers des guerres civiles, dont il avait vu un spécimen dans sa jeunesse, par la Fronde, ne voit de salut pour la société que dans la stabilité royale, dont il montre que la stabilité religieuse est une condition. Quant à la théorie des grands hommes, qui nous permet maintenant d'apprécier Cromwell, elle n'a été vraiment posée que de nos jours ; la théologie n'y voyait que des envoyés de Dieu, et la métaphysique révolutionnaire que d'habiles charlatans ; tandis que, maintenant, nous considérons les grands hommes comme des organes nécessaires des transformations sociales, organes plus ou moins bien adaptés à la fonction, ce qui permet d'apprécier leur grandeur sociologique et morale.
Dans l'oraison funèbre du Prince de Condé, Bossuet manifeste une aptitude à la conception des choses militaires que l'on n'a pas assez appréciée en lui. Il montre fort bien l'importance sociale des victoires de Condé, au début du règne de Louis XIV, dans la grande lutte contre l'Espagne et la Maison d'Autriche. Il fait très bien voir que Condé combinait, comme les grands capitaines, l'audace d'entreprendre avec cette rare prudence, qui ne laisse au hasard que ce qu'on ne peut lui enlever. Suivant la formule qu'il nous rapporte de Condé : (c Un « grand général peut être vaincu, mais ne doit jamais
« être surpris ». En parlant de Condé dans la vie privée, Bossuet nous dit excellemment : « La bonté devrait donc « faire comme le fond de notre cœur et devrait être en « même temps le premier attrait que nous aurions en « nous-mêmes, pour gagner les autres hommes. La gran- « deur qui vient pardonner, loin d'affaiblir la bonté, « n'est faite que pour l'aider à se communiquer davan- (( tage, comme une fontaine publique qu'on élève pour « la répandre. Les cœurs sont à ce prix, et les grands « dont la bonté n'est pas le partage, par une juste puce nition de leur dédaigneuse insensibilité, demeureront « privés éternellement du plus grand bien de la vie « humaine, c'est-à-dire des douceurs de la société ».
La grandeur même du génie de Bossuet fait mieux ressortir combien, à tant d'égards, la situation sociale en rendait impossible le plein développement.
Après Bossuet, le second élément supérieur de la constitution de la prédication dans la phase finale de l'ère révolutionnaire, fut Bourdaloue, que nous allons maintenant apprécier.
Dans ses sermons, Bourdaloue embrasse tous les aspects principaux du dogme et de la morale chrétienne. On doit même remarquer que, dans ses sermons sur le dogme, sur les mystères, par exemple, il ne sépare pas ce dogme de la morale proprement dite. Mais il ne faudrait pas croire qu'il est de ceux qui énervent le dogme catholique, en exposant simplement des propositions morales presque indépendantes de toute considération surnaturelle. Ce n'est pas, comme disait de Maistre « un monsieur en habit noir, qui dit des choses convenables » . Il combine la morale avec le dogme et montre toujours leur intime corrélation ; ce qui est le caractère même de la systématisation catholique. L'on peut même dire que la distinction de quelques auteurs ecclésiastiques, des
sermons de Bourdaloue, suivant qu'ils sont relatifs aux mystères ou à la morale, est au fond superficielle. En réalité, il s'agit toujours de morale, mais de morale indissolublement liée au dogme ; seulement la proportion des deux éléments varie. La lecture des sermons de Bourdaloue est très propre à donner une idée, à la fois de la nature, de la portée et de l'insuffisance de la systématisation morale propre au catholicisme. Mais on voit qu'on a là une véritable coordination morale et non pas une accumulation incohérente de règles empiriques. Aussi, suivant la iormule de Danton, d'après laquelle on ne détruit que ce qu'on remplace, la situation actuelle restera, avec sa grave confusion, tant qu'on n'aura pas remplacé sérieusement l'ancienne systématisation par une nouvelle ; il ne suffit pas d'accumuler des pierres, il faut faire un édifice.
Si on considère maintenant, à un autre point de vue, le caractère général des théories dogmatiques de Bourdaloue, on voit bien vite qu'il est pariaitement conforme à l'esprit de l'Eglise catholique, si admirablement pratique. Il évite toutes les questions métaphysiques qui ont donné lieu à tant d'hérésies, chez des esprits, au fond secondaires, qui voulaient résoudre le nombre immense de questions insolubles que fait surgir le point de départ, nécessairement surnaturel, de la théorie catholique, comme on le voit dans les questions indéfinies sur la grâce. En admettant que la grâce est en effet un don de Dieu, à titre absolument gratuit, il n'en admet pas moins la part de l'intervention humaine, par la pratique et le culte, pour obtenir cette grâce. Cela suffit pour diriger la vie humaine en restant néanmoins chrétien. Sans doute, cet équilibre mental est, au fond, plus empirique que systématique, mais cela suffit à l'Eglise pour diriger la vie morale. Quant aux questions des jansénistes, des moli-
nistes, des calvinistes, etc., sur la manière dont Dieu agit réellement par sa grâce, il s'en éloigne discrètement ; et, au fond, n'a-t-il pas raison? Que peut-on en savoir? Cette accumulation de questions insolubles résolues par une accumulation d'autres questions insolubles est vraiment répugnante. C'est le propre d'esprits intellectuellement secondaires qui, n'ayant pas la force qu'exigent les vraies spéculations scientifiques, et n'ayant pas le règlement spontané qui résulte du vrai sentiment social et moral, se jettent sur des spéculations simplement logiques et non pas réelles et vérifiables par l'observation. Ce caractère de l'œuvre de Bourdaloue se trouve, du reste, dans Bossuet : c'est le vrai caractère de l'Eglise catholique.
La répartition des sermons de Bourdaloue est naturellement dirigée par l'organisation du culte catholique. Quoique cette organisation soit assurément systématique, elle l'est néanmoins d'une manière insuffisante. Le culte catholique, sans éliminer Dieu qui apparaît toujours d'une manière générale, se rapporte à Jésus-Christ, cette puissante création dont nous avons étudié la nature. Il y a, au fond, trois grandes fêtes : Noël ou la naissance du Christ, Pâques et la Pentecôte. Par une connaissance très profonde, quoique empirique, du travail cérébral, le catholicisme a très bien compris ce principe que ce n'est que par une suite de graduelles préparations que l'âme humaine arrive à toute la plénitude de la vie subjective. Aussi, la fête de Noël est préparée par VAvent, qui est l'ensemble des quatre semaines qui précèdent Noël, pendant lesquelles l'âme humaine, par des cérémonies et des sermons appropriés, se prépare à célébrer la naissance du Christ. Pâques est préparée par le Carême. Pendant ces périodes préparatoires des deux fêtes caractéristiques, le fidèle est soumis à un ensemble de pratiques et d'exhor-
tations appropriées. La Pentecôte est le troisième terme de cette trilogie, autour de laquelle se groupent d'autres fêtes, l'Ascension, la Circoncision, etc. A cette base essentielle de son culte, le catholicisme a joint l'organisation du culte de la Vierge. La conception de la Yierge est évidemment un complément nécessaire de la théorie du Christ. Dans Jésus-Christ se combinent les points de vue divin et humain, tandis que, dans ]a Vierge, c'est la profonde idéalisation de la nature humaine par des conceptions théologiques. De cette manière, la haute abstraction théologique de Dieu, trop vague et indéterminée, se précise et se lie à tous les aspects de la nature humaine. Quant à la conception catholique des octaves dans lesquelles on fait durer l'émotion produite par la fête principale, elle me paraît moins satisfaisante. Quoi qu'il en soit, c'est dans cet ensemble des fêtes catholiques que se répartissent les sermons propres à la prédication de Bourdaloue. Mais, outre ses sermons d'ordre général, Bourdaloue en a fait beaucoup d'autres relatifs, soit à la vie religieuse proprement dite, soit à diverses opérations spéciales, comme les œuvres pies pour les prisonniers, les malheureux, etc.
Après avoir ainsi étudié les conditions de la répartition de l'œuvre de Bourdaloue, il nous faut préciser davantage les caractères généraux de cette œuvre.
Quand on considère les diverses œuvres de Bourdaloue, ce qui frappe, c'est l'esprit de coordination. La question morale est traitée de manière à ce que les diverses parties soient liées entre elles, afin de former un tout qui frappe et entraîne; c'est là l'avantage de cette manière de procéder; mais cette considération, dominée nécessairement par la systématisation catholique, en offre aussi les inconvénients; l'exagération de la subjectivité, le manque de faits suffisamment établis d'une manière scientifique, l'abus des rapprochements vagues ;
en somme, souvent une réelle incohérence sous une coordination plus apparente que réelle. Cela tient, avonsnous dit, à la nature même de la systématisation morale du catholicisme.
Cette systématisation, en effet, nous présente plusieurs caractères. Elle donne à la vie un hut surnaturel et elle établit la coordination de la vie effective d'après un tel but. Il y a, dès lors, une incohérence intime qui tient à ce que ce but surnaturel, poursuivi d'après des procédés plus ou moins subjectifs, se trouve en contradiction avec les nécessités effectives de notre vie, dont elle ne peut tenir compte que par des artifices plus ou moins arbitraires. La systématisation catholique ne peut, naturellement, tenir compte surtout de l'évolution variable des phénomènes sociaux; car elle a été établie à un moment donné de l'histoire avec un caractère absolu. Son idéal moral se trouve en opposition directe avec des nécessités fatales ; et dans l'impossibilité d'en tenir compte, on arrive facilement à la déclamation et à une insuffisance d'action vraiment complète.
L'idéal catholique est moral et nullement sociologique, de là une profonde insuffisance qui se traduit de toutes parts. Cet idéal moral a surtout pour but la purification de nos instincts personnels. Il ne tient compte de l'altruisme que par la théorie de la grâce, qui soumet nécessairement à l'arbitraire divin l'action de nos instincts sympathiques. En outre, la purification des instincts personnels étant établie d'une manière absolue, le catholicisme n'a jamais pu fonder une vraie théorie de la personnalité ; la considérant surtout dans les déviations extrêmes, ce qui constitue le péché, il n'a jamais pu établir la vraie conception positive de cette base inébranlable de toute vie cérébrale. Le grand théorème biologique qui rattache l'état perturbé à l'état normal, dont il n'est qu'une modification d'intensité, a été
complètement méconnu ; de là souvent une morale déclamatoire et sans efficacité réelle. Gela est surtout frappant dans la direction de linstinct sexuel, oii l'on voit trop souvent, malgré les efforts catholiques, l'insuffisance de la morale ; car c'est là que se vérifie trop souvent la parole de Pascal : « Celui qui fait l'ange fait la bête ».
Il est bon, pour donner une idée de la prédication de Bourdaloue, de considérer d'une manière sommaire les sujets de ses principaux sermons. Ainsi, dans les dimanches de son premier ilvent, il parle successivement : sur la Récompense des Saints, sur le Jugement dernier, sur le Scandale, sur la Fausse conscience, sur la Sévérité de la pénitence, sur la Nativité de Jésus- Christ. Dans le second Avent, il traite presque toutes les mêmes questions; mais il y ajoute, en outre, un sermon sur le Respect humain. Dans son Carême, nous le voyons parler successivement : sur la Pensée de la mort, sur la Cérémonie des Cendres, sur ia Communion, sur V Amour y sur les Tentations, sur le Jugement dernier, sur la Religion chrétienne, sur la Prière, sur la Prédestination, sur la Sagesse et la douceur de la loi chrétienne, sur V Impénitence finale, sur l'Ambition, sur les Richesses, sur l'Enfer, sur l'Impureté, sur te Zèle, sur la Parfaite observation de la loi, sur la Religion et la m'obité, sur la Grâce, sur la Providence, sur le Sacrifice de la Messe, sur l'Aveuglement spirituel, sur la Préparation à la mort, sur VEloignement de Dieu et le retour à Dieu, sur la Parole de Dieu, sur l'Amour de Dieu, sur VEtat de péché et de grâce, sur La Conversion de Madeleine^ sur le Jugement téméraire, sur la Communion pascale, sur te Retardement de la pénitence, sur la Passion de Jésus-Christ, sur la Résurrection de Jésus-Christ, sur la Persévérance chrétienne, sur ia Paix chrétienne.
Beaucoup de ces sujets sont, comme l'on voit, relatifs
à des états généraux du cerveau, qu'il sera intéressant d'étudier, en les comparant aux solutions positives, surtout à mesure que la théorie des fonctions composées du cerveau prendra plus d'extension et de consistance. Dans les autres nombreux sermons prêches par Bourdaloue ce sont des questions analogues qu'il traite, avec des caractères spéciaux tirés de la destination, comme pour les assemblées de charité ou les prises d'habit, etc. J'ai déjà fait ressortir le caractère propre de ses sermons sur les mystères, où il combine le point de vue dogmatique avec le point de vue moral. Ces sermons se rapportent essentiellement à Jésus-Christ et à la Vierge. Ainsi, pour Jésus-Christ, il s'occupe succesvement de la Nativité, de la Circoncision, de l'Epiphanie, de la Passion, de la Résurrection, de l'Ascension, de la Pentecôte, de la Sainte-Trinité et du Saint-Sacrement. Quant à la Yierge, il a prêché successivement sur la Conception de la Yierge, sur l'Annonciation, sur la Purification et sur l'Assomption.
L'on peut voir, par cet énoncé sommaire des sermons du principal prédicateur moderne du catholicisme, à la fois la portée et l'insuffisance de l'œuvre.
Nous allons examiner d'une manière spéciale un sermon de Bourdaloue, afin de mieux préciseï' nos vues. Je choisis le sermon pour le dimanche de la troisième semaine du Carême. Le sujet est : De riînj:)ureté. Nous remarquerons d'abord que le sermon, s'il est une œuvre de moralisation reposant sur une théorie philosophique, est aussi une œuvre d'art. A ce titre, il est assujetti à une division et à une coordination de parties, comme tout poème quelconque. Bourdaloue décompose habituellement le sermon en deux ou trois parties. Le sermon sur l'impureté est divisé en deux parties. Le tout est précédé d'une vue d'ensemble qui indique le sujet et les raisons de sa subdivision. Voyons d'abord le préam-
bule et nous examinerons successivement les deux parties dans lesquelles Bourdaloue a divisé son sujet. Le sermon commence par une proposition empruntée aux Ecritures saintes et le plus souvent à l'Evangile. Cet usage montre le caractère, à la fois subjectif et traditionnel, du catholicisme, en établissant toujours la subordination d'une exposition quelconque à une notion constituée par l'Eglise. Cela montre, sans doute, la subordination de l'individu à l'espèce, mais aussi le vague et l'absolu de cette subordination apparaissent trop souvent. La formule adoptée par Bourdaloue dans ce cas-ci est la suivante : « Lorsque l'esprit impur est sorti d'un « homme, il va par les lieux arides, cherchant du re- « pos, et il n'en trouve point. Alors, il dit : Je retour- « nerai dans ma maison dont je suis sorti; et, à son re- «' tour, il la trouve vide, balayée et ornée ; il part aussitôt « et il va prendre avec lui sept autres esprits, encore « plus méchants que lui; ils rentrent dans cette maison, « et ils y habitent. » (En saint Mathieu, chapitre XII). Bourdaloue accepte la théorie d'après laquelle nos penchants, surtout à l'état pathologique, seraient dus à des forces extérieures à nous, c'est-à-dire à des démons. Néanmoins, cette théorie théologique n'est pas admise d'une manière absolue, car il dit plus loin : « C'est donc, « mes chers auditeurs, de cet esprit impur que je dois « aujourd'hui vous parler; et il est important de vous « en découvrir la malignité, puisque le même saint « Grégoire nous assure que ce démon, ou plutôt le vice « qu'il entretient dans nos coeurs^ est la cause la plus « générale de la damnation des hommes, et que c'est lui « qui tous les jours fait périr tant de pécheurs. » II semble donc, d'après cela, que le vice préexiste à l'action modificatrice du démon ; mais la conception reste vague dans cette combinaison de l'esprit théologique et de l'esprit positif. L'œuvre de Bourdaloue n'étant pas>
purement scientifique, mais moralisatrice, doit comporter un adoucissement à la crudité de la science. C'est ce que Bourdaloue comprend très bien en disant : « Car, « en traitant cette matière, je me souviendrai toujours « que la parole du Seigneur, dont je suis le ministre, « quoique indigne, doit être une parole chaste, plus « épurée que l'argent qui passe par le feu, et qu'on « éprouve jusqu'à sept fois. »
Pour diviser son sujet, Bourdaloue jette une vue d'ensemble d'après laquelle « cet abominable péché est une parfaite image de l'enfer ». D'après cela, Bourdaloue, dans une première partie, analysera l'état moral de l'homme soumis à l'impureté, comme étant une image de l'existence des réprouvés dans l'autre monde; et dans l'autre partie il montrera comment l'impureté est la force fondamentale qui nous conduit à la réprobation. « En deux mots, dit-il, impureté, signe de la réproba- <( tion et principe de la réprobation. Signe visible de « la réprobation, parce que rien ne nous représente « mieux dans cette vie l'état des réprouvés après la « mort : vous le verrez dans la première partie. Prin- « cipe efficace de la réprobation, parce que rien ne nous « expose à un danger plus certain de tomber dans « l'état des réprouvés : je vous le ferai voir dans la « seconde partie. »
L'on voit d'après cela que, si la méthode théologique fournit un procédé de coordination, ce procédé est vague et plus ou moins arbitraire. Néanmoins en l'absence d'une méthode qui saisisse positivement l'ensemble, cela vaut mieux que l'incohérence empirique. Au point de vue de l'étude de l'entendement humain, il sera toujours intéressant et utile de suivre, dans des esprits éminents, cette combinaison de l'observation positive avec une coordination théologique, qui ne lui est pas homogène comme à l'état positif.
Yoyons d'abord la première partie du sermon : Bourdaloue veut, dans cette première partie, représenter l'état d'une âme vouée à l'impureté, en d'autres termes à l'instinct sexuel. Sa théorie théologique consiste à concevoir l'état d'une telle âme comme semblable à celle des réprouvés en enfer. Il faut donc représenter un tel état ; ce qu'il ne peut faire que par les documents empruntés aux Ecritures saintes , puisqu'un tel état n'est pas directement observable et que, d'un autre côté, il faut toujours subordonner l'observation positive à la foi théologique. D'après des textes, il trouve quatre caractères dans l'état d'une âme réprouvée dans l'enfer : 1° les ténèbres et l'obscurité au milieu d'un feu dévorant; 2° la confusion et le désordre dans le séjour de toutes les misères ; 3° l'esclavage et la servitude du démon ; 4° enfin, le ver immortel d'une conscience cruellement et continuellement déchirée. Après cela, il étudiera dans l'âme de l'impudique qui reproduit sur la terre l'état infernal : 1° l'aveuglement; 2° le désordre, même social; 3° l'esclavage d'une âme; 4° le trouble profond de la conscience et du cœur. La méthode que j'ai caractérisée d'une manière générale nous apparaît ici avec sa valeur, puisqu'il y a coordination, mais aussi avec son insuffisance, puisque le principe général a un degré extrême à.' à priori ou de subjectivité.
Bourdaloue commence par définir le caractère général propre à l'impureté ou à l'instinct sexuel, c'est sa liaison intime avec le corps ou avec la chair. Il cite à cet égard une vue de saint Bernard : « En eff"et, chrétiens, « prenez garde à cette réflexion de saint Bernard, qui « me semble également solide et ingénieuse : quand « l'homme se laisse emporter à l'ambition, c'est un « homme qui pèche, mais qui pèche en ange ; pourquoi ? « Parce que l'ambition est un péché tout spirituel, et « par conséquent propre des anges. Quand il succombe
— o'Jo —
« à l'avarice et à la tentation de l'intérêt, c'est un c( homme qui pèche, mais qui pèche en homme, parce « que l'avarice est un dérèglement de la convoitise, qui « ne convient qu'à l'homme. Mais quand il s'abandonne « aux seuls désirs de la chair, il pèche et il pèche en « bête, parce qu'il suit le mouvement d'une passion « prédominante dans les bêtes. » Les chrétiens ont entrevu ainsi la corrélation fondamentale entre l'instinct sexuel et la vie organique. Nous reviendrons sur ce sujet. On ne peut attendre de Bourdaloue, ni de ceux qui l'ont précédé et suivi, l'étude scientifique d'une telle corrélation, qu'il n'est possible d'ébaucher qu'à présent, comme je le montrerai tout à l'heure.
Il étudie d'abord, d'après le plan systématique que j'ai indiqué, l'aveuglement, sous tous ses divers aspects, que produit la prépondérance exagérée de l'instinct sexuel.
Il montre d'abord, en traits précis, comment la prépondérance de Timpudicité conduit finalement une âme qui s'y livre à l'oubli de tout respect humain et au cynisme personnel et social. Considérant ensuite les nations chrétiennes, il y montre toutes les perturbations qui résultent de ce que l'on a nommé la galanterie, dans le cas des classes disponibles que ne règle pas la nécessité du travail ni l'éducation de la famille : les discours libres, les conversations équivoques, les lectures suspectes. Ce tableau de la vie habituelle des classes riches au xvii" siècle est fait avec une grande précision et paraît complet; mais il y manque le point de vue sociologique, qui était absolument au-dessus de la science historique au temps de Bourdaloue et que le Positivisme 'seul peut accomplir : j'en ai donné les traits principaux cltos ma théorie du moyen âge. Le rôle croissant des îf-bnimes dans la vie humaine résulte en efïet de deux gbiands phénomènes accomplis au moyen âge : 1° la li-
bération des classes laborieuses qui a élevé la dignité des femmes et les a réglées en les associant activement aux intérêts pressants de la famille ; 2" la libération domestique des femmes, accomplie surtout par la féodalité, dans les classes supérieures. Cette libération domestique rendait plus nécessaire encore l'intervention catholique pour la moralisation de la femme, au point de vue de son action sexuelle, directe ou indirecte. Cette action, combinée avec les obligations qu'imposait à la femme la vie féodale, a établi à cet égard un équilibre qui a été perturbé dans la période révolutionnaire, à partir du xiv" siècle. L'oisiveté croissante de certaines classes a augmenté les perturbations résultant de l'action féminine. Le problème du règlement ne peut être purement moral; l'intervention sociologique deviendra nécessaire, pour imposer partout à la femme une portion considérable d'activité, sans négliger la culture directe des penchants. Mais de telles vues échappaient nécessairement aux théories dont pouvait se servir Bourdaloue. Il a tracé le tableau des perturbations sans pouvoir remonter à l'origine, et encore moins concevoir les conditions sociales qui permettront une solution suffisante. Bourdaloue constate lui-même la grande inefficacité habituelle des exhortations chrétiennes. Diderot, dans le charmant et court opuscule « Dialogue entre Crudéli et la Maréchale », nous peint d'un trait vif et plaisant l'inefficacité des prédications. Sa jeune dévote ne craint pas, en efTet, de faire venir de coupables pensées par un excès d'immodestie.
Dans le rapprochement que fait Bourdaloue entre le libertinage d'esprit et le libertinage sexuel, il y a trop de déclamation; il s'inspire trop des procédés de polémique employés par saint Augustin, dans sa lutte contre le paganisme. Mais il nous iournit cette précieuse indi-
cation que, de son temps, ce libertinage d'esprit était fort répandu chez les femmes.
Bourdaloue examine ensuite le second point de son analyse morale, à savoir les désordres qu'engendre une trop grande prépondérance de l'instinct sexuel. Il trace un très beau tableau de l'action synthétique du cerveau, sous l'impulsion prépondérante de la sexualité. Il s'ap-i puie sur le texte évangélique d'après lequel le démon de l'impureté entraîne à sa suite sept autres démons plus méchants que lui. Et il fait voir, en effet, comment, dans l'état social, la satisfaction de la sexualité, dans les conditions complexes oii elle se produit, entraîne les manifestations de l'avarice, de la prodigalité, de la vengeance, de la médisance, de la calomnie, etc., etc. Il montre très bien ensuite les désordres sociaux qui résultent de l'intervention féminine perturbatrice. Il examine ensuite le troisième caractère de la prépondérance de l'impureté, qui nous rend plus qu'aucun autre l'esclave du démon. « Dans les autres péchés, dit saint « Grégoire, pape, l'esprit de ténèbres nous attaque « comme un ennemi, il nous sollicite comme un tenta- « teur, il nous surprend comme un séducteur; mais « dans celui-ci il nous domine comme un tyran. »
Enfin, il considère le quatrième point de vue qui rapproche l'impudique du réprouvé, à savoir : « le ver (( de la conscience et le trouble ». Dans les autres penchants, l'ambition, l'avarice, etc., etc., on peut se faire illusion, car, après tout, il y a une corrélation avec autrui qui leur donne ou peut leur donner un caractère social et moral : dans la vie de la chair nulle illusion n'est possible; et si l'âme conserve quelques traces de christianisme, le remords et le trouble sont inévitables. Mais ce trouble que produit la prépondérance des préoccupations sexuelles résulte aussi de la nature de l'objet
aimé, dont on subit trop souvent la capricieuse domination, et oii apparaît aussi le plus nettement l'infirmité féminine. « Car, dit Bourdaloue, quel tourment, par « exemple, est comparable à celui d'un esprit blessé, « qui aime et qui s'aperçoit qu'il n'est pas aimé ; qui' « veut plaire, et par cela même déplaît; qui conçoit des « désirs ardents, et qui ne trouve que des froideurs; qui « s'épuise en services et en soins et qui n'est payé que « de rebuts. Cette passion ridicule et bizarre, mais opi- « niâtre, quelque force qu'il ait d'ailleurs, n'est-ce pas « ce qui le dessèche, ce qui le mine, ce qui le fait misé- « rablement et inutilement languir... En sorte que, tout « persuadé et tout convaincu qu'il est de sa folie, il ne « peut la vaincre ni s'en défaire : d'autant plus malheu- « reusement ensorcelé, pour ainsi dire, qu'il ne l'est <( qu'à ses dépens; tandis que les autres, peu touchés de « ce qu'il endure, ou s'en raillent ou en ont pitié. » On ne peut s'empêcher, en lisant ce beau tableau, de songer au grand Molière, voyant nettement les choses et dominé néanmoins par une passion perturbatrice.
Mais continuons la citation de Bourdaloue : « Voilà, « dit-il, si l'on ne répond pas à sa passion, quelle est « sa véritable destinée. Mais quand on y répondrait? « quelles inquiétudes et quelles craintes qu'on n'y ré- « ponde pas également, qu'on n'y réponde pas sincère- « ment, qu'on n'y réponde pas constamment. » Il examine ensuite le trouble qui résulte de la nature de l'objet aimé : « Je dis plus ; et dans la suite de cette même pas- « sion, que ne faut-il pas essuyer? Ou celle dont on a « fait son idole est vaine et indiscrète, ou elle est fière « et orgueilleuse, ou elle est capricieuse et inégale, ou « elle est légère et inconstante. Or, à quelles épreuves, « à quelles bassesses, à quelles misères n'est-on pas « alors réduit? »
Après ce tableau complet que nous offre Bourdaloue dans sa première partie, il passe à la seconde.
Dans cette deuxième partie, Bourdaloue considère l'impureté comme le principe de la réprobation. Son appréciation repose sur cette conception, que l'impureté est le vice qui conduit le plus certainement à l'impénitence finale; « or, T impénitence finale, dit-il, est la dis- « position la plus prochaine à la réprobation; c'en est « le commencement. » La primitive Eglise attacha au règlement de l'impureté la plus grande attention; il y avait à cela même des raisons sociales, quand on considère les honteux débordements, auxquels donnait lieu, dans l'empire romain, la concentration de la richesse sans destination. Tertullien va jusqu'à déclarer que c'est là un crime irrémissible ; et il blâme énergiquement le pape Zéphirin, qui avait décrété que les impudiques devaient être admis à la pénitence. Parmi plusieurs raisons tirées des Ecritures, il en donne une théologique, que je dois indiquer. Sous l'ancienne loi, la chair existait avec son impertection propre ; dès lors, les vices de l'impureté n'avaient pas la même importance et comportaient le repentir; sous la nouvelle, il n'en est pas de même. Jésus, par l'incarnation, a sanctifié la chair; les vices de l'impureté font donc alors les injures les plus graves au Verbe fait chair. Ces sortes de crimes, disait donc Tertullien, sont irrémissibles. L'Eglise, guidée par le profond sentiment des nécessités sociales, a répudié ces conséquences d'une logique excessive et a déclaré hérétique une pareille opinion. Bourdaloue, avec sa sagesse pratique habituelle, adopte sans doute la doctrine de l'Eglise sur ce point. Néanmoins, il reconnaît qu'il n'y a pas de péché auquel l'on s'attache plus qu'à celui-là; et cela par trois raisons : « Car, il est vrai, dit-il, qu'il « n'est point de péché qui rende le pécheur plus sujet .\
— GOl —
« la rechute, point de péché qui expose plus le pécheur « à la tentation du désespoir, point de péché qui tienne « le pécheur plus étroitement lié par l'habitude. » Et, au fond, Bourdaloue, sans adopter l'opinion extrême de Tertullien, s'en rapproche beaucoup. Il nous peint ces pécheurs, se repentant par intermittences et retombant sans cesse dans leur péché; qui, finalement, vont chercher des confesseurs indulgents, et qui, par la variabilité même de ces confesseurs, échappent à l'action d'une direction persistante et, par suite, finalement plus sévère. Ce discours était, au fond, une attaque directe contre les mœurs de la haute société de son temps. Il est intéressant de constater quel fut l'accueil fait à ce sermon et l'effet qu'il produisit. L'effet fut évidemment d'une bien faible efficacité ; quant à l'accueil, ce fut le blâme. Nous en avons une preuve bien curieuse dans le sermon pour le jeudi de la cinquième semaine du carême, sur la conversion de Madeleine. La question était délicate, car Madeleine, livrée d'abord au libertinage, avait trouvé grâce, parce qu'elle avait beaucoup aimé le Christ. Bourdaloue invoque ensuite l'exemple de saint Paul, qui avait blâmé avec énergie les débordements sexuels ; et il ajoute : « Or, non seulement les chrétiens de ces pre- « miers temps ne s'offensaient pas de ce que saint Paul « leur représentait, avec tant de force et sans nul adou- « cissement ; mais, persuadés de l'importance et de la « nécessité de cette instruction, ils la recevaient avec « une docilité parfaite; ils en étaient édifiés, touchés <( pénétrés d'une sainte componction s'ils y avaient part, « ou d'une crainte salutaire s'ils étaient encore dans « l'innocence. J'avais droit de croire que je trouverais « en vous les mêmes dispositions, et qu'une morale que « saint Paul avait crue bonne pour le siècle de l'Eglise « naissante, c'est-à-dire, pour le siècle de la sainteté, « pouvait l'être encore, à plus forte raison, pour un
<( siècle aussi corrompu et aussi perverli que le nôtre. « Je me suis trompé ; ce siècle, tout corrompu qu'il est, « a eu sur cela plus de délicatesse que celui de l'Eglise « naissante. Ce que j'ai dit n'a pas plu au monde ; et « Dieu veuille que le monde, en me condamnant, ait au « moins gardé les mesures de respect, de religion, de « piété, qui sont dus à mon ministère : car, pour ma « personne, je sais que rien ne m'est dû... Trop heureux « si la censure du monde n'a rien fait perdre à ce que « j'ai dit de son efficace et de son utilité ; ... Mais c'est a à vous. Seigneur, à faire le discernement, et de ceux (( qui en ont abusé et de ceux qui en ont profité. Vous « êtes le scrutateur des cœurs ; et vous savez que ce <( n'est point pour ma justification que je m'en explique « ici, mais pour l'honneur de votre parole. Qu'importe « que je sois condamné? Mais il importe, ô mon Dieu, « que votre parole soit respectée ». L'acuité de l'action du sermon de Bourdaloue s'explique non seulement, par l'état général des mœurs de la société d'alors, mais aussi par 1? cas spécial fourni par l'exemple de Louis XIV. Pour avoir une idée complète de ce sujet, il faudrait lire le sermon pour le second dimanche après l'Epiphanie, sur Vétat de mariage. Mais ne nous attardons point davantage sur un tel sujet et considérons sommairement, d'une manière positive, l'impuissance oii le catholicisme s'est trouvé de donner une théorie du rôle de l'instinct sexuel, et la disproportion entre l'intensité de ses efforts et les résultats obtenus.
Le catholicisme a accepté la distinction entre le corps et l'âme, en plaçant dans l'âme les conditions de notre grandeur morale et mentale ; et dans le corps la source de nos imperfections et de nos impuretés. Comme l'avait très bien vu saint Bernard, l'instinct sexuel est essentiellement lié au corps et, comme nous disons maintenant, à la vie organique ; il a donc, à cet égard, un vice abso-
lument irrémissible. Dès lors, il est, par cela même, une imperfection fondamentale que nous subissons, mais l'état normal doit être la virginité. Aussi le catholicisme n'a-t-il jamais pu effectuer une théorie satisfaisante du mariage. Il a beau le concevoir comme l'alliance de Jésus-Christ avec son Eglise et nous prêcher d'aimer notre femme comme Jésus aime son Eglise ; cette conception mystique voile la réalité, mais ne la supprime pas ; et quoi qu'on fasse, au point de vue de la théologie chrétienne, le mariage reste contaminé d'une profonde imperfection. Le sacerdoce n'a pu surmonter cet inconvénient fondamental que par la sagesse qu'il a déployée dans le gouvernement de notre espèce. La vue de Comte sur le mariage, oii l'instinct sexuel est à la foisv satisfait et contenu, est d'une valeur bien autrement scientifique.
Mais pour mieux comprendre la portée comme l'insuffisance de la théorie catholique, il faut indiquer en quelques mots la théorie positive. En premier lieu, la science élimine l'âme en tant qu'entité et ne la conçoit que comme l'ensemble des fonctions du cerveau. En outre, l'expérience universelle constate ce grand fait, que la vie animale repose nécessairement sur la vie organique. Les plus nobles pensées comme les plus éminentes émotions ne peuvent s'accomplir que dans une matière organique assujettie au double mouvement de composition et de décomposition. Par conséquent, les considérations théologiques sur l'âme seule pure n'ont aucune réalité objective. Néanmoins, on doit reconnaître une réalité positive dans l'aperçu de saint Bernard. L'instinct sexuel est, en effet, lié d'une manière plus spéciale à la vie organique proprement dite, mais aussi à la peau et à la muqueuse ; cela n'est pas propre à l'instinct sexuel seul, et s'observe aussi dans l'instinct nutritif. Ces deux instincts constituent, en effet, dans le cerveau, un groupe bien spécial, et forment avec le
reste du cerveau un dualisme caractéristique. Auguste Comte a traduit ce dualisme, d'une si grande importance sociale, par le cerveau proprement dit et le cervelet ; et il a consacré exclusivement celui-ci aux deux instincts nutritif et sexuel, qui assurent la conservation de Findividu et la continuation de l'espèce. Le grand problème moral et social consiste, en effet, dans le règlement de ces deux instincts. Cela devient évident, à mesure que l'évolution industrielle fournit des moyens croissants de satisfaction. La question de l'alcoolisme nous montre toute l'importance de cet aperçu. Du reste, ces deux instincts ont entre eux les plus intimes corrélations, comme le prouvent de nombreuses et faciles observations pathologiques.
Quant au règlement, il ne peut pas être seulement moral, c'est-à-dire résultant de nos efforts systématiques sur nous-mêmes. Le problème est aussi sociologique ; et un règlement suffisant ne pourra avoir lieu qu'autant que l'évolution sociale imposera de plus en plus à chacun une fonction active, fournissant un règlement spontané, base du règlement systématique.
Mais, sans insister davantage, si l'on jette un coup d'oeil d'ensemble sur l'action catholique, on est néanmoins frappé d'un grand fait qui honore le catholicisme dans le passé comme dans le présent, c'est qu'il pose le grand problème de la réaction de l'individu sur luimême, pour s'améliorer en se modifiant dans les limites possibles. Au lieu de considérer simplement les phénomènes en eux-mêmes et de s'y abandonner, sous le prétexte de fatalité absolue, le catholicisme a institué la modificabilité humaine, dans le cas capital des plus hautes fonctions morales, sans croire que cette modificabilité fût purement et uniquement réservée à notre action sur le monde extérieur ; et, au contraire, il considère la modificabilité humaine comme étant la plus
importante. Il a caractérisé cette modificabilité par l'organisation de la pénitence , qu'il faut considérer comme un traitement pathologique de l'âme ; et l'on peut trouver à cet égard de précieuses vues, non seulement dans les sermonnaires, mais aussi et surtout dans les confesseurs ; et c'est là que se trouve un point de raccord incontestable entre le positivisme et le catholicisme.
Nous devons maintenant considérer sommairement Bourdaloue, comme auteur de panégyriques et d'oraisons funèbres. Dans les panégyriques il apprécie les types du passé, et dans les oraisons funèbres les contemporains qui viennent de disparaître. Je vais d'abord donner le tableau de ses sermons à ce sujet : saint André, saint François-Xavier^ saint Thomas apôtre , saint Jean rÉvangéliste, sainte Geneviève, saint François de Sales, saint François de Paule, saint Pierre, saint Paul, sainte Madeleine, saint Ignace de Loyola, saint Louis, roi de France, saint Benoit, Notre-Dame-des Anges.
Enfin, il a conçu un essai d'Avent, contenant toute une série de sermons coordonnés sur saint Jean-Baptiste.
Quant à ses oraisons funèbres, elles sont au nombre de trois : oraison funèbre de Henri de Bourbon, prince de Condé et premier prince du sang, oraison funèbre de Louis de Bourbon, prince de Condé et premier prince du sang, et éloge de M. le premier président de Lamoignon,
Il est bien entendu que je ne prétends pas faire une analyse approfondie de ces divers sermons, ce qui ne serait nullement conforme à Toeuvre que je poursuis ; je veux seulement, par quelques considérations caractéristiques, placer l'œuvre dans l'évolution catholique, comme j'ai placé l'évolution catholique dans l'évolution générale de l'Occident ; c'est là l'essentiel comme le difficile. Je vais d'abord, comme type, donner une analyse du panégyrique de saint Ignace de Loyola.
Dans ce panégpique, Bourdaloue prend dans VÉpître aux Corinthiens, pour vue générale de son sujet, le texte suivant : « Dieu est fidèle, par qui vous avez été « appelés à la compagnie de son fils Jésus- Christ, notre cf Seigneur » . De ce texte bien vague , Bourdaloue déduit une conception générale de l'œuvre d'Ignace de Loyola, appelé dans la compagnie de Jésus pour son service. Il considère, dans la première partie, comment Ignace a été appelé, c'est-à-dire comment il a reçu de Dieu la vocation pour son œuvre, et dans la seconde, comment il a suivi et exécuté cette vocation. Ces deux points de vue, subordonnés à la méthode théologique, correspondent néanmoins à un point de vue positif. Dans tout grand homme^ en effet, il y a ce qu'on peut appeler la vocation; c'est-à-dire l'ensemble des conditions sociologiques et personnelles, qui déterminent la destination de l'homme supérieur ; puis il y a la manière dont l'homme supérieur obéit à cette vocation, c'est-à-dire la manière dont il remplit effectivement sa fonction. Sans doute, ce double point de vue est dominé par la conception théologique de Dieu, qui détermine cette vocation et qui en dirige l'accomplissement ; mais cela correspond à une vue d'ensemble vraiment positive. Seulement, on pourra constater comment la méthode théologique, tout en aidant à placer au point de vue d'ensemble, reste inférieure à la méthode positive, qui considère les phénomènes dans leur réalité effective, suivant les lois qui les gouvernent. Et l'on voit immédiatement comment la notion positive de loi reste supérieure à la notion d'un Dieu qui agit d'après des volontés arbitraires, sans qu'on puisse jamais rien prévoir. En outre, les divisions du sujet, d'après ces considérations théologiques , poussent trop souvent , dans les esprits qui ne sont pas supérieurs, à des constructions simplement littéraires.
Dans la première partie, Bourdaloue montre comment Dieu est resté réellement fidèle dans la vocation d'Ignace. D'abord, envers l'Eglise. Il fait voir quelle était la situation sociale de l'Eglise, au moment de l'avènement d'Ignace. Cette Eglise était bouleversée et menacée parle flot montant et terrible de l'hérésie, Dieu suscite Ignace pour lutter, pour l'Eglise, contre l'hérésie dans cette situation redoutable. Mais Dieu se montre aussi fidèle envers Ignace, en le rendant capable de cette grande entreprise. Un des grands dangers de l'Eglise était l'ignorance de son clergé et du public. Aussi Ignace conçoit, dès le début, la nécessité de l'instruction et de l'enseignement, et celle d'organiser un appareil pour atteindre un tel but. Mais où apparaît, d'après Bourdaloue, l'intervention miraculeuse de Dieu, c'est que Ignace, dans sa solitude de Manrèse, sans autre préparation, au fond, que la vie des camps, s'élève à la conception des Exercices spirituels^ qui furent le grand procédé de son action sociale. Enfin, Dieu lui envoie la persécution, qui est à la fois le signe et la condition de sa mission voulue par Dieu. La persécution est le signe des prédestinés.
Dans la seconde partie, Bourdaloue examine comment Ignace a été fidèle à sa fonction et à son ministère. Ignace nous offre, en effet, le type d'un homme qui se prépare moralement à la grande destination dont il a conçu l'ensemble ; il s'y prépare dans la solitude et la mortification. Mais il ne suffit pas de la vertu ni de la préparation morale, il faut aussi la lumière, ou la préparation intellectuelle. Il nous le montre alors refaisant à Paris son éducation intellectuelle, apprenant au milieu des enfants les premiers éléments de la grammaire. Cette préparation est bien voulue pour une grande et immense destination morale et sociale, conçue à l'avance.
Mais, dit Bourdaloue, où apparaît la fidélité d'Ignace
à sa grande vocation, c'est dans la création de la compagnie de Jésus, qui a été l'instrument nécessaire et capital de son œuvre. Bourdaloue en fait un éloge pompeux : « C'est, chrétiens, cette institution d'une compa- « gnie, dont l'unique fin est la gloire de Dieu et le salut « du prochain ; dont tous les sujets ne doivent servir « qu'à la gloire de Dieu et au salut du prochain ; dont « toutes les vues, tous les intérêts, toutes les fonctions, « tous les travaux ne doivent tendre qu'à la gloire de « Dieu et au salut du prochain ; d'une compagnie qui, ' a sans se renfermer dans l'enceinte d'une province ou « d'un empire, doit annoncer la gloire de Dieu et son G saint nom dans tout l'univers : euntes in mundum « universum ; doit prêcher l'Evangile à tous les peuples, « sans distinction d'âge, depuis les enfants jusqu'aux « plus avancés, sans distinction de qualités ou d'états, (( depuis les plus pauvres et les plus petits jusqu'aux « plus riches et aux plus grands : prœdicateEvangelium « omni creaturœ ; d'une compagnie qui, sans se borner « à un moyen plutôt qu'à l'autre, fait profession d'em- « brasser tous les moyens de glorifier Dieu et de sanc- « tifier les âmes : les écoles publiques et l'instruction (c de la jeunesse, la connaissance des lettres et divines « et humaines, le ministère de la sainte parole, la dircc- « tion des consciences, les assemblées de piété, les « missions et les retraites ; d'une compagnie qui, pour « se dégager de tout autre intérêt que celui de Dieu et « des âmes qu'il a rachetées de son sang, renonce « solennellement à tout salaire et à toute dignité ; qui, « pour être plus étroitement liée au service de l'Eglise « de Dieu, s'engage par vœux exprès à s'employer G partout oti les ordres du souverain pontife et du ^< vicaire de Jésus-Christ la destineront, fallût-il pour « cela s'exposer à toutes les misères de la pauvreté, à « toutes les rigueurs de la captivité, à toutes les horreurs
« de la mort ; d'une compag-nie qui, par la miséricorde G du Seigneur et par la force toute-puissante de son bras, « perpétuée de siècle en siècle et toujours animée du « même esprit, à la place des ouvriers qu'elle perd, en « doit substituer d'autres pour leur succéder, pour « hériter de leur zèle, pour cultiver les mêmes moissons, « pour soutenir les mêmes fatigues, pour essuyer les « mêmes périls, pour combattre les mêmes ennemis et « avec les mêmes armes, pour remporter les mêmes c victoires ; ou pour faire de leur réputation, de leur « repos, de leur vie, les mêmes sacrifices. Et aidé de « la grâce, et en suivant toute l'impression, après avoir « conçu et médité le dessein de cette compagnie, l'avoir « ensuite conduit avec autant de sagesse que de cons- « tance et de force, l'avoir exécuté avec succès et porté « enfin à sa perfection, dites-moi, chrétiens, si ce n'est ce pas avoir été fidèle à Dieu, non seulement, comme ce « bon serviteur de l'Evangile, en de petites choses, « in moclico fldelis, mais dans une des plus difficiles et « des plus grandes entreprises? Or, voilà ce qu'a fait « saint Ignace de Loyola : je ne dis pas : voilà ce qu'il « s'est proposé, voilà ce qu'il a ébauché, voilà ce qu'il (( a commencé ; mais je dis : voilà ce qu'il a lui-même « achevé, ce qu'il a lui-même consommé, et à quoi lui- « môme il a mis la dernière main ! » Le tableau est vraiment magnifique; il est beau parce qu'il est vrai et qu'il contient l'expression totale et variée de la réalité des choses.
Mais, Bourdaloue tire de cette belle appréciation de saint Ignace un conseil moral applicable à tous. Il indique^ en effet, que le grand caractère d'Ignace, c'est l'action pour réaliser, en utilisant la grâce qui vient de Dieu. Je termine par une dernière citation à ce sujet : « Mais si Dieu vous est fidèle comme il le fut à Ignace, « ôtes-vous comme Ignace fidèles à Dieu ? Vous voulez
« que Dieu fasse tout et qu'il ne vous en coûte rien, ce Mais saint Ignace s'est fondé sur une maxime bien « opposée, savoir, que ne pouvant rien faire sans Dieu, (S il n'était pas d'une moindre nécessité pour lui de faire « tout avec Dieu. Voici le principe qui l'a fait agir, et « le mal est que vous prenez toute une autre règle. Ce « grand saint a su distinguer entre la grâce et l'action ; « la grâce qui nous prévient de la part de Dieu, et l'action « qui la suit de notre part ; et il a conclu que ce n'était <t pas la première, mais la seconde qui nous sanctifiait; « et que la première sans la seconde était même le sujet « de notre condamnation. »
N'est-ce pas là la conception de l'état normal? L'homme reçoit comme une grâce, à titre gratuit, un ensemble d'avantages sociaux et personnels ; et son devoir est d'agir constamment pour utiliser tous ces avantages pour le service de la Famille, de la Patrie et de l'Humanité. Tel est le beau sermon de Bourdaloue sur Ignace do Loyola. C'est, à mon avis, son vrai chef-d'œuvre ; ne consistant pas dans un travail purement littéraire de phrases cadencées, mais bien dans une traduction vivante pour tous de l'ensemble de la réalité des choses. Bourdaloue a conçu ici le style comme Buffon, en le considérant comme consistant dans la meilleure manière de représenter la succession des idées ; celles-ci traduisant la succession des choses.
Mais, si l'on considère les panégyriques de Bourdaloue^ en les rapportant à sa situation sociale, l'on voit que celle-ci a limité son action. Bourdaloue n'a pu nécessairement embrasser que le champ même du catholicisme, sans rien prendre en dehors. Ce champ était vaste sans doute, mais néanmoins très limité, relativement à l'ensemble des choses. De plus, dans ce champ même, Bourdaloue n'a pu saisir l'ensemble ; il n'a considéré que le point de départ et le point d'arrivée, c'est-à-dire,
les premiers temps du catholicisme et les temps modernes. Subissant comme Bossuet le poids de l'évolution révolutionnaire commencée au xiv* siècle, il n'a pu même entrevoir le rôle du moyen âge, où est cependant h. nœud de toute l'histoire.
C'est dans Bourdaloue et Bossuet que, dans cette période décroissante, la prédication chrétienne a pu atteindre son maximum. Depuis, sa valeur comme son action ont nécessairement décru, par un désaccord croissant entre la doctrine catholique et l'évolution sociale, dominée de plus en plus par de toutes autres influences. C'est ce qu'il faut sommairement indiquer pour terminer notre appréciation.
L'organisation de la prédication, telle qu'elle était due à Bossuet et à Bourdaloue, a été un moment dans l'histoire de l'évolution catholique ; ce moment a même été très court.
La doctrine qui servait de base était de moins en moins en rapport avec la prépondérance croissante de l'esprit positif, même chez les gens de cour. De là, une tendance croissante des prédicateurs à éliminer le dogme et à s'en tenir à la morale, de plus en plus humaine. L'abbé Maury, dans son Essai sur l'éloquence de la chaire, signale ce mouvement, en le déplorant, dans le Petit Carême de Massillon, prêché en 1718 aux Tuileries, devant Louis XV enfant. <( On lui fit un grand mérite « d'avoir ouvert un sentier nouveau, mais très dange-
« reux Il se renferma donc dans la condition, dans
« les devoirs, dans les dangers, dans les vertus et dans « les faiblesses des grands. Il fit ainsi dans la chaire a chrétienne du principal l'accessoire et de l'accessoire « le principal de chacun de ses discours.... Cette liberté, « cette doctrine, cette couleur philosophique, présages « et préludes de tant d'autres innovations toujours « croissantes, excitèrent un immense enthousiasme et
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« donnèrent une impulsion qui se poursuivit pendant « tout le xvn^ siècle ». L'abbé Maury a même exagéré, car, dans sonéliologie, il prend un symptôme pour une cause ! Bossuet avait prévu le danger avec sa perspicacité habituelle ; il l'avait même signalé ; ce qui ne l'a pas empêché de se produire, car cela tenait au fond même de la situation sociale, comme je l'ai souvent expliqué. Bossuet dit, dans son serraon sur V Unité de l'Eglise : (( On veut de la morale dans les sermons et on H a raison, pourvu qu'on entende que la morale chré- (( tienne est fondée sur les mystères du christianisme. » L'abbé Maury, dans son Essai sur l'éloquence de la chaire, représente très bien cette situation : « On prêchait alors, « je m'en souviens avec douleur, sur les petites vertus, <( sur le demi-chrétien, sur le luxe, sur l'humeur, sur « l'égoïsme, sur l'antipathie, sur l'amitié, sur l'amour « paternel, sur la société conjugale, sur les vertus « sociales, sur la compassion, sur les vertus domes- « tiques, sur la dispensation des bienfaits, etc., enfin, « sur la sainte agriculture »... « Enfin, ajoute-t-il, on « pouvait suivre un carême entier, sans entendre parce 1er une seule fois des mystères du christianisme. » Mais, si la prédication chrétienne se transformait ainsi sous l'action du milieu ambiant, en s'éloignant de l'équilibre mental et moral que Bossuet avait essayé de faire durer, il se produisait un immense mouvement positif, qui procédait par substitution, en remplaçant la prédication chrétienne par un tout autre système de prédication positive. Danton a dit, avec profondeur : on ne détruit que ce qu'on remplace ; mais aussi on détruit ce '^;u'on remplace ; c'est le seul procédé efficace. On voit, à partir de la fin du xvn* siècle, surgir les éloges académiques. Ceux de Fontenelle nous en offrent un exemple admirable ; et l'on voit là la supériorité de la méthode positive sur la méthode thcologiquo. Qu'oa
lise, par exemple, l'admirable éloge de Leibnitz^ où Fontenelle signale avec profondeur comment l'examen de la succession des opinions scientifiques, soumise à des lois naturelles, permet des prévisions sur des découvertes qui doivent avoir lieu. Qu'on lise l'éloge de d'Argenson, oh la fonction du préfet de police est si bien analysée, et l'on verra avec quelle supériorité l'esprit positif s'empare de l'appréciation des hommes, dans toutes les fonctions réelles où s'exerce l'activité humaine. Condorcet continue d'une manière supérieure le mouvement si bien donné par Fontenelle, en l'adaptant aux exigences de la nouvelle situation, dans la seconde moitié du xvnf siècle. Mais il y a plus, ce système d'éloges et d'appréciations s'étend aux plus grands sujets politiques et sociaux ; et l'éloge de Colbert fut une grande bataille économique. Le mouvement, du reste, fut commun à tout l'Occident, avec des nuances particulières, dont il faudrait tenir compte, si nous faisions une histoire détaillée. En outre, l'on peut constater que les diverses sociétés de toute nature formées alors donnèrent à la prédication laïque une immense extension ; la Révolution française lui offrit un champ presque indéfini et, dans ce grand événement, le plus grand Je l'histoire, la prédication théologique, si efficace encore sous la Ligue, sombra complètement. Un résultat important et décisif est désormais obtenu, àsavoir que la prédication est désormais une fonction que chaque individu quelconque peut remplir à ses risques et périls, sous la surveillance souveraine de l'opinion publique ; et cela est normal, car chacun doit pouvoir remplir toutes les fonctions du pouvoir spirituel, depuis l'enseignement jusqu'à la prédication. Nul monopole absolu ne doit être établi ; c'est à chacun à se faire entendre ou croire. L'opinion publique, de plus en plus éclairée par les habitudes scientifiques, fera une police de plus en plus sage et de
plus en plus sévère. Néanmoins, les fonctions spirituelles devront être systématisées par un sacerdoce positif, agissant au nom d'une doctrine, d'après des conditions de compétence universellement acceptées. C'est ce mouvement que le positivisme institue, après avoir posé toutes les bases de sa doctrine. Le double calendrier, concret et abstrait, fournit ie cadre d'un vaste système de prédication positive. Aussi le développement complet du calendrier abstrait, oti sont représentés la structure, les fonctions et le mouvement da l'org-anisme social, est un problème important et urgent. Pour en donner une idée, quelle lumière peut fournir k un physiologiste compétent la distinction entre le prolétariat actif, qui surtout produit, et le prolétariat passif, qui surtout consomme, en se croyant trop souvent dispensé de toute reconnaissance! Néanmoins, dans cet interrègne oii surgit graduellement le positivisme, le catholicisme, outre le type de systématisation qu'il nous fournit, rend encore des services spéciaux.