CONCLUSION GENERALE
I. — Vue d'ensemble de l'évolution catholique et de ses principaux résultats.
Nous avons considéré ronsemble de l'évolution catholique, depuis sa fondation jusqu'à la Révolution française qui, du moins en France^ a fait passer cette grande religion de Tétat public à l'état privé. Nous avons soumis cette vaste évolution aux lois générales de la dynamique sociale ; quoique notre appréciation, au lieu d'être abstraite, ait surtout porté sur les principaux types concrets de cette grande construction sociale.
(1) Cette leçon a été professée au Collège de France, le dimanche 32 janvier 1893, de 3 heures à 5 heures.
Nous avons vu naître cette religion, nous l'avons vue atteindre au moyen âge, vers les xn« et xuf siècles, son maximum et nous avons constaté, à partir du xiv", sa décomposition croissante et la diminution graduelle de son action. Il nous faut maintenant examiner, comme conclusion de ce vaste travail, trois questions successives : 1° vue d'ensemble de l'évolution catholique, considérée surtout dans ses résultats transitoires ou définitifs ; 2° marche du catholicisme depuis la Révolution française et analyse de ses efforts systématiques pour reprendre sa prépondérance sociale et politique ; 3" situation actuelle et institution de la politique qu'il convient de suivre pour utiliser les aptitudes et les forces de cette grande religion, dans l'ordre privé, que la nature des choses lui impose de plus en plus.
Le catholicisme a été une vaste tentative de religion universelle. A ce titre, si ce n'est au point de vue logique, il a complètement échoué ; car il n'a pu conserver l'ensemble de l'empire romain, puisque l'Orient lui a échappé, dès le ix" siècle, d'une manière définitive. Réduit à l'Occident, il a été un élément capital de sa constitution, mais non le seul, puisque la féodalité et l'évolution moderne de la science et de l'industrie y ont si profondément contribué ; de telle sorte qu'à la dénomination de Chrétienté il est nécessaire de substituer désormais celle de République occidentale. Toutes ses tentatives pour s'étendre au-delà de l'Occident et même pour y prévaloir ont avorté. Au lieu donc d'être une religion universelle et éternelle, il ne se présente à nous que comme une religion locale et temporaire. Mais, à ce titre, il a produit d'immenses résultats,qui doivent déterminer une éternelle reconnaissance ; et c'est à ce point de vue que nous devons résumer l'ensemble de notre longue appréciation.
La fondation du calholicismc, par le vaste génie de
saint Paul, a été accomplie dans des conditions déterminées, qui lui ont donné le caractère fondamental que cette religion a conservé et conserve encore, quoiqu'elle soit susceptible néanmoins de s'adapter, dans une certaine mesure, aux nécessités transitoires des événements.
1" D'après la grande Oj^ération de saint Paul, le but était de fonder une religion universelle, d'après une destination essentiellement mfiorale, et non pas directement sociale; ce que la situation romaine n'aurait permis à aucun degré ; 2° le perfectionnement moral, destination de cette religion, ne pouvait être qu'indirectement terrestre ; sans quoi elle eût montré, ce qui était impossible, un caractère directement social. La destination était donc surnaturelle. 11 s'agissait d'organiser un perfectionnement systématique de l'individu, pour atteindre la vie éternelle ; 3° la base dogmatique a été nécessairement le monothéisme, non pas seulement philosophique, mais bien complété par une révélation conçue comme fournissant les bases du gouvernement humain. La théorie du Christ a été le nœud capital de tout le dogmatisme catholique ; elle en a été la base inébranlable. Avec une sagesse profonde, on a combiné à la théorie du Christ celle du prophète, saint Paul ayant rattaché sa construction à l'impulsion donnée par Jésus, envové de Dieu. Cette construction d'un être à la fois Dieu et homme a enlevé au dogme monothéique son caractère à la fois trop homogène et trop abstrait. Nous avons fait, du reste, ressortir, avec les détails convenables, tout le caractère de cette construction du Christ.
Saint Paul y a rattaché sa grande vue systématique sur la nature et la grâce, qui constitue un des plus grands progrès accomplis jusqu'au positivisme dans la conception de la nature humaine, puisqu'elle pose le grand dualisme entre l'altruisme et l'égoïsme. Mais il
n'y a pas plus de religion sans sacerdoce que de société sans gouvernement. Dès le début, ce sacerdoce a été ébauché avec le caractère essentiel d'avoir une consécration divine, qu'on fait remonter jusqu'à l'orig-ine du christianisme, d'après un sentiment vraiment admirable de la continuité humaine, le plus systématique peut-être qu'on ait vu jusqu'ici.
Enfin, ce sacerdoce a organisé un culte sur la base essentielle du repas mystique, qui a conduit à l'Eucharistie ; mais le clergé a su sagement et graduellement coordonner autour de cette conception fondamentale tout ce que les cultes antécédents avaient produit. Cette religion, ainsi fondée dans l'empire romain, s'y est graduellement développée et adaptée ; et ce n'est qu'en Occident que nous avons du suivre ce développement du catholicisme romain, le seul réel et efficace.
C'est pendant le moyen âge que le catholicisme a atteint la plénitude et le maximum de son action. Les deux conditions de ce développement ont été, d'un côté, la dispersion politique, qui caractérise le système féodal et, de l'autre, la prépondérance organique de lapapauté. La dispersion politique a été la condition sociologique indispensable de l'indépendance sacerdotale. Sans elle, le clergé aurait présenté la dégradation politique et sociale, propre au clergé byzantin ; mais cette condition nécessaire n'était pas suffisante , il a fallu, en outre, la prépondérance complète de la papauté. Cette prépondérance a été organisée avec une sagesse politique digne du Sénat romain, et s'est justifiée par l'immensité de ses services. L'incomparable génie du grand Hildebrand méritera à jamais rélernelle reconnaissance de tous les vrais philosophes. Doux conditions internes ont rendu efficace cette prépondérance : 1° le célibat ecclésiastique, qui était la condition nécessaire de la dignité comme de l'indépendance sacerdotale; en outre,
cette opération du grand Hildebrand a définitivement empêché tout retour offensif de l'esprit théocratique, en substituant dans une vaste corporation l'ordre de mérite à l'ordre de naissance ; 2° la papauté a organisé autour d'elle la vie monastique, de manière à se constituer des agents directs et universels suffisamment dégagés du point de vue purement national.
La papauté a pu pousser ainsi la vaste hiérarchie catholique à la tête de l'Occident et assurer sa prépondérance occidentale pendant trois siècles^ le xi% le xn« et le xm°. Mais c'était là une situation d'équilibre qui était nécessairement instable; car la théologie comme la guerre poussent leurs organes à une prépondérance absolue. Les conditions sociales qui avaient assuré la suprématie catholique venant à cesser graduellement, la prépondérance sociale et politique du catholicisme a dû graduellement disparaître et conduire inévitablement cette religion à ne plus être que d'ordre privé, après avoir été si pleinement d'ordre public.
La dispersion politique a graduellement cessé, par une tendance croissante à la formation des grandes nationalités. Dès lors, la puissance politique, de plus en plus prépondérante, a subordonné de plus en plus la puissance sacerdotale, annulé d'abord son action politique et concouru ensuite à sa graduelle annulation sociale. C'est la France qui a été l'organe principal, quoique non unique, de cette révolution nécessaire. De Maistre a pu dire avec raison, qu'une des gloires de la France est d'avoir fait la papauté; et Ton peut dire, avec non moins de raison^ que la France a défait la papauté. Ce mouvement spontané de décomposition a commencé au xiv" siècle. L'équilibre du moyen âge a été rompu et d'une manière d'autant plus efficace qu'il s'accomplissait par le jeu même des éléments du système. C'est ainsi qu'on a vu d'abord la subordination
politique du pouvoir papal au pouvoir royal ; puis la nationalisation du clergé. La puissance politique de la papauté et par suite du catholicisme a été ainsi annulée, le mouvement systématique de la réforme n'a fait que consacrer une telle révolution. Mais, à partir du xvi^ siècle^ l'unité dogmatique a été elle-mùme irrévocablement détruite, par la décomposition définitive de l'Occident en protestantisme et catholicisme. L'admirable effort du concile de Trente a finalement avorté ; et le génie de Bossuet a élé, comme nous l'avons vu,, tout à fait impuissant à ramener le luthérianisme et le calvinisme dans l'unité catholique. Ce qui rendait cette décomposition irrévocable, c'est que, n'étant pas purement dogmatique, elle se liait à des intérêts politiques de premier ordre.
Mais on voit, par ce spectacle, combien la prétention du catholicisme à fonder une religion universelle était illusoire ; puisque cette grande doctrine ne pouvait embrasser pas même l'Occident tout entier et, à plus forte raison, ni l'Orient, ni le reste de la planète. Mais l'universalité ne consiste pas seulement dans l'ordre géographique, c'est-à-dire dans l'étendue plus ou moins grande des peuples ralliés par une doctrine commune ; l'universalité consiste encore dans le nombre plus ou moins considérable des divers aspects individuels et sociaux de notre existence qui sont coordonnés par la doctrine prépondérante. Or, le catholicisme, poursuivant un but surnaturel, n'a jamais pu embrasser l'ensemble de l'existence humaine ; il a pu seulement vivre empiriquement côte à côte avec le développement de la vie pratique. Mais à mesure que celle-ci s'est de plus en plus développée, à partir du xiv" siècle, sous l'incomparable pression de la libération des classes laborieuses, le catholicisme a de moins en moins embrassé, d'une manière effective, les divers aspects de notre exis-
tence réelle. De telle sorte qu'entre le but surnaturel de notre vie que coordonnait le catholicisme, et le but terrestre qui s'imposait de plus en plus, le désaccord était croissant, aux dépens du but céleste. A ce point de vue, non seulement le catholicisme, mais aussi toute théologie quelconque, se trouvaient éliminés de la manière la plus radicale, c'est-à-dire par subslituLion graduelle.
Enfin, le mouvement croissant de l'esprit scientifique est venu systématiser cette prépondérance de l'esprit pratique. La science abstraite, d'abord purement inorganique, a tendu à s'étendre à l'étude de la vie et à celle de la société. Le régime des volontés surnaturelles a été de plus en plus remplacé par celui des lois propres aux divers ordres de phénomènes. L'homme est apparu enfin comme soumis à des fatalités modifiables, qui le lient à cette terre, oii se trouve déterminée sa vraie destinée.
Une telle situation devait amener une crise : c'est celle qui a commencé en France en 1789, qui a proclamé l'aspiration de l'homme vers un ordre nouveau, dans lequel les conceptions indémontrables, soumises au régime de la liberté de conscience, ne sont par suite que d'ordre privé ou môme purement personnel.
Telle est la vue d'ensemble de cette vaste évolution et de la courbe qu'elle a décrite en présentant un maximum. Mais cette vue d'ensemble serait insuffisante, si nous ne rappelions, avant d'aborder l'appréciation politique, les immenses résultats que le catholicisme a produits pour le service de notre espèce et qui mériteront toujours l'éternelle reconnaissance de l'humanité, quelque loin que puisse s'étendre son existence.
Un résultat capital de l'action politique et sociale du catholicisme, c'est d'avoir contribué pour une part décisive à l'extension du noyau civilisateur prépondé-
rant, mis désormais à l'abri de chances de destruction. L'évolution gréco-romaine avait constitué un groupe civilisateur,, définitivement composé de l'Italie, de la France et de l'Espagne. Le moyen âge incorpora la Grande-Bretagne et la Germanie dans un tel groupe ; le catholicisme, sous la direction de la papauté, comme nous l'avons vu, eut une part essentielle à ce grand résultat.
Un second résultat politique de l'évolution catholique fut d'avoir offert un premier exemple de la division des deux pouvoirs, ou de la distinction entre la théorie et la pratique, dans l'ordre des notions sociologiques et morales. Sans doute, cette division fut un produit de la situation bien plus que de la doctrine. L'on peut voir, en effet, dans le Traité du Pape, de Joseph de Maistre, que la théorie catholique de cette grande division est imparfaite; car, par sa nature, la papauté a toujours tendu à la prépondérance absolue et n'a jamais pu organiser une division positive entre les deux pouvoirs. Mais ce cas est analogue à tant d'autres, où la théorie suit la pratique au lieu de la précéder. On n'en a pas moins eu au moyen âge ce grand spectacle d'une puissance qui n'était pas purement nationale, mais qui, ayant une étendue plus grande que celle de chaque nation, et en respectant l'individualité propre de chacune, intervenait comme un arbitre écouté dans leurs rapports réciproques, comme dans ceux des chefs et des subordonnés.
De cette division des deux pouvoirs a surgi un autre grand résultat : la tendance à la subordination de la politique à la morale. Non pas qu'une pareille subordination puisse jamais être effectivement réalisée, car elle serait contraire au théorème capital de la philosophie naturelle, qui subordonne toujours les phénomènes supérieurs aux phénomènes inférieurs; ceux-ci étant la
base, dont ceux-là ne sont et ne peuvent être que la modification. Néanmoins, l'avènement d'un pouvoir spirituel général et non plus national a permis de faire surgir certaines notions morales, que tous les peuples respectent dans leurs luttes et dans leur activité propres. On n'admet plus que, dans un but purement national, on puisse désormais tout se permettre ; il y a là des côtés humains qu'il faut désormais respecter dans l'accomplissement des projets politiques spéciaux. Ce grand principe a été sans doute altéré dans l'évolution révolutionnaire, commencée en Occident au xiv'' siècle ; il a néanmoins persisté, et le positivisme lui donnera une systématisation plus complète, sans exagération vague et sentimentale, et en le rattachant au principe de la division des deux pouvoirs.
Le catholicisme a participé au moyen âge à un autre grand résultat, base de toute la civilisation moderne, savoir : la libération des classes laborieuses. On a donné de cette participation une théorie aussi vague qu'insuffisante, en la rattachant à la doctrine; tandis qu'elle tient surtout à l'organisation et spécialement à la division des deux pouvoirs. En effet, la doctrine chrétienne pousse, sans aucun doute, à l'amélioration des inférieurs et de leur sort ; mais elle ne pousse nullement à l'abolition de l'esclavage ou du servage, que l'on peut accepter, du reste, comme une épreuve pour gagner le paradis. Cette théorie a, de plus, l'inconvénient de donner, contre toute réalité, une influence singulièrement exagérée aux notions intellectuelles. En réalité, la libération des classes inférieures est due, en Occident, du v* au xiv° siècle, à une révolution économique, combinée avec l'évolution politique. Celle-ci a consisté dans la décomposition politique combinée avec une décomposition des grandes propriétés, qui a permis à ceux qui avaient des tenures serviles d'en conquérir la propriété avec la li-
berté personnelle et familiale. Le catholicisme est intervenu dans ce grand mouvement, en constituant pour chaque homme une culture morale qui rendait la liberté possible pour l'individu. Car la liberté n'est possible que pour ceux qui peuvent se gouverner eux-mêmes, et c'est ce grand principe, trop oublié de nos jours, qui est la source de tant de perturbations actuelles, dans les revendications des classes populaires.
Il faut même remarquer que les doctrines primitives du christianisme ont eu un caractère absolu et dangereux. Car ces revendications méconnaissent la base de toute société, à savoir : la prépondérance nécessaire des forts, patrons, ouvriers, savants et politiques, qui, en définitive, produisent les éléments dont vivent les autres. Le christianisme a concouru à cette rétrogradation mentale et morale, oii Ton parle toujours des droits des faibles et jamais de leurs devoirs.
Enfin, le catholicisme, par une action connexe de celle que nous venons d'examiner, a contribué pour une grande part, mais non pas exclusive, au perfectionnement de la famille et à l'émancipation domestique des femmes. Pendant sa période de plein éclat, la papauté a, avec une énergie indomptable, réglé le cas des incestes et fait respecter par les puissants l'indissolubilité du lien conjugal. Sans cet effort continu pour régler l'instinct sexuel, l'émancipation domestique des femmes eût été vraiment impossible. Il y a eu sans doute, dans ce grand phénomène, d'autres influences; mais l'influence catholique n'est en pas moins grande et incontestable.
Après avoir apprécié les résultats sociologiques de l'évolution catholique, il faut en rappeler les résultais moraux, c'est-à-dire ceux qui sont essentiellement relatifs à l'individu.
Tout progrès sociologique qui n'est pas préparé ou «omplété par une modification cérébrale se fixant dans
î'in ividu, reste insuffisant et précaire. Il est vrai que la modification sociologique elle-même opère spontanément cette fixation. Néanmoins, le progrès de l'humanité s'accomplirait d'une manière insuffisante si l'on ne pouvait pas perfectionner nos aptitudes intellectuelles et morales, en dehors de l'action proprement dite ; c'est ià ce qu'opère le culte,, soit public, soit privé, en perfectionnant notre nature morale par l'expression ellemême. Or, c'est ce que le catholicisme a institué en Occident, en constituant la culture directe de nos sentiments, en dehors de celle qui résulte de leur activité môme dans la vie pratique. Il a constitué une vie subjective autour de l'amour de Dieu et de Jésus-Christ. La contemplation régulière d'un grand type idéal est évidemment une source continue de perfectionnement, soit pour régler nos instincts personnels, ou exciter nos instincts sympathiques. JJ Imitation de Jésus-Christ a très bien résumé cette efficacité du culte intime, comme on le voit dans la traduction de Corneille. L'âme^ s'adressant à Dieu, lui dit :
Redouble tes faveurs divines, Visite mon cœur plus souvent, Et, pour le rendre plus fervent.
Instruis-le dans tes disciplines.
Affranchis-le de tous ses "vices,
Déracine ses passions.
Efface les impressions,
Qu'y forment les molles délices.
Qu'ainsi purgé par ta présence, A tes pieds je le puisse offrir, Net pour t'aimer, fort pour souffrir, Stable pour la persévérance (1).
(1) Imitation de Jésus-Christ, traduction de Pierre Corneille^ Livre 111, chapitre v.
L'évolution moderne s'est occupée essentiellement d'activité et de science, négligeant la culture directe des sentiments comme liée à des doctrines tliéolog-iques; néanmoins, le problème posé par le catholicisme devra être résolu par des méthodes positives, mais le mérite du catholicisme aura été, outre les résultats spéciaux, de maintenir constamment le problème à l'ordre du jour.
Le règlement moral catholique a porté encore plus sur la compression des instincts personnels que sur l'excitation directe des instincts sympathiques. Sous le premier point de vue, le catholicisme a surtout cherché le règlement de l'instinct sexuel et de l'orgueil. Et quoique ses conceptions soient restées insuffisantes, son action n'en a pas moins contribué au perfectionnement de notre espèce^
Au point de vue de l'altruisme, il a surtout, sous le nom de charité, placé au sommet de la hiérarchie de nos penchants sympathiques la bonté ou l'amour universel. C'est là un grand service que le catholicisme a certainement rendu à l'Occident, en introduisant un adoucissement universel à la dureté inévitable de nos fatalités cosmologiques et sociologiques. Néanmoins, on doit reconnaître que sa méconnaissance des lois sociales présente de nos jours des dangers graves, parce qu'on y oublie, en vantant constamment l'aumône, la participation des forts à la production des capitaux indispensables. Il semble qu'il n'y ait, en effet, qu'à distribuer des produits indéfinis venant de Dieu; tandis que ces produits sont à la fois rares et très difficiles à se procurer.
Enfin, il faut considérer les résultats de l'action catholique au point de vue de notre culture intellectuelle. Il ne faut pas demander au catholicisme celte grande évolution mentale de la Grèce ou de l'époque moderne.
Son action propre est autre. Il a surtout posé le problème, en en donnant une solution provisoire, d'une diffusion des résultats essentiels de l'évolution intellectuelle. Il a, en effet, le premier, conçu l'institution d'un vaste système d'enseig^nement universel, oii toutes les notions fondamentales sont transmises à toutes les classes et aux deux sexes. L'établissement du catéchisme est la manifestation du problème résolu par le catholicisme. Sans doute, cette solution est insuffisante et ne pouvait être que provisoire ; elle n'en a pas moins posé le problème, en rendant des services spéciaux.
Au point de vue de la culture directe de nos aptitudes, le catholicisme a surtout cultivé, dans la masse de notre espèce, l'esprit déductif, puisqu'il s'agissait toujours, pour chaque fidèle, d'appliquer à des cas spéciaux les principes d'une doctrine universellement acceptée. Mais dans ses déductions de principes trop subjectifs, il se développait nécessairement un esprit exag-éré de subtilité et de sophisme, trop éloig-né du véritable esprit scientifique qui conduit toujours à des vérifications précises.
En résumé, donc, cette grande relig-ion provisoire propre à l'Occident a produit d'immenses résultats qui se sont liés à la chaîne éternelle des destinées humaines et ont constitué un élément nécessaire des destinées de notre espèce.
IL — De l'évolution catholique depuis la Révolution française.
La Révolution française constitue sans aucun doute, jusqu'ici, le plus grand événement de l'histoire ; c'est à la fois la fin du régime ancien et l'annonce comme le pressentiment du régime définitif de notre espèce.
Pour la première fois, dans l'histoire du monde, un
— GoU —
peuple puissant a conçu et fait prévaloir un régime légal, absolument indépendant de toute conception théologique quelconque. Dieu lui-même est devenu purement d'ordre privé. Au début de cette constitution, on fait la déclaration suivante : « La liberté à tout « homme de parler, d'écrire, d'imprimer et de publier « ses pensées, sans que les écrits puissent être soumis <( à aucune censure ni inspection avant leur publication « et d'exercer le culte religieux auquel il est attaché ». Il y a dans cette mémorable déclaration deux choses, l'une, c'est que tout culte religieux c'est-à-dire théologique, n'est plus désormais que d'ordre privé, puisque chacun peut suivre à sa volonté celui qui lui convient ; l'autre introduit dans la base de la constitution le principe même de la division des deux pouvoirs, en donnant à chaque citoyen la liberté d'exposer ses idées comme ses appréciations. Sans doute, il manque à cela la systématisation que la science positive pourra seule donner; mais il n'en reste pas moins une grande révolution, définitivement accomplie.
Les plus hardis rénovateurs n'avaient osé rêver une telle chose; les philosophes seuls l'avaient conçue au xvm" siècle. Mais il y a plus, ceux qui accomplirent de 1789 à 1800 cette grande révolution avaient posé le principe que l'organisation sociale devait être constituée en dehors de toute révélation antécédente quelconque et devait reposer sur les décisions de la raison. L'homme constituait ainsi pour la première fois sa propre providence. Sans doute, les principes de cette raison étaient encore trop métaphysiques ; car l'évolution mentale, insuffisante à ce moment , n^avait pas amené la sociologie à l'état positif; mais la conception de cet état si pleinement nouveau était posée, et un peuple puissant, à la têle de la civilisation occidentale, en poursuivait énergiquement la réalisation; les bases qu'il a posées
sont restées indestructibles. Du reste, la France, plus avancée, n'avait fait que prendre l'initiative d'un mouvement qui était spontanément propre à l'Occident tout entier. Aussi a-t-il gag-né toute la République occidentale, quoique la France seule l'ait fait suffisamment prévaloir.
Ceux qui firent cette grande Révolution comprirent nettement qu'ils ouvraient une ère absolument nouvelle, quoique préparée par toute la série des antécédents ; aussi ils cherchèrent à remplacer l'origine des temps, rapportée à l'ère chrétienne^ pour la rapporter à ce grand événement. Auguste Comte a dogmatiquement sanctionné une telle aspiration, en prenant 1789 pour l'origine de l'ère des temps modernes (1) ; et c'est véritablement justice, car c'est alors que les temps anciens sont clos et que les temps nouveaux sont ouverts.
Sans doute, ce grand événement s'est accompli avec les imperfections et les insuffisances qui se trouvent toujours mêlées à ces grandes transformations si compliquées. Outre les critiques secondaires de de Maistre et de son école, il y a eu la critique décisive et positive d'Auguste Comte, publiée en 1822, sur l'insuffisance de la doctrine révolutionnaire, qui avait seule pu présider à ce grand événement, la doctrine positive n'étant pas encore définitivement constituée. Mais ce qui est vraiment caractéristique de l'affaissement intellectuel de notre littérature, c'est de voir une telle critique reprise d'une manière absolue, avec un insupportable pédantisme, où la préoccupation des détails, sans aucune vue d'ensemble, empêche de voir les immenses résultats de cette grande transformation sociale. Cela est surtout caractéristique dans les travaux de M. laine, à la fois
(*i) Voir dans la Revue occidentale de janvier 1892 le beau travail île M. F'. Harrison à ce sujet.
si prétentieux et si médiocres, il n'a pas même vu que les critiques adressées à la Révolution française s'appliquent exactement, rigoureusement et beaucoup mieux à toutes les grandes révolutions accomplies jusqu'ici par l'humanité ; notamment dans le cas du christianisme et de l'islamisme. Il est vraiment singulier de reprocher aux hommes de la llévolution de n'avoir pas été encore à l'état pleinement positif; car c'est là le cas général jusqu'ici pour tous ceux qui ont opéré des transformalions quelconques.
Il est vrai que, dans toutes ces tranformations où intervient une doctrine, l'empirisme pratique a corrigé l'insuffisance théorique ; et la Révolution française n'a pas échappé à cette grande loi. Sous l'impression de l'abominable attaque de l'Occident contre nous, la Convention nationale a repris et réalisé notre politique traditionnelle, à un degré que Richelieu lui-même n'aurait osé rêver. Nos armées ont poussé la France à ses limites naturelles, qu'avaient entrevues Louis XI, Henri IV et Richelieu. La diplomatie de la Convention a été à la hauteur de cette activité militaire ; et le traité de Bâlo est le digne complément du traité de Westphalie.
Quoi qu'il en soit, pour nous réduire à la question actuelle, nous dirons que la Révolution française a fait prévaloir deux choses : i° que l'homme doit poursuivre l'organisation de la société par ses propres efforts, reposant sur la connaissance des lois effectives des choses, sans aucun espoir ni crainte d'un ordre surnaturel quelconque ; 2° que, d'après cela, toutes les doctrines théologiques, y compris le simple déisme, ne peuvent plus être le principe de ralliement des hommes entre eux ; et que ces doctrines ne sont désormais plus que d'ordre privé ou personnel.
Telle est la situation générale dans laquelle la Révolution française a placé le théologisme et spécialement
le catholicisme, qui en est la forme à la fois la plus systématique et la plus digne.
C'est l'évolution du catholicisme dans cette nouvelle situation qu'il nous faut maintenant apprécier.
Après le compromis transitoire et métaphysique de la Constituante , la Convention nationale comme le Directoire avaient enfin atteint l'état noimal de cette nouvelle situation. Le catholicisme, comme toutes v^s autres religions ou doctrines philosophiques quelconques, était mis en dehors de l'ordre public et rendu à l'ordre privé et personnel. Chacun payait sou culte ; le tout sous les conditionc de police indispensables à l'existence de tout organisme collectif. C'est une telle situation qu'il fallait faire durer, en la complétant par un encouragement à l'évolution positive, dont les écoles centrales et spécialement l'école polytechnique nous offrent un excellent type. C'est contre cette situation, que la force des choses a fait prévaloir en France et tend à faire prévaloir en Occident, que Bonaparte commença par réagir par l'établissement du Concordat. Ce célèbre aventurier avait reçu de la Révolution française le plus puissant appareil militaire qui ait jamais existé, combiné avec les éléments d'une organisation politique et administrative qu'il suffisait de coordonner; coordination à laquelle il a effectivement concouru. Il s'est servi d'une telle puissance pour prendre le contrepied de tout ce qu'indiquait la nature même de l'évolution occidentale; et, après d'immenses efforts, il a fini par faire envahir deux fois la France, lui faire perdre ses limites légitimes conquises par la Révolution^ et finalement aller mourir à feainte-Hélène comme un sot^ entre les mains de ces Anglais qu'il avait toujours voulu détruire. Mais nous ne devons parler ici que du Concordat et de la réaction théologique organisée par Bonaparte, qui a créé un impedimcntum nuisible à l'é-
volution humaine et à la dignité même du catholicisme.
Le Concordat est du 23 fructidor an IX (10 septembre 4801). On voit que Bonaparte ne perdait pas de temps. Voyons quelques-unes des déclarations de cette célèbre convention : « Le gouvernement de la Répu- « blique française reconnaît que la religion catholique, « apostolique et romaine, est la religion de la majorité « des citoyens français. Sa Sainteté reconnaît également « que cette même religion a retiré et attend encore en <( ce moment le plus grand bien et le plus grand éclat « de l'établissement du culte catholique en France, et '< de la profession particulière qu'en font les consuls « de la République ». On croyait généralement que c'était le statisticien Charles Dupuis, qui avait fait cette application de la statistique aux questions religieuses, mais c'était une erreur. Une telle découverte appartient bien à Bonaparte, avec ce caractère de finasserie italienne et de charlatanisme spécial qu'il apportait dans tout. Ce qui paraît plus plaisant, c'est l'appui que prêtent au catholicisme les convictions personnelles des consuls. Si la chose est grotestque, ce n'est pas pour le Pape, qui profitait de cette évolution. Il est néanmoins intéressant de constater sous quelle forme singulière et presque honteuse Bonaparte introduisait sa réaction. Il n'y a rien là de ce qui caractérise les grandes décisions politiques ; on y voit, au contraire, ce mélange de charlatanisme et de rouerie, dans une réaction absolument contraire aux nécessités fondamentales de la situation, qu'un haut génie politique, tel que Frédéric, par exemple, n'aurait pas méconnues. Mais Frédéric, il est vrai, n'était pas de ces héros qui font tout ce qui est nécessaire pour arriver à la singulière profession de martyr.
Mais le principe de la liberté des cultes tenait trop au fond même de la situation pour que Bonaparte pût
le méconnaître absolument ; aussi clans le senatus-consuite organique du 23 floréal an XII, oii est instituée la mascarade impériale, Bonaparte s'impose un serment ainsi conçu : « Je jure de maintenir l'intégrité du terri- « toire de la République {on sait comment il a tenu « cette partie de son serment)^ de respecter et de faire « respecter les lois du concordat et de la liberté des c cultes »... Quand Bonaparte devait prêter ce serment, il devait être accompagné de tout un cortège, hiérarchiquement coordonné, qui commence par les titulaires des grandes dignités de l'Empire et se termine par les maires des trente- six principales villes de l'Empire. Le clergé n'est pas oublié ; les archevêques et les évêques s'y trouvent à leur rang, vers le milieu, entre la Cour de cassation, les grands officiers de la Légion d'honneur et la comptabilité nationale. Dans cette incohérente politique, il y a néanmoins un point qui reste acquis, la réintroduction du catholicisme dans l'ordre public, avec une subordination qui en fait comme un simple élément de l'administration publique, contre la vraie dignité du pouvoir spirituel.
Néanmoins il faut reconnaître que cette opération de Bonaparte a été profondément nuisible; car elle a méconnu les nécessités mêmes de la situation fondamentale de la France qui, si on avait suivi une véritable politique positive, aurait atteint, depuis longtemps, l'équilibre normal vers lequel nous tendons. Cette rétrogradation politique s'est combinée avec une réaction théorique qui était, dans une mesure très étendue, vraiment légitime, c'est-à-dire nécessaire, comme aussi inévitable qu'indispensable.
Le grand fait du rôle du catholicisme et de la prépondérance du parti catholique pendant ce siècle se compose, en effet, de deux éléments : la rétrogradation politique de Bonaparte ramenant le catholicisme dans
l'ordre public, et une réaction mentale. Celle-ci se décompose en un mouvement philosophique accompli dans le sein même du catholicisme et dont de Maistre est le véritable initiateur principal, et un mouvement émané de Rousseau et de l'influence protestante, qui a préparé la masse du public, spécialement même le parti révolutionnaire, à recevoir et à propager l'influence catholique, qui a attemt à partir de 1848 tout le maximum dont elle était susceptible. Ce sont ces deux mouvements philosophiques connexes que je dois sommairement apprécier.
Le mouvement philosophique qu'avait préparé la Révolution se caractérise surtout par les deux écoles de Rousseau et de Voltaire qui ont fourni surtout les formules indispensables à toute action politique et sociale. Il y avait sans doute la grande école essentiellement positive de Montesquieu, de Hume, de Diderot, de Turgot, de Condorcet, etc., qui se rattachait au grand mouvement scientifique et industriel. C'est cette école qui a préparé la fondation de la sociologie et de la morale positives. Cette école a eu une influence beaucoup plus grande qu'on ne le pense, mais elle ne pouvait fournir les formules, celles-ci ne pouvant émaner que de la sociologie et de la morale positives, constituées par Auguste Comte. La Révolution française ayant mis en évidence l'insuffisance de la doctrine révolutionnaire, une réaction contraire était dès lors inévitable et même indispensable. Joseph de Maistre a été le grand directeur de ce mouvement; et c'est lui que je veux apprécier en en donnant une théorie qui jusqu'ici n'a pas été, à mon avis, convenablement conçue.
Le caractère de l'œuvre de de Maistre consiste dans une combinaison nouvelle, originale et pleine de verve des conceptions positives avec l'esprit théologique , et dans une application spéciale d'une telle combinaison
aux questions qu'avait fait surgir l'explosion révolutionnaire. De Maistre a accepté la conception positive des lois naturelles appliquées aux phénomènes sociaux; mais cette conception ne lui appartenait à aucun titre ; elle émanait de la grande école philosophique du xvni" siècle^ qui a été caractérisée par l'effort pour fonder une sociologie et une morale positives. Cette grande école avait conçu et proclamé l'assujettissement des phénomènes sociaux et moraux à des lois naturelles indépendantes de notre volonté. L'un des plus éminents représentants de cette école, Montesquieu, en tête de Y Esprit des Lois, s'est élevé à la définition abstraite de la loi, qu'il applique aux phénomènes sociaux. Après la définition, encore un peu métaphysique, des lois : « Les « lois, dans la signification la plus étendue, sont les rap- « ports nécessaires qui dérivent de la nature des choses », il arrive enfin aune définition pleinement positive : « Ces « règles sont un rapport constamment établi. Entre un « corps mu et un autre corps mu, c'est suivant les rap- « ports de la masse et de la vitesse que tous les mouve- « ments sont reçus, augmentés, diminués, perdus; « chaque diversité est uniformité; chaque changement <( Q:?,\s constance ».
Sans doute, l'œuvre de Montesquieu n'en reste pas moins fort imparfaite ; et surtout la séparation entre la partie nécessaire et la partie modifiée du phénomène social n'est pas effectuée. Néanmoins, il a, dans un grand nombre de cas, admirablement pressenti les lois qui président au consensus général des phénomènes sociaux, et il a appliqué cette conception positive à des cas trop peu appréciés. Ainsi, par exemple, il a tenté une théorie positive du duel judiciaire, en dehors de toutes les déclamations habituelles. Dans le cas de Rome comme dans celui de la féodalité, il a convenablement conçu la succession fatale des événements. Dans Hume, dans
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Turgot et dans Condorcet, on pourrait trouver des exemples nombreux de la prépondérance croissante de l'esprit positif en sociologie et en morale. Mais ces grands penseurs, supérieurs à de Maistre, poursuivaient la prépondérance définitive d'un tel esprit et l'élimination de la méthode théologico -métaphysique.
De Maistre, au contraire, par un ensemble de raisons que je n'ai pas à apprécier et sous la pression d'une forte situation sociale, a voulu combiner l'esprit positif avec le catholicisme, qui lui paraissait absolument indispensable au mainlien même de la société. Dans son premier ouvrage : Des considérations sur la France, publié en 1796, cette combinaison apparaît avec ce caractère de naïveté mentale qui lui est propre. De Maistre proclame très bien qu'il y a des fatalités qui dominent nos volontés, sans que nous en ayons conscience. Mais en même temps il proclame le miracle et l'intervention de Dieu, et remplace ainsi par l'arbitraire théologique l'arbitraire humain qu'il veut éliminer. Tout cela ne peut guère servir à fonder une politique vraiment positive, et ces conceptions n'ont, au fond, de valeur que pour proclamer le maintien ou le retour au catholicisme.
La Constituante, dominée par les plus naïves illusions métaphysiques, avait cru, en effet, à la puissance indéfinie des constitutions, comme à un degré supérieur et hypothétique de bonté et d'intelligence dans la nature humaine, illusion que combat de Maistre avec une verve saisissante. Dans son ouvrage sur le principe générateur des sociétés humaines, il fait très bien ressortir le rôle du temps dans les phénomènes dynamiques de la société; il y a là un mérite spécial qui lui est propre; c'est l'extension du principe de la continuité aux phénomènes sociaux. Dans ses Considérations sur la France^ il combat avec une grande justesse les illusions de la métaphysique révolutionnaire, spécialement de Condorcet, sur
la paix et la fraternité universelles. Mais il faut reconnaître que tout cela avait été dit, sans mysticisme et d'une manière supérieure, par Buffon, au point de vue biologique, et par Turgot,au point de vue sociolog-ique. Celui-ci, en effet, a montré l'immense rôle civilisateur même des invasions, pour la formation de l'unité du genre humain. Quant à la vraie théorie sociologique de la guerre, elle est due exclusivement à Auguste Comte qui a consacré au grand César^ le conquérant des Gaules, un mois de son calendrier concret.
Quoi qu'il en soit, de Maislre n'en a pas moins fait une critique importante et utile de la doctrine révolutionnaire, critique imparfaite et insuffisante, du reste, à cause de l'insuffisance môme de l'élément positif qui lui servait de base.
Mais une œuvre capitale a complété cette critique de de Maistre, c'est sa tentative pour donner une théorie positive de la papauté ; c'est ce qui a donné lieu à son chef d'œuvre, le Traité du Pape, paru en 1819. Au point de vue philosophique, cette œuvre, malgré son imperfection nécessaire due à son caractère absolu, a eu une véritable utilité pour la constitution de la sociologie dynamique. De Maistre a fort bien démontré que la papauté a été la condition nécessaire du maintien et de la prépondérance de l'action catholique ; et son analyse peut être relue, même aujourd'hui, avec beaucoup de fruit. Aussi, Auguste Comte a-t-il justement placé le Ti^aité du Pape dans la bibliothèque positiviste.
Mais, comme de Maistre n'a jamais pu s'élever à la conception de l'élimination finale du catholicisme, le Traité du Pape est devenu le point de départ d'une action sociale et politique. Si, en effet, comme cela est évident, la prépondérance papale est la condition nécessaire de l'organisation et de l'action catholique, il est donc indispensable de revenir à cette prépondérance et de remonter
le courant du mouvement révolutionnaire, qui l'avait détruite dans tout l'Occident. Au fond, en appliquant la théorie d'Auguste Comte, que la révolution a commencé au XIV* siècle, il faut remonter le courant des âges jusqu'à cette époque; et c'est ce que n'a pas craint d'affirmer, en 1881 , M. Henri de Bonald dans un travail spécial. A l'école de de Maistre se rattachent les travaux poursuivis d'une manière indépendante par M. de Bonald. Le troisième esprit philosophique de cette école, en dehors des propagateurs, est La Mennais. Mais si de Maistre avait un haut degré de sens scientifique, La Mennais, au contraire, avait surtout un esprit littéraire. Ainsi, par exemple, de Maistre avait vu, avec beaucoup de profondeur, que dans toutes les institutions et croyances humaines, il se retrouve un fonds commun que la science doit dégager, et que le catholicisme a divinisé, suivant son expression ; La Mennais en a tiré la doctrine litté- Faire du critérium de certitude par le consentement universel du genre humain.
Quoi qu'il en soit, cette grande écoie philosophique avait posé les bases mentales,, sur lesquelles le catholicisme a fait reposer son grand effort pour reprendre la prépondérance politique et sociale, dont la formation du parti catholique a été la manifestation pratique.
Néanmoins cette tentative eût été tout à fait impuissante si le parti révolutionnaire n'eût pas subi un recul théologique qui a permis la prépondérance, autant que faire se put, à partir de 1848, du parti catholique ; c'est ce qu'il nous faut maintenant sommairement apprécier.
La rétrogradation théologique du parti révolutionnaire à ses divers degrés et spécialement du parti républicain est due à l'école de Rousseau et à l'influence protestante, dont les Necker ont été un élément. Il y avait là une véritable rétrogradation mentale qui s'est liée à toutes les aberrations morales dont nous avons vu en