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LES NOUVELLISTES

Depuis qu'il existe des sociéte's, on y a vu pulluler des fabricateurs de nouvelles, des bavards pour les re'péter, et des gobe-mouches pour les écouter. Les

nouvelles soutiennent l'esprit du vulgaire, comme les iilimens soutiennent notre corps. Les sols nien.e ont leur imagination qui demande à elre exercée ; et si la raison est le premier attribut distinctif do la plus noble des créatures, le besoin de parler en est le second : il serait donc assez juste, pour définir' l'homme , de le nommer ï animal causeur.

Quand l'attention n'est entretenue par aucun événement nouveau, il se trouve toujours là des qcns oflicieux tout préls à PU supposer, afin de prévenir l'inanition , qui desséciierait leur esprit et le vôtre. Quelle innombrable quantité de fausses nouvelles Philippe et Alexandre n'ont-ils pas fait débiter aux Athéniens! Elles passaient du Pirée à l'Académie^ de l'Académie dansles cercles, des cercles sur la place publique , et n'y arrivaient qu'après avoir été mille fois revues, corrigées et auj^mentées.

Les Romains ne se privèrent pas plus que les Grecs^du plaisir de composer et

d'enlendre des nouvelles : très-souvent, sous la république, d'honnêtes tribuns eurent la satislaction de voir la multitude assemblée au Forum , s'extasier lorsqu'ils lui faisaient des histoires aussi vraies que celle de Ma Mère l'Oie. Sous les Empereurs dont plusieurs ouvrirent une carrière si vaste à la médisance, combien de fois la ve'rité fut- elle ornée de tant de broderies, qu'elle n'était plus reconnaissable ! Dans la Home soumise au pouvoir des clés, les familiers du Saint-Office s'efforcèrent vainement d'arrêter l'exhubérancc (les langues ,• tout ce qu'ils gagnèrent fut de faire parler plus bas, et les épigrammes et les quolibets attachés aux statues de Pasquin et de Marforio , vengèrent les causeurs, en procurant de nouveaux sujets de causerie.

Mais c'est en France que, de temps immémorial , l'esprit, la gaîté , la bienveillance, la politesse et la valeur s'allient, avec une aisance merveilleuse , au balnl et au caquetage. 11 faut continuel-

lenient du nouveau , de quelque nature qu'il soil, à riinagination vive du Français : s'il ne sait rien, il invente- il lui importe peu que vous croyiez ce qu'il vous conte ; pourvu qu'il s'amuse en vous amusant , il n'en demande pas davantage. On pourrait, me direz-vous , sans être injuste , lui appliquer ce mot de Tlialès : La trop grande envie de parler est un signe de folie. J'en conviens ', mais cette folie n'est pas mcclianto, et des fous, tels que les Français, ont su démontrer à l'Europe , d'une manière aussi évidente que celle par A plus B , que dans l'occasion ils savent être sages.

Je me souviens encore de l'arbre de Cracovie du bon M. Métra , de sa petite perruque , de son fidèle habit rayé à coletroiid , desa canne à becde corbin, et de son gros, grand, long, large nez bourgeonné. Tous les jours, ce bon M. Métra tenait ses assises aux Tuileries , après avoir couru dès le point du jour d'antlcliambre en antichambre, de bu-

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rcaux en hureaiix , pour attraper quelque nouvelle. Comme on taisait cercle autour (le lui quanti, d'un air mystérieux et profond , il re'pétait les choses admirables qu'il venait d'apprendre !

Les badauds e'mervcillés, l'œil fixe, les oreilles dresse'es ^ la bouche béante , semblaient humer ses paroles. Si parmi les auditeurs, il se i^lissait ffuelque mauvais plaisant, avec quelle dignité il le rappelait à Tordre! L'importance qu'il mettait à ses fonctions de nouvelliste était communicalive et liù avait donné une sorte de considération : aussi, poirr la maintenir , il ne souffrait dans la diète de farbre de Craeovie que des personnai^^es dignes de l'entendre. Un jour il s'aperçoit qu'un laquais s'est mêlé parmi les élus ; aussitôt, saisi d'une noble indignation : Relirc-toi plus loin , lui dit-il î Monsieur , lui répond le laquais , je vous demande bien pardon ; mois c'est (pie mon maître ayant eu affaire , nia chargé de retenir sa. place. Cette réponse satisfit M. Métra, et quaml le

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tnaitrc de ce valt l fut arrivé, il l'acciuillil avecune distinction particulière j il eut nuhnc l'altt rtlon de recommencer son discours • ce qui flatta beaucoup le nouvelliste.

Or , ce brave liommc a laissé un grand nombre de sncccsscins aussi candides que lui : on prétond quil est des circonstances où ces t;('ns-là peuvent devenir dan£;ereux- na foi ! j'en doute, et je crois qu'un i^ouvcrnement qui les craindrait, leur ferait beaucoup trop d'honneur. Je citerai à ce sujet une anecdote. Dans une partie de débaudie, de jeunes officiers avaient fait plusieurs railleries relativement à b'ur f^énéraî. Il en fut informé, les fit venir, et leur demanda si tout ce qu'on venait de lui rappoi ter (tait vrai? Mon gp'ner al ^\\ù réponr it l'un d'entre eux, nous eji aimons dit bien davantage , si le l'in ne nous eût pas- manane. Le i^énéial, liomme d'espiit, sentit la finesse de cette réponsr ; il fut indi.l^^e t ; ces étourdis en furent quittes pour la peur , et depuis , ils ne

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cesseront de louer parlout celui qn'ilt avaient si i!n|>îucl( innicnt laillé.

Eh bien 1 lostrois-quarts des nouvellistes de profession ne sont pas pins dani^jereux que les jeines o.'ïieicrs dont nous venons de parler. Les uns, bonnes p:ens dans toute Téteadue de l'expression , r('pètentsans malice ce qu'on leur a dit (t qu'ils ont asilement écouté.

Les autres sont des oisifs dont l'esprit vif a besoin d'occupation, et qui s'amusent à broder ce qu ils ont appris , afin de se procurer le p< tit plaisir de captiver l'attei.tion des ^^obe-mouclies.T)'antrcs , plus appro^ i^onnés de vanité que de mérite, cliatouill.'s du désir de se donner de 1 importance auprès des hommes à vue courte , n'ont pas d'autre mo\en d'y réussir, que delour ii^lisser dans le tu\au de l'oreille, des liistoirrs de leur invention. 11 en est enfin quelques-uns qui j)euvent avoir une arrière-pensée coupable et qui, en des tempS'de révolution , abuseraient de la bonne foi des gens crédules.

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Mais quand le calme et le bon ordre ont surrédé aux discordes civiles ,' quand un gouvernement fort , e'nergique et juste, ia?t manœuvrer d'une main ferme le vaisseau de Tetat ; quand une police active, éclairée, prévovante^ sait tout voir et tout entendre, on laisse les bons badauds babiller à leur aise ; on sourit des colites des autres • on levé les e'paules de pitié, quand on entend les importans ^ itcr, pour appuyer Icj* nouvelles qu'ils ont faites, l'autorité de tel prince, de tel ministre, dont ils n'ont même jamais vu Tanticliambre ,' enfin , si des malveillans osaient mettre à découvert la moindre intention criminelle , en un clin-cVœil , on leur apprendrait à se taire. Les bons citojens peuvent donc se moquer de ceux qui font le sot métier de nouvellistes, et dormir en paix sur l'une et Vautre oreille ; quand ils dorment, ne savent-ils pas que Ion veille pour leur sûreté ?

D'ailleurs, ce n'est pas d'aujourd'hui que l'homme éprouve sans cesse le be-

soin renaissant de causer et de faire des conl(S. Depuis notre îi^onrmand premier père jusqu'à nous, dans quel pa)s n'a-t-on pas quolidienncmcnt verilif'le proverl)e du sa^e : ornnis horno mendax ^ tout homme est menteur? Les historiens même , qui se char^'ent de transmettre aux races futures le re'cit des ('vènemens des temps écoules, se sont ils fait jamais un scrirpule de broder la vérité. Ces discours, ces belles haîanjj;ues quils mettent dans la bouche de leurs liéros, ne sont-ils pas de leur invention? On reprochait à Varillas , l'un d'entre eux, d'avoir menti dans la narration d'un fait: crlnsepcut, dit il sans se déconcerter; mais qitirnpoiic? ce fait n est-il pas rnieinv tel que je l\ii raconte.

La diffère ice qui existe entre Varillas et li s misérables qui oî.t renié leur patrie pour deveràr 1 s truchemens de nos ennemis , cest que ces derniers ne ch( relu lit poi" t à embellir les faits, mais à les présenter sous des couleurs

effrayantes. Si de lois lioinmcs respirciil iDaiulenaiit pariii nous, ils se mettent birii gratuitement en Irais de lausses nouvelles.

Les Pai isieus ont vu s'allumer cl s'attiser dans leur sein les brandons révolutionnaires , qui se sont ensuite communique's à toute la fiance : ils sont donc particulièrement interess('s à se défier des hypocrites qui tenteiaient de les e'garer; s il s'en pre'sentait à leurs jeux , ils sauraient bientôt enlever leur masque.

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