QUE L'ON EST HONNÊTE A PARIS
Quelle clis "manie ville que Paris !
comme les hahilans de cette grande capitale sont lionnêtes, prévenans! Pour peu qu'un étranger leur soit recommande, de quelles attentions, de quels soiiîs obligeans il est l'objet! l'un le prie d'accepter son dîner, l'autre lui offre une place dans sa loge • celui-ci s'empresse de le conduire dans tous les endroits curieux, celui-là^ de le pre'senter dans les socie'tés les plus agréables. Peu de personnes, à la vérité, lui ouvrent leurs bourses, il n'en a pas moins un grand nombre d'amis intimes qui l'accablent de complimens et d'offres de services. Je ne parle pas par ouï-dire, j'ai éj3iouvé moi-même tout ce que je racoiitj de cv s bons Parisiens j aussi.
8o LECAUSEUR.
combien je les admire et je les aime
les femmes surtout !,.,,
Est-on plus aimable que madame r'oîldni;e, par exemple? Elle ne me coniiail que parce qu'tJlea été trois mois en pension avec une de mes cousines, et cependant, depuis quiuze jours que j'habite la capitale , elle me regarde presque couMue un ancien ami et m'en accorde tous les privilèges. Ayant-liicr elle eut envie d'aller à sa campagne, situe'e à quatre lieues d'ici. Je fus invité l'un des premiers j qu'on juge démon bonheur, lorsque, placé sur le devant de sa calèche, je visses lieaux jeux noirs se fixer sur les miens, et que je sentis , à chaque mouvement de la voiture, ses genoux me presser involontiiirement !...
il est vrai que pendant deux heures que dura le trajet, je lus rôti par un soleil ardent, et que le soir un orage épouvantable nje perça jusqu'à la eheuîise^ riais la politesse n en était pas nioi^îs faite, et , malgré iuî rliume opiniàire
que je i^agnai dans cette circonstance ,
LECAUSEUR. 8l
je mVcrierai ton jouis : AIi! que l'on est lioiiiiète à Palis !
Madame Dorlange a une sœur moins jolie qu'elle, mais tout aussi lioiinete. On ne saurait se figurer combien elle m'a pris en amitié. Elle ne \a pas une fois au spectacle qu'elle ne me ciioisisse pour son chevalier... Hier, c'était son jour aux Français, je l'y accompagnai j mais comme il y avait déjà deux dames de ses amies et un monsieur dans sa loge lorsque nous arrivâmes, je fusoblii,^é de nie tenir debout pendant liuit grands actes. Je n'entendis que des phrases entrecoupées, je ne vis les acteurs qu'à travers la foret de plumes qui couvrait la tête de ces dames • qu'importe ! on me fit mille excuses ; on exalta ma complaisance, ma galanterie extrême; j'en étais presque confus, et quoique horriblement las, je ne pus m enpécher de dire en sortant : Ah ! que Ion est honnête à Paris !
De ce que les femmes me comblent de bontés ^ il ne faut point conclure
q»ie les lioninics me traitrjU avec une froide indilîeroiire. Partout jo n'ai Qu'k me l'elivitcr de raecucil (jiVon tne lad. Deaiièrement, mon notaire, qui est arc^.i-^'ou^nnand , m'invita à un repas magi'ifique,- j'ai manqué de mourir pour avoir maniée', malirrémoi, deux tranelles d'un melon qui n'était pas niùr; je dois à ce brave liomme une violente indigestion ; juaisson intention était excellente , et j'aurais j^rand tort de ne pas lui savoir i^ré de sa politesse.... J'en dirai autant de mon banquier, qui m'a gagné en quelques séances , à la bouillote , une jurande partie de Tarj^ent qu'il avait à moi : en réijflant nos coînptes , il ma juré qu il était désolé de mon malheur à ce maudit jeu, et que s'il me l'avait proposé, c'était uniquement pour m'épargner Tennui du boston. Peut-on avoir plus d'attentions, d'iionnëteté et de délicatesse ?
Au reste , tout ceci n'est rien en comparaison de ce qui m'est arrivé il y a huit jours.
J'alli'is, pour la deuxième fois, dans une maison dont la maîtresse est sur le point d'accoucher , « Ali ! mou cher , « me dit le mari en m'abordant, vous « ne pouviez anivcr plus à propos •
« voyez cotte rliarmante personne
j( elle sera la marrnine de mon fils; mais « elle n'a point de compcrej voulez-vous « iVtre ? )) Je balbutie, je tourne un petit compliment et Unis par accepter, — « Ceci ne vous en^ai^e à rien ( con- « tinue tout bas le cher papa ) • je ne i< veux point que \ous fassiez des folies ; « une jolie corbeille de Teissier , avec u des "[ants, des éventails, quelques pe- (( tits bijoux , vin .it-quatre boîtes de « draij;ées tt quelques autres bagatelles ; « cela suffit »
Le jour du baptême étant arrivé, nous allons faire les empiètes d'usage.
Je laisse vingt napoléons chez le parfumeur, le double chez le bijoutier, je donne sans compter au bedeau, à la nouriice ; je répands les dragées à pleines mains , j'entasse dans la cor-
Leillc des coliîiclirls de tonte espèce, et j V joins nii souvenir^ aussi riclic rpuï calant, pour ma commère; si bien que
ma bourse se trouva à sec Mais aussi
que de i('m('r( icmeris je recois ! ce sont des saints dune paît ^ dt s révérences
de l'antre Je me trouve £^ené,ilest
vrai, je m'endette; mais que me ftût un peu d'argent de moins! j'ai un fdlenl de plus, qui au bout de quatre jours vient
me faire une visile de cérc'monie
IS est-ce pas le cas de crier plus fort que jamais : Ali! que l'on est honnête à Paris.
Du-Petit-Castel.