LE BOULEVART DES ITALIENS
Après le boulevait des Capucines se présente celui des italiens, il est annonce, au coin de la rue de la place Vendôme, par le fameux pavillon d'Hanovre que le mare'clsal de Richelieu fit élever en lySy, après la convention de Closter- Severn. Il y sl une quinzaine d'années on essaya d'y former un établissement rival de Frascati, qui était alors dans tout son éclat ; mais les entrepreneurs furent obligés d'y renoncer. Î5ur une partie du jardin que terminait ce pavillon , on a construit de belles maisons. L'hôtel , situé rue INeuve Saint-Aui^ustin , est d'une architecture majestueuse : le maréchal de luchelieu l'acheta d'un finan-
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cier qui portait le nom singulier de la Cour-aux-Chicns .
h' café q li est en face , au coin do la rne du Mout-Blanc, ainsi qao los maisons voisines, a roniplacé le dépôt militaire du réi,àmpnt des (jardes françaises, que lo miréclial deBiron , colonel de ce régiment, avait formé en 176 1. Les jeunes fils de militaires y étaient admis iii distincte ment , jusqu'au nombre de cent, depuis l"ài,'e de ouzo ans jusqu'à seize, époque; à laquelle ils devainit contracter un en^ai^ement ou se rc tirer. On leui' enseii^nait à lire , à écrire , les DiatUématiques , etc.
En quittant le pavillon d'Haaovce, on passe devant la rue appelée d(^ la Michodière ; du nom d'an prévAt des marchandiS., L'atteiatLon du promeneur se (ixe d'a,bord sur l'originalilé de la construction des- Bains - Cliinois , cet édifice circulaire dont les. deux extré- Hiités fowmeatdeux^ pavillon», etquesour tient uin<= masse de roclju^rs. Ce mélange d'arGhit^ectiure t;ucq|ue, cbinoise, etper-
(wnne est une bizarrerie , on en coi\viont , mais elle oi^ayc la vue fatii^ueedc masses lourdes et uniformes ; il serait à désirer que les boulevarts oft rissent une continuelle variété de pareilles bizarreries.
Le boulevart des Italiens est ensuite coupé à droite, par les rues deCboisiîul, de Gramniont, de Marivaux et do Favart, et à gauche , par les rues du Heldcr;, 'îailbout, d'Artois et Lepellctier.il devient ici le rendez-vous des le'gers stTJrts de la déesse des modes et des favoris de Plutus^ mais quelquefois aussi des personnes accoutumées à vivre dans la bonne compagnie. C'est dans cet espace que sont situés les cafés restauraus par excellence. Ceux où se rassemblent le»
gens lancés dans les grandes affaires, les plus opulens déjc uneurs , d'oisifs célibataires cherchant à noari ir autant qu'à égaler )rr,r inutilité, de vieux pititsm-^itres qui se donnent grotesqnement cits ai s , di-s j.uiics gens du ^'.:ivc hplus mciwilleux , qui doivent les trois
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quarts de leur mérite à leur tailleur. On est édifié de la régularité avec laquelle les uns et les autres se rendent, chaque jour vers midi , pour déjeuner àla fourchette, chez Tortoni, au café Hardi, ou au café Riche. Après le déjeuner, la plupart digèrent, de compagnie , ceux-ci, assis à la porte ou dans l'intérieur; ceuxlà se promenant tranquillement sur le boulevart , avec la précaution de ne point s'éloigner des li'jux où se prépare le dîner. Vous les retrouvez à table à cinq heures ; dans la soirée , ils y sont encore à prendre du punch ou des glaces,- enfin, si vous faites une tournée dans les mêmes cafés vers minuit ou une heure du matin , ces heureux disciples d'Epicure vous fournissent l'occasion d'admirer la grâce avec laquelle ils expédient un souper : fatigués des travaux d'une journée si pénible , ils la terminent en allant se coucher, afin d'être en état de remplir le lendemain les mêmes devoirs.
Au coin de la rue de Marivaux, le
cafe Anglais iiest pas moins fréquenté quf ceux dont je viens de parler ; mais c'est par une autre espèce de monde • lu traversée duboulevart a- suffi pour vous dépayser ; le ton des habitués est en général moins recherché ; ce sont des marchands , des gens de loi, des auteurs et des artistes.
Au milieu de ce boule vart , sur la droite , s'élève l'ancien théâtre Italien. ^ ons regrettez de ne pas voir la façade décorer le boulcvart. Ce théâtre fut construit en J782, par les soins et sur les dessins de M. Heurtier. M. de Wailly en dirigea les distributions intérieures , et MM. Ptenou et Monnet en exécutèrent les peintures. Le duc de Choiseul n'avait rien épargné pour la construction de cet édifice.
£n face est cette allée courte et resserrée que l'on nommait Cob/rn/z; elle n'a pas cessé d'être à la mode, quoiqu'elle j soit beaucoup moins qu'à l'époqne où l'on commença à prendre le goût de venir s y étouffer sous prétexte
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de respirer le frais. Dans les belles soirées d'('l(' , on y voit loujonrs s'amonceler sur plusieurs rangs de chaises , d antiques douairières , des beaute's lestes et agaçantes , des barbons cacocliimes , de jeunes éle'.;^ans , des financiers épais , de pauvres diables d'auteurs et d'artistes, de îjrosses bours^eoises à face enluminée «t rebondie , et des petites- maitrrsses ad visnge pAle et'aux nerfs délicats ; enfin les {grâces et les ridicules ; l'esprit et la sottise ; la modestie et la fatuité semblent s'être donné le mot pour former daas ce lieu un amalgame de contrastes comiques.
Entre ces groupes de gens si coi*traiats , si gênés , si ennuyés, se pressent, S'} coudoyent , se heurtent, se pouss'ut, se froissent des troupes d'aiinables du jour , faisant des mines aax femmes et ricanant; de gobes- mouches ^ui ouvrent de grands yeux étonnés , et de filous qui cherchent à. fouiliiM' datas ^09 poches. Quand la nuit est venue , la «oriété se iciiouveUt^ , L* prêtresse* de
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Venus elleurs adorateurs rcn placent les originaux que je viens de designer , et qui ont levé le siège , enchantés des agrémens d'une soirée où ils ont avalé des tourbillons de poussière, resjiré une chaleur accablante, et bâillé eu chorus.
L'HOMiNiE AUX CONTRASTES.
Les plus honnêtes gens , comme les plus modestes, ne sont pas toujours ceux dont on parle le plus ^ la raison en est trop simple pour qu'il soit nécessaire de la démontrer. Il est de certaines vérités, dit quelque part je ne sais quel auteur. qui sont réputées niaises à force d'avoir été répétées.
M. Dutbur, homme honnête ^ plein de talens et de modestie, a vécu 40 ans Q.U milieu des habitans de la capitale,
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sans qu'ils aient dai;,'né s'iiiformer de son existence, de ses habitudes, de ses manières et de ses propos ; de sa famille, de ses cnians et de ses œuvres.
Le 28 avril de Tan de grâce 1812, victime d'une goutte remontée, il s'est éteint doucement dans mes bras, car il me nommait son ami. Pour se guérir , il avait jusqu'alors négligé d'appeler les médecins, dont le seul aspect l'eût fait mourir plutôt. C'est de 19 à 20 ans , après avoir terminé ses études à Senlis, qu'il débuta dans Paris, doué d'une santé robuste et riche de 200,000 livres de rente , qu'il lui fut très- facile de dissiper promptement dans une ville où les plaisirs se paient fort cher.
Quand je le connus , il pouvait avoir la cinquantaine , et il lui restait peutéire deux cents louis de revenu dont il se contentait fort bien. Depuis cette époque, j'ai pu le voir assez souvent pour l'apprécier , l'aimer , et garder de lui un souvenir qui ne s'éteindra jamais. J'ai pu, surtout, observer en lui cer-
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taines particularités d'esprit dont je m'amuse quelquclbis encore , et qu'il m'est doux de rappeler.
11 avait la manie des contrastes ; il les aimait dans tout, les rcclierchait dans tout , et partout il les trouvait. « Tout « est contraste dans la nalure , disait-il j « c'est par des contrastes bien me'ditésj « bien rendus, que vivent la poésie, la (( peinture et la musique -, ces trois ai- « mables sœurs neparvien)ientauméme « but, celui de plaire, que par des op- « positions savantes, naturelles pourtant^ « quoique étudie'es. L'art consiste à les (( amener sans elïbrt, à les plier au joug (( des transitions, joug imperceptible « qui, pour être senti, veut n'être pas (( reconnu. 11 ne faut pas croire nous « éblouir par des contrastes forcés et t( brusques : dès-lors ils manquent leur « effet. Ceux qui s'y laissent prendre ne « ressemblent pas mal à ceux qui , après ({ avoir été privés quelque temps de la (( lumière , sont trop subitement affectés ^ de son éclat, etperdent ainsi la vue. »
J'ai dit que s'il aimait \os contrastes, il eu trouvait partout , et qu'il eu avait la manie ; en voici la preuve. Clie/.lui, c'était le meilleur homme du monde , mais il fallait ce'der à tous ses caprices. Youliez-vous prendre un livre dans sa bibliothèque , Corneille , par exemple , il fallait le chercher parmi le fatras, des tragédies modernes • Kacine entre Chapelain et Lemière ^ Câlon entre Bernard et Boufflersj \'oltaire entre Dcs-FontainesetPradon^ Confucius entre Mahomet et r Arétin. Là , se trouvaient accolés les romans à l'histoire , les mélodrames à la Poétique d'Aristote -, et La Fontaine et Boileau confondus pêle-mêle avec des discours d'Athénée, des harangues, des odes, des sonnets, des élégies, et autres pièees académiques, couronnées ou non couroiiiiées. Ce beau désordre était pourtant un effet de l'art , et M. Dufour était bien malin. Sa précaution rappelle le moyen employé par Xantus pour faire ressortir la beauté de ses esclaves : il faisait paraître au mi-
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Vicn d'eux Esope dans touLe sa difîormile'.
Un jour que nous nous promenions , M. Dufbur et moi, dans le jardin des Tuileries, il ciilciid eauser ilenière lui, s'ai rc'te , jiie retient moi-iiièiiie, (;t, satis'ait de sa curiosité, m'embrasse en s'éciiant : encore un contraste ! En elïi t, nous vL'nions d'entendre une conversation bien sini^ulière , dans laquelle un homme de grand mérite et sans fortune venait d'essuyer des leçons de modestie et de conduite d'un banqueroutier cousu d'or et mauvais plaisant.
Yoyait-il s'élever de pompeux édifices là où des mai s profanes n'avaient laissé que des ruines : ô l'heureux con trastt'! disait-il j i^loireàla Fraucj nouvelle qui l'orme un si i)eau contraste avec la France ancienne !
Lui lisait-on un poëme é] ique tapissé de versa la rose, une comédie sentimentale, un vaudeville à grand spectacle, un poëme en pro-e, un sjUabaire gros in-80. , l'iùstoire eii trois petits voir. 6
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i urnes, la langue latine dcmontrée en six leçons , une conversation de trois mille vers; il avait la bonhomie de ne voir dans tout cela que des contrastes , et toujours des contrastes.
il existait, suivant lui, un étranj^e contraste entre un poète et ce qu'on appelle un versificateur. On avait beau lui dire qu'aujourd'hui l'un et l'autre sont mis sur la même ligne, il ne les y plaçait pas, et n'e'tait d'accord avec personne.
C'était un homme bien singulier que M. Dufour ! Je le vis une fois dans l'atelier d'un peintre , se mettre à genoux devant un tableau de grande dimension représentant Acis et Galatée surpris ensemble par le géant Poliphéme. Voyez, disait-il , voyez quel superbe contraste ! Parlant alors en vers alexandrins, car il en faisait, et sans doute par contraste avec sa prose, il s'écriait :
Sur ce mont élevé , yoyez celte fontaine
Dont Teau roule en cascade, et tombe dans la plaine :
L'idée en est sublime , alors que de cette eau
pe nourrit un grand fleuve .... et ce petit ruisseau.
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\ oyez cet orme épais Jont l'antique feuillage Prête une ombre irritée aux plaisirs du jeune âge; Du bonheur des amans il frémit courroucé , Mais n importe! d'Acis ramoui" est exaucé. Qii .li-je dit ;' ô terreur !.... j'aperçois Poliphême; Furieux et jaloux , je l'entends qui blasphème. Comme rindig;ne aspect de ce monstre odieux Fait ressortir Tétlat de ce groupe amoureux ! Hélas ! il ne voit pas le géant qui l'épie , Ni ce roc menaçant qu'il pousse avec furie , Ce roc qui , de verdure et de fleurs couronné , OlTre un troupeau, dans l'air, de courir étonné. Jeunes amans, fuyez!.... le voilà qui s'avance. Fuyez !... Il n'est plus temps. O fatale imprudence ! La vengeance et l'amour , la jeunesse , un tombeau,... Contrastes ! je vous aime , et voilà mon tableau.
Si je prends plaisir à citer ces vers de M. Dufour^ c'est parce qu'il les faisait sans pre'tentiou et qu'il les montrait de même. J'en possède un petit recueil , écrit de sa propre main, que je pourrai faire connaître au public : qu'on me permette de transcrire ici ce morceau :
Aimez-vous le Contraste, on le trouve partout: Le Calembourg domine oit régnait le bon goût ,
Au théâtre, au salon , de même qu'à la lialle, £a discours immoraux un prêche la morale *, Le sombre Mélodrame épouse la Galle , Veuve du Vaudeville , à jamais regretté ; Brunet sait attirer la foule curieuse ; Tout Paris a couru sa Chatte merveilleuse! A ses tréteaux grossiers on rit à cœur ouvert.... Et Molière ctoiiué parle dans le désert !
Je le demande, ne sont-ce pas là des contrastes frappans : ils sont sous nos yeux. C'est encore ainsi qu'il a tracé lui-même les dilierens contrastes qu'il voyait dans sa propre maison.
Ma maison est bizarre : elle est belle au-dehors ; Six fenêtres de front , leurs volets à ressorts , Deux boutiques par bas , boutiques fort jolies , Avec glaces , dorure et fraîches boiseries ; Mais elle est, au-dedarts, un bien sale réduit. Songez bien que d abord le jour il y (ait nuit ; Mystérieuse allée en est le triste augure. L'escalier a pourtant une lucarne obscure. 3uivoni la rampe. Hé bien! nous sommes au premier.
Un usnrier l'ornipe, un honnête usurier. 11 prcle à vingt pour cent aux ni.">1lieureux qu'il vole, Et, s'il faut me payer, il n'a pas une obole; La porte auprès de lui, sur le même carré, D'un Auvergnat bien pauvre est le bouge ignoré ; Mais i! travaille au moins, et son travail utile Reproche à i'usuriei' son courtage servile. Le second ^eut passer pour Tin petit palais : Une actrice y demeure et le meuble à grands frai*. Elle pave assez Lien , en billets.... de parterre , * Les soutierîs de sa gloire et sa pauvre bouchère- Au troisième , et , ma foi , nous y sommes enfin j Log? avec ses cufoiis un grave médecin. Celui-là, je Testime ; 11 me solde à l'avance. Son état est for! bon. Peste ! point de dépense. Des juirps , (^u latin , des mots tant qu'on voudra , Jamais de déboursés ! Pour tuer.... il tuera , D'accord !...mais d'aucun meurtre il n'est,lui,respOnsablef C'est de tous lis docteurs leplus heureux coupable. Près de loi de ' Thérais est un vieux procureur ; L'assassin esl ainsi le voisin du voleur. FuyoiJS au quatrième ! au moins on y respire : Non , non , c'est un poète.... il a fait ma satire. Plus haut ! riîonlojis plus haut. Qu'y vcrrons-no»is , grands dieux î La misère.... Aliouï , soit !.,. voyons les malheureux.
Quel Louible spectacle !... ah ! restons..,. Oui , je reste. Oui , je plaindrai leur sort , il sera moins funeste. Bonnes gens , calmez-vous. Un exploit à la main, Je ne viens pas ici, créancier inhumain, Vous arracher un lit arrosé de vos larmes ; Non , soyez mes amis ; voyez-moi sans .^larmes. Et surtout , sans rougir , acceptant mes secours , Laissez-moi vous parler et vous voir tous les jours !
M. Dufour avait un excellent cœur. 11 avait ëpuisë sa fortune en faisant le bien de ses semblables. Jen'aipas dit encore de lui tout ce que j'en avais à dire : il fut modeste ; qu'on ne s'e'tonne pas de son obscurité I
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LA BRU y ÈRE.
Quel est celui qui voulant cultiver son esprit et son cœur^ n'a pas lu La Bruj ère ? son livre des Caractères est un de ceux dont les jeunes gens^ comme
les liommes faits, retirent toujours un nouveau fruit.
c< M. de La Bruyère , dit IMe'nage , peut passer parmi nous comme un auteur d'une manière d'écrire toute nouvelle.
Personne avant lui n'avait trouvé la force et la justesse d'expression qui se rencontrent dans son livre. 11 dit en un mot ce qu'un autre ne dit pas parfaitement en six ; ce qui est encore de beau clicz, lui , c'est que nonobstant la hardiesse de ses expressions , il n'y en a point de fausses et qui ne rcîideut très-lieureu-
sèment sa pensée Il est merveilleux
d'ailleurs à attraper le ridicule des liommes et à le développer. Ses caractères sont un peu chargés , mais ils ne lais-ent pas d'être naturels. »
L'abbé 1 rublet va plus loin, et met presque La Bruyère au-dessus de Molière, comme peintre de portraits. «La Bruyère, dit-il, a tracé presque tous les caractères qu'on rencontre dans le monde, el notamment tous ceux que Molière avait mis sur le théâtre. 11 serait
curieux de les comparer, et surtout d'en remarquer les difï'érences. Peut- être trouverait - on que la touche de La Bruyère est aussi l'orteqne cède de Molière , et en nieuie tenqjs plus délicate et plus fine. »
Une autorité d'un plus grand poids que les deux précédentes , est celle de ^ oltaire • éeoutons-le : « Onpeut compter parmi les productions d'un genre unique, les Car acf ères de LaJjntyère... 11 n y avait pas cIk'/. les anciens plus d'exemples d'un tel ouvrage , que du Télémaque. Un style rapide, concis, nerveux , des expressions pittoresques , un usage tout nouveau de la langue, ' mais qui n'en blesse pas les règles, frappèrcîut le publie • et les allusions qu'on y trouvait en foule acbevèrcnt le succès. »
£nfin La Harpe, dans le 7" tome de sou Cours de liUcvature , s'exprime ainsi. « 11 y a peu de livres en aucune langue , où l'on trouve une aussi grande quantité de pensées justes , solides , et un clioix d'expi*es-
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sions aussi heureux et aussi vRrié. La satire est cliez lui bien mieux entendue que clans La liocjielbueault.
Presque toujcuus elle est parlicularise'e, et remplit le titre du livre. Ce sont des caractères ; mais ils sont peints supérieurement. Les portraits sont faits de manière que \'Ous les voyez agir, parler, se mouvoir , taiit sonstjle a de vivacité et de mouvement! Dans l'espace de peu de lignes, il met ses personnages en scène de vingt manières différentes j et en une page , il épuise tous les ridicules d'un sot et tous les vices d'un méchant , ou toute l'histoire d'une passion ou tous les traits d'une ressemblance morale.
Nul prosateur n'a imaginé plus d'expressions nouvelles , n'a créé plus de tournures fortes et piquantes. Sa concision est pittoresque , et sa rapidité lumineuse. Quoiqu'il aille vite, vous le suivez sans peine. 11 a un art particulier pour laisser souvent dans sa pensée une espèce de réticence qui ne prod.uit pas l'embarras de comprendre , mais le
plaisir de deviner : en sorte qu'il fait en écrivant, ce qu'un ancien proscrivait pour la coiversation : il vous laisse encore plus content de votre esprit que du sien. »
Nous pourrions multiplier les te'moignaiics glorieux pour le livre de La Bruyère; mais l'excellence de ce livre étant iijarantic par plus d'un siècle de possession, nous ne ferions que répéter C€ qu'on vient de lire.
Quel était donc cet homme qui , avec vtn petit volume de morceaux détachés , s'f'st ]>lacé au premier ranfj; des peintres de caractères, des uioralistes , des philosophes, et des jïrands écrivains? Ori n'est pas d'accord suri année de sa naissance : les ui s la fixent en «GSf) ,• les autres en i644- Toujours est-il certain que Jean de La Bruj'èrî' naq^àt dans une campagne près de L'ourdan , petite ville de 1 ile de France , généralité d'Orléans, faisar't aujourdliui partie du département de Seine-fct-Oise. On i'j^nore quels avaient été ses ancêtres; mais l'éduca.-
tion qu'il reçut et la charge de trésorier de France qu'il aclieta, annoncent du moins que ses parejis avaient de la fortune.
More'ri et Saint-Marc pre'tendent qu'il fut processeur d'histoire de Henri- Jules de Bourbon , fds du Grand-Condé ; mais ce prince e'tantné en 1^43, il n'est pas presumable qu'on lui eût donne' pour maître quelqu'un qui n'aurait eu que quatre ans de plus que son élève. Ce qu'on ne peut re'voquer en doute , c'est qu'il fut attaché à l éducation du duc de Bourgogne , en qualité d'homme de lettres , avec une pension de mille écus. Il y avait été appelé par Bossuet^ qui se connaissait en hommes.
La Bruyère n'avait de passion que pour l'étude • sacliant très-bien le grec et le latin , les auteurs de la Grèce et de Rome faisaient ses délices. Charmé de la lecture de ïhéophraste, il entraduisit les caractères , et son stjle leur prêta une élégance que n'a point l'original. Il