I.'2 LE r A. U S E U II
publia cette traduction en 1G87 , l'acrompai^na de VKssal sur les mœurs df ce siècle, et cet essai lit la loi tune de î'ouviage.
11 avait communicpié son manuscrit au président de Malé/,ieu qui, en le lui rendant, lui dit : f^oilà de quoi vous attirer beaucoup de Iccleurs el beaucoup d'ennemis. La prédirtion se vérifia , l'ouvrage fit un bruit prodigieux à la cour et à la ville ; chacun crut s'y reconnaître ou plutôt crut reconnaître son voisin, il eut luie foale de lecteurs , et l'auteur une légion d'ennemie.
Ceux-ci retardèrent, autant qu'ils en eurent ks moyens , sa réception à l'Académie Il ançaite , il n'y fut admis que le i5 juin 1692. « iMais , en y entrant, dit M. PliiKppon de la Magdclaine , il entendit, comme les triompliateurs romains ^ Tcnvie , la malignité , la vengeance , s'exhaler sur ses traces , ,en épigrammes et en sarcasmes. Ce fut à son occasion que parut ce quatrain appliqué dcnr.is à tant d'autres caaiidats
Quand Alci[)pe se présenlc, Pourquoi tant crier \mo ?
Dans le nombre «le quarante Ne faiit-il pas un zéro?
Son discours de réception n'était qu'une suite des portraits des acadéniicirns ^ parmi lesquels celui de i onteîielle ne se trouvait pas ; ce discours ne lut pas goûté. Le Mercure galant , rédigé par de Visé et Thomas Corneille , le traita peu favorablement , et cette preniicre impression est restée, u Je n'en connais pourtant guères d'aussi beaux , dit l'abbé ïrublet, et je n'ai point craint de le dire plus d'une fois à M. de Fontcnelle ménx}. J'avoue qu'il n'était pas de mon avis; mais il avait ses raisons ou plutôt ses motifs. »
Quand La Bru j ère était l'objet des sarcasjiîcs et des épigrammes, il menait une vie retirée et calme. « On me l'a dépeint , dit Tabbé d'Olivet , comme un pbilosophe qui ne songeait qu'à vivre tranquille avce des amis et des livres ; faisant un bon clioix des uns et des
aulres • ne cherchant ni no fuyant le plaisir ; toujours disposé à une joie modeste, et inge'nieux à la faire naître , poli dans ses manières et sage dans ses discours; craignant toute sorte d'ambition , même celle de montrer del'esprit. » Ménage ajoute à ce portrait, que ce n'était, pas un grand parleur.
11 fut frappé d'apoplexie à Versailles, et mourut un quart d'heure après, le lo mai 1696, à lage de ôy ans.
Boileau qui et:, it l'ami de La Brujère, fit le quatrain suivant pour être placé au bas du portrait de ce grand moraliste :
Tout esprit orgueilleux qnî s'aime , Par mes leçons se voit guéri , Et , dans mon livre si chéri , Apprend à se haïr lui-même.
On ne reconnaît pas dans ces vers le législateur du Parnasse français. Dire que les Caractères de La Bruyère nous apprennent à nous haïr nous-mêmes, c'est eu donner Fidéc la plus iiausse. La
LE CAUSEUR. l35
Harpe a bien mieux peint cet immortel e'crivain , en disant qu'il vous laisse encore plus coTiteni de votre esprit (pie du sien.
Les Caractères de La Bruyère sont dii]^ncs d'être classe's parmi les livres les plus propres à former le juj,'ement delà jeunesse, et à lui donner ce goût, ce sentiment des convenances , qui lait tout à la fois riiomme de la littérature et riiouime de la société. Cependant plusieurs des maximes de cet ouvrage ne peuvent être utiles aux jeunes gens , parce que les unes sont devenu(.'s triviales à force de ve'rite' , que d'autres so'at énigmaliques, que plusieurs portraits ne tiennent qu'au temps où l'auteur écrivait , à des usages qui ont disparu , à des modes qui sont oubliées, à des défauts qu'a corrigés une éducation mieux ordonnée, à un ton de société qui ne ressemble pas à celui d'à présent, etc. Mais le choix des morceaux à conserver n'était pas facile ; il exigeait un esprit e.vercé qui réuiiità un grand usage
l'îGI L E C A U s E t; R.
du monde un goût délicat et sûr, qui sût recueillir avec un disceniementsain, les maximes et les caractères d'une application générale, propres à tons les Hommes , à tous les siècles ; enfin , élaguer ce qui est au-dessus de 1 âge des études , ou doit lui être étranger. Or , M. Pb, delà Alagdelaine s'est fort bien acquitté de celle tâche, dans l'édition qu'il a publiée des morceaux choisi:»
des caractères de La Bruyère. Madame de Genlis a depuis fait une édition ds ce grand peintre des mœurs; et jugeant que les notes de Goste étaient insuffisautes, elle en a ajouté d'autres, dans lesquelles on est loin de reconnaître le goût dont elle a donné tant de preuves.