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LA CONVERSATION

Le parler gâte la conversation. Ce mot des Anglais peint à la t'ois leur caractère sec et taciturne, et la nature de leur laniïue dont les formes scrvUes se

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prêtent difficilement aux doux épancliemens de l'auiitie', et aux charmes de la comversation.

L'esprit de conversation faisait autrefois partie de cet esprit français , dont on a tant parlé ^ et dont l'Europe entière , moins nos jaloux voisins , aimait à reconnaître la supériorité.

On savait peut-être mieux écouter dans les autres paj s ; on savait peut-être parler plus longuement en Angleterre , mais on ne causoif bien qu'en France.

En quoi consiste donc cette causeiie charmante, dont les modèles deviennent plus rares de jour en jour?

Savoir saisir, en un instant, avec une brillante légèreté, la fleur de vingt sujets j rapprocher, sans effort, les objets les plus éloignés j éclaircir, d'un seul mot, les questions les plus abstraites j peindre, d'un autre mot, un caractère tout entier ; laisser échapper de ces plaisanteries spirituelles , qui passaient de bouche en bouche et se répétaient dans tous les cercles; des censuies dé-

guisees sous Tapparenco de l'do^e, drs allusions liiies et pkpiaiitcs qui ic\.iilaient une Ibulo de souvenirs ; traiter avec gaîtélesiuatièiesles plus sérieuses, et avec j^race les sujets les plus frivoles ; entremêler, sans cesse et sans alîectation , les modes et la politique, les nouvelles de coulisse et celles de l'/Lcadémie, la médisance et la littérature; les réllexlons morales et les contes joyeux: voilà ce qui faisait de la conversation française un sujet continuel d'étonnement pour les philosoplies , d'atlmiration pour les étrangers, et de jalousie pour les Anglais.

Parmi les défauts qui ijâtent aujourd'hui la conversation, j'en ai remarqué trois principaux que ]•• vais sis^naler dans cet article , savoir : le despotisme dans les opinions, les longs récits et l'affectation d'esprit.

1^. Je ne lia's pas les contradictions ^n sorir'té ; c'est quelquefois l'aliment nécessaire des comcisations- et je dirais volontiers avec ^JJontaigiie : a Les cou-

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tradtvtions ne rn offensent ni ne m'altèrent , elles m'eçeillent seulement et nHexercent. » Les discussions qu'elles entraînent, quelque vives qu'elles soient «ntre gens également bien eleve's, ne dége'nèrent jamais en disputes , font briller l'esprit, jaillir des e'tincelles , et ne déplaisent à personne quand elles sont décemment , vivement, et surtout brièvement débattues; et je dirais encore avec {Montaigne : « Si j'ai affaire à un rude jousieur, il me presse les flancs , me pique à gauche et à dextre; ses imaginations eslancent les mien-' nés. »

Mais il y a des gens qui , par sottise ou par vanité, semblent avoir étudié l'art de contredire , qui nient les faits , rejettent l'expérience , disputent contre la raison, démentent l'évidence : que faire, quand on les rencontre? — Les fuir, quand on n'a pas besoin d'eux. — Mais malheureusement quelques-uns de ces gens-là jouissent de quelque autorité^ ils ont uii nom; un titre, une placef H. 7

qui leur procurent un entourage de parasites, ou un cercle de cliens dont ils prennent le silence pour celui de Tadmiration. — Il faut les détromper , et leur apprendre ici que ce silence est celui de la crainte ou de la flatterie. — Qui oserait s'exposer à perdre leurs bonnes grâces, une place, un bon dîner pour de vaines opinions ? mais le jour des yengeances arrivera. Que, par on de ces retours de fortune qui ne sont ■pas rares, le petit despote d'opinion vienne à être detrûne', il verra s'écrouier avec son crédit, se>n esprit, ses lalens , tous ses cliens , et il deviendra la risée de ceux qui naguère feignaient de l'admirer.

20. Les grands parleurs ne sont pas jnoins redoutables que les despotes d'opinion. C'est en général le défaut des gens de lettres , des savans et des beaux esprits. Partout oùils vont, ils se croient en représentation ; ils pensent devoir ioutenir l'idée qu'ils ont donnée de leur e^rit dansle«rs ouvrages, et quelques-*

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tins d'eux ne craii^nent pas d'en repeter des lambeaux , comme si nous ne les connaissions pas ; comme si nous n'avions jamais eu ni le temps ^ ni la curiosité' de les lire dans notre cabinet.

C'était en parlant de l'un de ces grands parleurs , que Voltaire disait : Cei homme assurément naime pas le dialogue.

C'est le dialogue en effet qui nourrit la conversation; celui qui écoute veut à son tour être écouté; on rend ce qu'on reçoit : c'est un échange , un commerce, un jeu que l'on peut comparer à celui du volant.

Mais où est le jeu , où est le commerce, où est le plaisir avec les grands parleurs? Tout est pour eux, ils n'écoutent rien , pas même le petit murmure d'impatience qui , malgré les politesses d'usage , s'élève quelquefois contre leui-s savantes divagations : ils ne voient rien , pas même les bâillemens étouffés des auditeurs prêts à s'endormir, et cela ne doit pas nous étonner.

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Les grands parleurs ont en gênerai peu de jugement , mais beaucoup de me'moire ; ils connaissent tout , excepté l'usage du monde. Ils ont tout appris , excepté lart de plaire. Les uns font de longues dissertations sur une découverte qui n'intéresse personne j les autres racontent une longue liistoire que tout le monde avait apprise la veille. Je ne connais rien de plus insupportable que d'entendre, pendant une soirée entière j le son de la même voix , et d'avoir toujours les yeux fixés sur la même figure.

On sait que l'abbé Raynal avait le défaut d'être un grand parleur. Là où il était, on le laissait parler seul : c'était un hommage qu'on rendait à sa réputation. Un autre grand parleur, se trouvant dans le même cercle , et ne croyant pas devoir se soumettre à l'usage , dit , à son voisin : Si l'abbé se mouche , il est perdu. Je ne sais si l'abbé se moucha, mais je n'aurais voulu ni l'iaterrompre ni l'écouter.

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Madame du DefFant avait un jour à sa table un grand parleur, qui , tout en racontant une longue histoire , de'coupait un gii^ot de mouton avec un trèspetit couteau. Impatientée de son récit et de sa maladresse. Madame du Def-^ fant lui cria, du haut de la table :

« Monsieur, ISTojisieur, quand on inent dîner chez moi, on appoHc ordinaire" ment un grand couteau et de petites histoires. » La leçon était bonne pour tout le monde. Un conte est excellent, quand il est court et quand il vient à propos,- mais à tout propos des contes et des récits !n'aimeriez-vous pas mieux lire ceux de Boccace , de La Fontaine , ou de Casti ? Je ne vais dans le inonde ni pour entendre les contes, ni pour me morfondre d'ennui.

30. Je n'y vais pas davantage pout voir deux ou trois malheureux se mettre l'esprit à la torture afin d'amuser la maîtresse de la maison par un mauvais calembourg, une mauvaise plaisanterie,

OU un bon mot péniblennuf amené par une longue périphrase.

J'entends re'péter, depuis dix ans, que la mode des calembourij;s est passée, et toutes les fois que l'occasion s'en présente, je vois qu'on fait des calembourgs et qu'on en rit. Ceux qui en font et ceux qui en rient ne manquent jamais de dire que cela est bien maiwais. Pourquoi cela ? pour éviter, sans doute , de partager le reproche qu'on a fait de tous temps à ce genre d'être de mauvais goût; mais évite-t-on celui d'inconsé- (j'-ience ?

J'ai remarqué que les jeunes gens qni réussissaient le mieux dans ces cal cmbourgs , étaient aussi ceux qui réussissaient le moins à tout autre ouvrage d'esprit^ et principalement dans la conversation. Ecoutez-les, suivez-les avec quelque attention , et vous avouerez que, hors le genre auquel ils ont borné leur ambition , rien n'égale leur sottise , si ce n'est leur présomption, il en est

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apparemment des calemhourgs comme (les emgincs ; le don de d eviner les unes et défaire les autres est un don delà grace^ que les pauvres d'esprit partagent avec les riches. L'esprit est l'assaisonnement nécessaire à la conversation- mais par cela même qu'il n'en est que l'assaisoiinemeat, il n'en doit pas faire tous lei frais.

Ce n'est pas tin délassement , c'est tm travail très-pénible qu'un assaut d'esprit en conversation : voyez ces deu% hommes aux prises ; comme ils s'observent! comme ils s'épient I comme ils sont contraints et gênés pour ne rien dire comme les autres! A'^ojez-les tour à tour lever ou baisser les yeux , selon qu'ils croient avoir mjuftqvié ou saisi la nuance fugitive qui doit donner à ime pensée commune la couleur ingénieuse qu'ils cherchçnt depuis un quart d'heure.

Voyez-vous celui-ci jeter un regard de complaisance sur les spectateurs, quand il est content de lui-même^

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quand il a pu terminer sa phrase par un trait. Voyez- vous celui-là rougit- du triomphe de son adversaire , et se dépiquer par une e'pigramme qui en attire une autre : chacun d'eux paraît un Achille en attaquant et n'est qu'un Thersite en se détendant. Ici le prix du vainqueur n'est jamais en proportion de la honte du vaincu. Jeu d'amourpropre , jeu dispendieux , que celui dont les bénéfices ne peuvent jamais égaler les pertes^ et où les joueurs ne s'amusent pas plus que les spectateurs.

^ oilà le jeu qui , non-moins funeste que celui de la bouillote, a perdu la conversation en France. Les gens d'esprit d'aujourd'hui n'ont point assez, d'assurance pour compter sur euxmêmes j ils ont besoin du suffrage des autres et ils font ^ pour le conquérir, plus d'efibrts qu'il n'en faudrait pour le mériter • ils veulent briller à tout prix , ils cherchent le trait, et leur conversation a perdu tout le charme du nar turel.

D'oii je conclus que ce n'est pas le parler, comme disent les Anglais, mais bien r esprit qui gaie la corwersation.

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