LES FRONDEURS
Il y a dans la société une classe d'hommes dont l'occupation constante , et à peu près l'unique ; est de trouver
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mal loul ce ([iw font les autres. Ils vont pailout répétant que les mœurs cU%éiièrent chaque jour , que la littérature n'existe plus, enfin quele siècle est perdu. Ce qui doit pourtant nous rassurer contre leurs déclamations , c'est que de tout temps il a existé de ces hommes moroses , que par conséquent il n y a point eu de siècle où Ton n'ait dit et redit que la corruption des mœurs , l'abscnce du goût et du irénie ne pouvaient aller plus loin ; de sorte qu'en répétant la même chose dans le siècle suivant , les nouveaux frondeurs donnent aux anciens un démenti qui leur sera rendu avec usure par leurs successeurs.
Ne confondons pas le frondeur avec le misanthrope. Le dernier est ordinairement un homme iionnéte , mais qui ,trop sensible aux injustices, trop blessé des torts que peuvent avoir envers lui d'autres hommes , finit par sentir du dégoût pour leur société , et conçoit même une sorte de haine contre la nature humaine. Le frondeur , au contraire^ est le plus
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souvent nii lioinnic qui n'a eu qu'à fie-, louer des autres, pour (fui tous se sont cnipresst's d'avoir de la dëlerence, elqui, peu touché de ces procédés, et semblable à ces divinités fantasques dont les hoaima.'^es les plus multipliés ne peuvent désarmer le courroux , n'en alfecte pas moins une humeur continuelle contre la société entière : loin de voir tout Cf que l'on a fait po\ir lui , il ne songe jamais qu'à ce que l'on aurait dû faire ; et, sans nous savoir erré de ce cjui lui est arrivé d'heureux par notre entremise , il nous en veut pour les lé^^ers désai^rémens qu'il n'a pas été en notre pouvoir de lui éviter.
Voulez - vous établir promptemerj,t une différence bien prononcée entre le fron leur et le misanthrope ? Offrez à celui-ci une place honorable ou lucrative : eu^-'-^Ue été pendant long-temps le but de son ambition , de ses démarches, il la refusera. Le vrai misanthrope estdétrompé de tout ; on peut dire de lui ce qu'un homme d^esprit disait des vapeurs :
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e< C'est une terriljle maladio , elle fait « voir les choses comme elles sonU » La conduite du Irondeur sera tout opposée.
Eu ^ oici un qui a tonné contre telle ou telle institution ; suivant lui, elle est la honte de l'état , la ruine des citoyens : Croyez-vous que le vrai moyen de mettre lin à ses déclamations soit de supprimer l'abus contre lequel il s'élève ? Bonnes gens! il en est un bien plus sur. Qu'on lui donne un emploi important dans cette même partie , je vous réponds que mon frondeur ne dira plus mot j je ne voudrais pas même jurer qu'il ne finît par en faire l'éloge. 11 aura toujours assez de sujets pour épancher sa bile, et tout le monde n'a pas des ressources aussi promptes pour appaiser son courroux.
Le rôle de frondeur ne laisse pas que d'avoir ses avantages dans la société. 11 est naturel de croire qu'un homme qui n'est content de rien, se sent en luimême supérieur à tous les autres. Il y aura toujours des imbécilles dupes de
ce calcul ; et c'est ce que savent fort hien ceux qui veuleul jouer ce rôle.
So3ons justes d'ailleurs, et convenons qu'en frondant tout j^énéralement, on est toujours assuré d'avoir souvent raison. On sait le ntol de cet autour à un homme du monde qui lui demandait comment il devait donner ses avis sur les ouvrages nouveaux , afin de passer pour un connaisseur : « Dites toujours « que c'est détestable , et vous ne vous « tromperez pas quatre fois sur cent. » Je sais bien que les rigoristes se récrieroiît sur cette proscription générale, et voudront appliquer ici le grand principe , qu'il vaut mieux sauver cent coupabb s que de condamner un innocent 5 mais les gens du monde leur répondront que c'est employer les grands mots pour les petites choses , et n'en suivront pas moins, pour la plupart, cette méthode expéditive.
Mais le frondeur de profession , celui qui s'est fait dans le monde un état de cette manière d'être , ne se contente
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pas (l'exprimer aussi vaguement sa dc'sapprobaiion ^ il veut motiver ses arrêts €t n'en est souvent que plus ridicule. Il tombe dans les méprises les plus e'tranges. 11 condamne un poëme lie'roïque, parce qu'il n'y trouve rien qui l'amuse. L'affiche lui annonce un drame , et il se re'crie sur ce que la pièce n'a pas de but moral ; un vaudeville , et il se plaint de ce que les airs en sont connus , etc. , etc.
On ferait un volume des gaucheries de ces petits censeurs ^ qui regardent la justice comme une sottise , et prennent l'indulgence pour de la bonhomie.
Je conçois que toutes les fois que la littérature dégénère chez un peuple ^ beaucoup de gens de lettres se fassent frondeurs. Leurs prédécesseurs ont épuisé le champ de l'éloge j ils ont célébré la nature , les femmes , les arts , tout ce qui fait en un mot le charme de la vie -, il faut bien , pour dire quelque chose de neuf, prendre sur tous les points le contre-pied. Tel fut sans doute le raisoa
nemenl jecret du plus éloquent dos frondeurs, de ce Jean-Jacques qui combattit toute sa vie les belles lettres , en même temps qu'il les illustrait par ses écrits. Lin seul mot l'avait décidé à suivre cette carrière , que dès-lors, pour être conséquent, il ne fut plus possible de quitter. Sa première idée avait été tle développer , avec tout le brillant de son éloquence , l'affirmative qu'il avait prise sur la question proposée par TAcadémie de Dijon : les lettres et les arts <j7it-ils été utiles à la société? « Qu'alu Icz-vous faire , lui dit-on ; c'est-là le {( pont aux ânes : soutenez plutôt le cori- « traire, et vous verrez quel bruit vous <( ferez. » 11 n'y ftiauqua pas, et dès ce moment il se condamna à être frondeur tonte sa vie.
a Quand on Iwmme de mérite, a dit i< quelqu'un, a obtenu un^rand succès <( par quelque moyen que ce soit , la « foule des imitateurs se presse autour « de lui ; ils se font lierre parce qu'il «< s'est fait cliéne. » Ce mot ne se véri-
fia que trop dans cette occasion. Les «inges de Rousseau critiquèrent à tort et à travers toutes nosinstitutions. L'un déclara la pierre à la peinture, un autre à la poe'sie ; un troisième Voulut précipiter Boileau du haut du Parnasse ; en xin mot, ce fut à qui avancerait l'assertion la plus folle , la plus contraire aux idées reçues.
C'est sans doute, égaré par les mêmes principes , qu'un jeune écrivain , connu par des succès dramatiques, imagina, il y a quelques années , de démentir , dans son T^oyage d'Italie , tous ceux quis'étaient extasiés sur les charmes de ce beau pays , sur son langage enchanteur, ses magnifiques monumens , etc. Il voulut essayer de nous faiire croire qu'il n'y avait pas de sol plus triste , de langue plus pauvre , de pays enfin moins digne de la curiosité des étrangers. Ce tour de force n'a pas réussi , et on s'est obstiné à croire que , malgré ce nouveau voyageur , la Bella Italia mériterait toujours d'attirer l'attention des autres.
iCS L K CAUSEUR.
Prenc/-y i=;arde , écrivains , modernes frondeurs, le sentier commence à cire trop battu; Ijientôt celui qui aura la prétention de se distinguer des autres, ne pourra plus le suivre ; et à force d'avoir vu fronder tout, nous en revienxlrons à regarder comme des auteurs •originaux ceux qui voudront bien être contens de quelque chose,
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