LES PLAINTES
Un écrivain de l'antiquité a dit que riionime est un animal plaintif, et les moralistes modernes ajoutent quel homme est un être mécontent^ voilà ic lot distribué par la nature, et le résultat donné par la société : la plainte et le méconletiiement. il iaut égajer un peu le chapitre de la vie humaine par des observations moins profondes. Lemonde ne présente aux re^j^ards de Thomme que des surfaces. Nous sommes toujours punis de notre maaio d'approfondir, par les réHexions les pUis mélancoliques ^ soyons donc superficiels pour être moins malheureux ; soyons même lé<,'ersetinattentifs pour éviter que nos maux ne s'aggravent et ne se nuiltiplient par la pensée , par la méditation. Examinons les personnes qui se plaignent ou qui
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sont mécontentes , et nous ne serons pas tentés de les imiter.
Les cnfans se plaignent • ils ont des cris , des larmes , des gémissemcns , et cependant nul sentiment n'est encore venu occuper ou affliger leur cœur j nul souvenir délicieux, nulle pensée pénible n'ont occupé leur faible cerveau. Mais ils s'essaient à la vie et ils poussent des plaintes : image terrible de la carrière qu'ils vont parcourir, et dont toutes les traverses et les calamités leur sont présentes sans doute comme par instinct.
Les jeunes gens se plaignent^ ils voudraient satisfaire leurs passions fougueuses,et accélérer les jouissances de la fortune : ces passions intéressentparl'âge de ceux qu'elles tourmentent.
L'homme de l'âge mûr se plaint aussi ♦ mais les cris sourds de l'ambition et de l'orgueil, le désir de la vengeance, la soif de l'or, intéressent peu,- ils sont malfaisans.
Les vieillards se plaignent beaucoup ; c'estqu'ils ont eu la triste expérience de U
vie : ils sont désenchantes de l'espèce humaine j ils la connaissent trop bien.
Voilà (les observations trop sérieuses pour l'objet que je voulais peindre ; revenons aux surfaces.
L'homme du monde se plaint de ce que la société n'est plus la même : Inuda^ tor ienipons acii. C'est lui qui est change j car la société a toujours des ridicules , des plaisanteries^ de l'égoïsme et des calomnies.
Le moraliste se plaint de la corruptioîî des mœurs ; il ne songe pas que ceux qui pré-^liérent avant lui ont traité les mêmes sujets, sans convertir personne, et sans se convertir eux-mêmes. Le même arbre a toujours porté les mêmes fruits. L'homme a toujours eu les mêmes vices, les mêmes goûts, les mêmes passions , à quelques légères modifications près.
Les journalistes se plaignent de la décadence du goût; IcsFréron de tous les siècles ont rendu les mêmes plaintes,tous crient à la corruption du goût , et
ils ne sont que les échos dos critiques de ceux qui les préce'dèrent. Parcourez seulement, à différentes époques, les quinze cents volumes du Mercure de France, et vous verrez que les auteurs de cet ouvrage périodique ont, à diverses époques de notre littérature, prononcé les mêmes anathêmes contre les auteurs célèbres , etproelaméavec amertume la décadence des lettres et des arts. Il en est de même dans le commerce : entendez les consommateurs, ils se plaignent que les qualités des marcîiawilùses diminuent et que-Ies prix augm«'ntent; selon eux, il n'j eut jamais autan ^ de charlatanisme dans le commerce , autant de tromperie dans la labrication j mais les annales du commerce prouvent l'identité de ces plaintes dans tous les temps.
Les marchands et les commerçans îoxAchoiXLS avec les manufacturiers pour se plaindre de ce qu'on ne vend pas, de ce qu'on n'achète point. Cependa? t le goût des jouissances, des parures, des
consommations , des modes de tout genre , est porté au plus haut degré. La folie , la prodigalité et les passions de toute espèce paient le tribut accoutumé à la mode, an commerce, à l'industrie. Mais le goût de la plainte prédomine, et déguise ainsi la vérité à tout le monde.
Le siècle dernier a divinisé le génie de \ ol taire ; le siècle actuel est témoin impassible des diatribes et des outrages faits à la mémoire de l'auteur de la Henriade, de Mahomet , d'Alzire , d'OEdipe et de Zaïre. Certains jonrnalistes se plaignent du mauvais goût de ^ oltaire dans la littérature , de son défaut de talent pour la tragédie , de son amour pour la philosophie ; il est vrai qu'ils n'ont pas encore essayé de prouver que Voltaire ne savait pas faire les poésies fugitives ; iwaXs cela viendra , conformément au sjslriiie des accusations et des plaintes périodiques.
Les étrangers qui viennent à Paris, se plaignent de ce que la capitale est située
dans une vallée basse et humide, dont l'atmosphère me'phitique et le ciel toujours nébuleux peuvent abréger lu vie des voyageurs curieux qui viennent porter leurs tributs à l'orgueilleuse Seine: mais ils ne font pas attention qu'on ne vient point à Paris pour le même motif qui porte à visiter Naples et Nice : on vient à Paris pour jouir des agrémens de la vie et des douceurs de la société, dans des salons, dans des salles de concert, dans des salles de spectacle. Nous avons bien les jeux de la Grèce et de RomCj mais c'est dans nos spectacles. Nous avons surpassé tous les genres de danse et de lutte des anciens , mais c'tst dans la salle carrée de l'Opéra. Sophocle récitait son chef-d'œuvre d'OEdipe dans la vaste réunion des jeux olympiques; mais nous avons couronné notre Sophocle dans une petite salle étroite qui pouvait contenir à peine la millième partie de ses admirateurs, et qui , peut être aujourd'hui , serait troti grande pour le mcme usage. Que noui
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importe donc l'iiiimidité couslaute de îa capitale , qWAlJteii , dans sa mauvaise humeur^ appelait un cloaque ? Nos jouissances, nos plaisiis , nos réunions , nos spectacles sont assujettis à l'influence du climat , et sont disposés de manière à ne pas en ressentir les dangers ou les funestes variations.
Enfui nos architectes se plaignent aussi de ce qu'on ne construit pas : ils voudraient qu'on rebâtît Paris tous les dix ans • et si on les en croyait, on échangerait nos solides maisons bâties en pierre dure , avec des maisons modernes bâties en bois et en plâtre.
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