‹ Le CauseurChapitre 28 sur 63 · LANTARA · texte numérisé non relu

LANTARA

J'ai connu Lantara , ce singulier artiste auquel on ne peut contester un vrai talent, mais qu'on ne doit cependant placer que bien loin après les grands paysagistes. Ses tableaux sont même

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assez peu recherchés , parce que le faire en est pénible , et qu'ils manquent par là de cette IVairhcur et de ce charme qui sont le résultat d'une touche facile eX franche. Ses des'ins sont plus estimés^ il y a de lui de petits clairs de lune aux deux crayons, très-piquans et très-jolis, ïl avait beaucoup observé la nature et réfléchi sur les moyens de la rendre • et , sur ce sujet seulement , il parlait assez bien , et pouvait être entendu avec utilité : j'en citerai tout à Theure un exemple.

Quant à la personne du peintre, elle n'était ^'u ères i:itéressantc , et son originalité n'avait rien d'aimable. Sa vie s'est perdue dans un désordre ii^noblc , et ceux qui l'ont connu ne se seraient sans doute pas douté qu'on produisît jamais sur le théâtre un tel personnage. Cependa t , si l'un d'eux eût étéauteur de la bluctte qui a été jouée- sur le tîiéàtre de la rue de Chartres , il aurait peut être pu donu' r micidée plus p.-Mli; ulière de son caractère^ par le souvenir de quel-

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ques anecdotes de sa vie. Il e'talt extrêmement gourmand , et c'était toujours par là que les ])rocrnteurs et les niaicliands de dessins l'attaquaient quand ils voulaient avoir qucl(|ae chose de lui. On a eu pour quelques pàte's au jus des dcssius qui se vendaient autant de louis. !Ne pouvant vaincre son inexprimable paresse, des amateurs l'attiraient chez eux par l'appât d'un pâté et d'un de'jeuner d'huîtres j puis, si on n'en obtenait rien par prière , par offres d'argent, etc., on en venait quelquefois à le menacer du IjiUon • alors il pleurait, se re'criait sur des violences .qui le rendaient incapable de rien produire , et finissait par se mettre à l'ouvrage. L-e cette manière on a eu de lui d'assez beaux dessins qu'on lui payait fort bitn- nais le lendemain il n'avait pas le sou , parce qu'il se laissait voler , et quïl était d'ailleurs toujours nojé de dettes. Un y)ar , quelques parens vinrent le trouver pour traiter avec lui d'un bout de ttiie qui faisait tout son patri-

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moine , et dont il n'avait jamais retiré j^rand revenu. H consentit à le céder , et on allait partir pour terminer chez un notaire,- Tun d'eux avait déjà sous le bras la boîte où étaient les papiers du cor.sin , lorsque quelqu'un entre et rappelle à Lantara qn il est attendu à un excellent dcjeuner de mare'e. Alors , tout autre intérêt cède à un si puissant motif, il donne rendez-vous aux parens, pour l'après-midi , chez le notaire • ils emportent les titres ; (t le pauvre Lantara n'en a jamais entendu parler depuis. ^Jadame *** avant quelques-uns de vSes dessins , qui^ lui plaisaient beaucoup , voulut absolument le voir : elle lui donne à dîner avec quelques amateurs, et. toucher de sa situation de'plorable , elle lui dit : « M. Lantara , je (( veux prendre soin de votre fortune ^ '( il faut que vous occupiez un apparteu ment chez moi ; vous le choisirez tel ({ que le jour puisse convenirA votre trace vail ,• vo'Tsy vivrez entorte lib( rté;vo • « tic couvertsera toujours missel quand

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M il VOUS plaira de cViner chez vous, « ou vous y servira. Tout ce que je vous « demande, c'est de me cliar^cr de la (( vente de vos tableaux , et de vos des- (( sins j je vous réponds que je vous eu (( déferai avantageusement • ils* seront (( exposés dans mon salon et je vous « trouverai des acquéreurs , soyez - en « sur. Nous vous placerons bien vos « fonds, et sous peu d'années, je veux « que vous ayiea une existence lionncle « bien assurée. Eh bien ! qu'en dites- « vous ? cela vous convient-il ? » point de réponse. Eniin il dit en larmoyaiiî : « Madame, vos offres sont bien obligeantes ,• mais c'est un grand parti à prendre , il faut y penser. » — « lili bien , je vous laisse un quart-d'heure.

Nous allons passer dansle salon; vous y viendrez dans un quart-d'heurt- prendre lecafé,etnousdonnervotre décision.» Au bout d'un quart-d'heure , point de Lantara. On le retrouve à sa place , abîmé dans ses réflexions; on l'entraîne ,• (t eiilin on lui anaclie cette réponse diijue

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de lui. « ISiaclame , je suis bien recon- « naissant de vos bontés ; mais je ne « puis me décidera sacrifier mon indé- (( pcndance ; » et sa obère indépendance l'a conduit du cabaret àriiopital ! Après la table, sa passion favorite était la causerie j il aimait à bavarder, à disputer, n'importe sur rjuoij il avait cependant une prédilection pour les matières tbéolo^iques ; il aurait passé sa vie à argumenter, quoiqu'il eût bien peu d'instruction et encore moins d'esprit. C'est à cela qu'un de ses élèves fit allusion dans cette épitaphe assez plaisante.

Ci gît le peintre T.-inîara ; La fol lui tenait lieu de livre , L'espérance le faisait vivre , Et la chanté 1 enterra.

J'ai dit qu'il parlait bien de son art , et cela est si viai , qu'une de ses conversations avait tait d'un barbouilleur, né pourtant avec de rares dispositions , un paysagiste distingué. C'est de N... d.

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que je veux pailcr, et c'est de lui quo je tiens ce l'ait ; je le lui ai entendu répéter plusieurs fois , et toujours avec l'expression d'une jurande reconnaissance pour le créateur de son talent :

N... d. était à Nancy , peignant également le re( hanipi pour des boiseries et de mauvais paysages pour dessus de porte. Cependant , quelques amateurs avant cru démêler le germe d'un vrai talent dans ces essais grossiers, le louèrent outre mesure , et rélourdirenl au point qu'ils lui persuadèrent d'aller à Paris, en l'assurant cju'il y réussir? il. Le pauvre homme arrive avec sa iamille et fjuelcjues tableaux. De jeuiics peintres se moquei.t de lui. le mystifient et le jtttcnt dans le désespoir (i). 11 se serait noj é s il n'avait eu une femme et

(i^ Un d'eux , entre autivs , lui den^anda très si^rieusement fadresse du A-rlilautier qui lui avait fait le modèle d'un beau soleil levant qui était claie là comme son chefd'auvrc.

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des cnfans. Pourtant , un amateur qui avait des tableaux et des dessins de Lantara , reni:fa^e à iléjeuner avec lui , en lui promettant un homme qui lui dirait la vérité sans linsulter, et dont la conversation réclairerait beaucoup. En effet Lantara , après avoir loué ce qu'il pouvait trouver de louable dans ses tableaux, prend une épingle sur sa manche, et en promenant successivement la tête sur les plans des tableaux et faisant lentement sur chacun des observations pleines de justesse, parvient à lui faire entendre comment on ne peut exprimer la perspective aérienne qu'en rendant l'effet de ce voile transparent que l'air interpose entre les objets et nous- comment ce voile perd progressivement sa transparence , à mesure que son épaisseur augmente ; comment les dégradations de la couleur et l'indécision des formes parviennent à rendre sensible

cet air interposé, etc Enfin, il lui

révèle tous les mystères de l'art et les secrets de la magie^ le peintre de Nancy

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ne perd pas un mot de cette leçon, qui dure deux heures, et en sortant, il sent, suivant son expression très- brillante et très-juste, la cataracte s'abaisser de devant ses yeux- la nature lui paraît nouvelle ,• jusques-là il l'avait vue sans la voir. Il passe plusieurs jours à ne faire autre chose qu'observer les beaux tableaux que la nature lui offre pour modèles, dès lors il conçoit les moyens de la peindre, et devient en peu d'anne'es rival de son maître. On a admiré dans le temps , à l'exposition , son tableau d'agre'ment à l'Académie de peinture , dont il fût devenu membre, si elle n'eut pas été supprimée vers cette époque.

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