LE CARNAVAL ET LE CAREME
Il me paraît évident que Carnaval vient du latin cœo, cnriùs , qui sij^^nifie viande , comme C«/Y'/ne vient de tai'ere, qui signifie abstinence. Les Romains ne connurent point le caiéme ; on mangeait indistinctement chez eux du turijot et des saucissons , des haricots et des Lecfigues ^ Gurius et Fabiicius tenaient poui les haricots , mais Lucullus et iiortensius prêteraient les becfigues.
Le jeune et l'abstinence nous viennent de rOrient. Ce furent les Ee<yptiens qui inventèrent les distinctions entre les alimens puis et impurs ; les Juifs admirent aussi ces différences et curent des jeunes commandés par la loi. Si le plaisir de la talile est une des jouissances les plus agréables de la vie, il n'est pas étonnant que^ dans des temps de calamité ,
on se soit interdit ce plaisir j les gens tristes ne roclierchent guères la bonne chère.
On sait que les Pythagoriciens et quelques sectes indiennes ne mangeaient ni viandes ni fèves de marais ^ mais ce n'était pas par des principes de pénitence , c'était parce qu'ils regardaient les animaux conmie des frères, et qu'ils étaient persuadés qu'un jour ils pourraient bien être changés eux-mêmes en moutons ou en canards. Quant aux fèves, c'était un autre motif. Les Pythagoriciens qui n'étaient pas encore de grands chimistes^ s'étaient persuadés que la fève était composée des mêmes élémens que la chair humaine, et ils ne voulaient pas qu'on leur reprochât d'être anthropophages.
Si l'on n'examine le Carnaval que sous le rapport de son origine , on verra qu'il nous vient des Latins. C'est à Saturne qu'il faut remonter pour en trouver l'origine. Une des plus belles fictions de l'esprit humain , c'est celle de Vâge
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dor : rien ne serait plus beau pour un peuple pliilosophe , que ces plaisirs puis et imiocens que Ton i,'OÛtait au temps <lc Saturne. Ce rêve de la liberté et de l'e'galité , d'un bonheur sans trouble , d'une société sans discorde , a quelque chose de séduisant. Ajoutez à cela du lait qui tient toujours le sang dans un c'tat calme et modéré , du miel qui afloucit notre lymphe et tempère nos iuimeurs, et quelques amandes de gland , qui étaient alors aussi douces qu'elles sont amères aujourd'hui.
Tous les poètes sont d'accord sur ces bienfaits ; tous nous peignent l'âge d'or comme l'époque heureuse de la modération et de la frugalité. Je n'en connais qu'un seul qui ait eu des idées plus sensuelles. Le gourmand prétend que les oiseaux les plus succulens volaient dans l'air tout rôtis , et qu'ils venaient exprès voltiger sur les lèvres pour le plaisir d'être mangés ; que les fruits se convertissaient, au preinier signe, en marmelades, en conserves et en confitures
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elles; que les rivières étaient crun vin exquis de Chypre et de Cliio ; que les anguilles et les poissons nageaient tout accommodés dans des ruisseaux de sauces savamment composées, et que la terre, au lieu de gazons , portait des nappes toujours mises. Voilà une description qui peut trouver sa place dans l'almanacli de Gr. de la R. , et que M. Corcelet pourrait iaire dessiner par un savant artiste , pour décorer son magasin.
Les idées de l'âge d'or avaient laissé des impressions si douces, que pendant toute la durée de l'Empire romain on consacra des fêtes au règne de Saturne ; mais la joie, et surtout celle du peuple, est toujours un peu licencieuse. Tout était donc permis pendant les saturnales; les maîtres servirent les esclaves , les valets s'habillèrent comme leurs maîtres , le vin coula des flacons, et les saillies se mêlèrent à la bonne clière.
Dans l'origine, ce plaisir ne durait qu'un jour, et ce jour était très-couil , II. 9
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puisqu'il était au mois de décembre.
Auguste prolongea la fête de deux autres jours 3 Caligula , tout Caligula qu'il était , en ajouta un quatrième ; enfin on trouva moyen de la réunir à celle du premier jour de l'an , et elle dura jusqu'à sept jours , ce qui est à peu près la mesure de notre carnaval.
Les Romains , en changeant de religion , conservèrent beaucoup de leurs vieilles habitudes. Comment refuser à des gens pauvres et malheureux toute l'année le plaisir de jouir cinq à six jours d'une ombre de liberté et d'égalité? Il est souvent plus facile de changer la forme d'un état que d'abolir un ba^ de village. Les ^Chrétiens ne purent résister au plaisir d'avoir leurs saturnales , et subtituèrent la fête des fous et le carnaval , aux orgies du paganisme. Cette fête des fous se célébrait à la même époque que les saturnales. Elle avait lieu dans les cathédrales et l'intérieur des villes épiscopales. C'était un homme du peuple qui figurait l'évêque ou l'ar-
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clieÀ'^êquc ; on le consacrait la veille avec un baume très-peu respectable • le lendemain , on le lavait avant de l'introduire dans l'église, et on le conduisait nu dans la sacristie. Akrs ont lui mettait les liabits pontificaux , et des enfans marchaient devant lui en l'encensant avec un sabot, dxins lequel ils brûlaient du vieux cuir. Tout le bas cbœur barbouillé de lie , masqué et déguisé sous les costumes les plus grotesques , accompagnait l'archevêque , en faisant autour de lui les gestes les plus ridicules. Quand on était arrivé au chœur, on commençait une espèce d'office dont la majesté répondait à ce qui avait précédé. On jouait aux dés • on mangeait de la viande dont on jetait les reliquats au nez du pontife , on le bafouait de toutes les manières , on le promenait dans la ville , et la journée se terminait par des orgies , des danses et des facéties de tous les genres.
L'église de Troves conseï vo dans ses archives une lettre d'an de ses évéqucs
adressée clans le 1 5" siècle à rarclicvcque de Sens , au sujet de la iete des fous.
Ces extravaj^ances excitèrent souvent l'animadversion des e'véques et des conciles j mais ce ne fut qu'après de lonf2;s effox t et un intervalle de plusieurs siècles y qu'ils parvinrent à les abolir. La fête des fous trouva des théologiens qui prirent sa de'fense, et vin docteur d'Auxerre soutint qu'elle n'était pas moins agréable à Dieu que celle de l'immaculée conception. Les fous ^ bannis des églises, se promenèrent dans les rues , et reportèrent du mois de décembre à celui de février la célébration de leurs orgies. 11 ne resta plus des anciennes saturnales que notre carnaval. Les folies furent d'autant plus vives, que le temps était plus cou^^t , et les lois sur l'abstinence plus rigQureuses. On se pressait de jouirj car, le i^iercredi des cendres arrivé, il n'y avait plus à plaisanter. J'ai vu quelques ordo\manccs qui prouvent jusqu'à quel point on faisait jadis observer le carême.
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Aux 9* et lo* siècles , il était defcnda de manger de la viande , sous peine d'être pendu. Les boucliers qui en vendaient e'taicnt fouettés et mis au carcan. Henri III ne décerna pas la peine de mort contre les délinquans , mais celle du fouet fut maintenue.
En i522, on fouetta, par sentence du prévôt de Sens, et l'on condamna a l'amende honorable devant la porte de l'église cathédrale , un nommé Passai- ^ne, pour avoir mangé une fois en carême des haricots au lai d . On ne se ferait pas étriller aujourd'hui à si bon marché; ou dirait au délinquant :
El puisqu'il faut que vous soyez fou elle , Soyez fouetté pour un mets plus aimable.
Ajouterai-je ici qu'en 1677 , le célèbre médecin Dodart se pesa le premier jour de carême , et qu'il trouva qu'il pesait 1 1 6 livres une once; que , s'étant pesé le dernier jour, il ne trouva plus que 107 livres 12 onces ; c'était 8 livres 5 on ces qu'il avait offertes à Dieu : maïs
iqB le causeur.
il avait jeûné bien régulicrement. Qiialre jours après Pâques, il avait déjà repris 4 livres • ce qui prouve qu'il s'était
largement décarémé.
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