‹ Le CauseurChapitre 31 sur 63 · MADAME NECKER · texte numérisé non relu

MADAME NECKER

Madame Necker était fille de M. Carchod , ministre du Saint - Evangile à Crassi , village situé dans les montagnes qui séparent le pays de Vand de la cidevant Fr an cîie -Comté. » Ce ministre , « dit Gibbon, dans ses Mémoires post- « luîmes, s'appliqua à doinier une édu- (( cation littéraire , savante même , à sa « fille unique. Elle surpassa ses espé- « ranees par ses progrès dans les sciences M et dans les langues. Je la trouvai sa* (( vante sans pédanterie , animée dans la « conversation , pure dans ses sentimens « et élégante dans ses manières... iVprèsr

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M la mort de son père, elle se retira à r< Genève où , en donnant des leçons à « de Jeunes personnes , elle vécut et soute tint sa mère au moyen de cotle pénible t( ressource. Mais, dans sa pins f^ratido « détresse , elle conserva une réputation « intacte , et fit respecter en elle la « dignité de sa conduite. »

On ne contestera point que cetémoi-»

gnage de Gibbon , ne soit juste , ni quo madame Necker, après son élévation, n'ait développé dans sa vie privée et dans ses écrits , tels que celui sur le divorce et ses Mélanges , le germe deS vertus et du mérite littéraire que cet historien anglais a remarqués en elle.

On ajoutera même que pendant tout le cours de sa vie, elle a fait preuve d'un excellent cœur.

Mais aussi, je dois le dire, il paraît démontré à tout homme qui a su observer les causes des travers qui ont signalé la fm du 18" siècle, que, parle rôle qu'elle a joué dans le monde, M"'^ Neckei' a été pour beaucoup dans ces causes.

LUe tenait bureau d'esprit,- en rivalité' avec trois ou quatre femmes célèbres de ce temps, qu'elle n'aimait pas , et qu'elle traite même assez mal , elle contribua tiès-activement, peut être sans intention , à la renaissance des coteries dans la litte'rature. Son exemple et ses succès encouragèrent la manie qui portait trop de femmes à renoncer aux attributs de leur sexe, sans prendre les qualités du nôtre , pour se lancer dans la carrière des lettres , et Dieu sait combien ces sortes de femmes , ces métis ridicules , ont pullulé depuis !

Douée de beaucoup d'esprit, d'une imagination vive , abondante ; élevée dans les principes de l'école de Genève où le goût consistait à mettre , non pas du pédantisme , mais de la solennité dans les plus petites clio&es , à vouloir tout expliquer par des combinaisons métaphysiques, à revêtir d'expressions sentimentales les idées les plus froides , à donner une tournure guindée ou déclamatoire aux plus communes^ enfin , à luire

tin abus conlinuel d'images ; épouse d'un liOTTiDiedontlestalens supérieurs étaient imbibés , que l'on me passe l'expression , de ce goût singulier ; d'un homme qui ne pouvait vous dire bon jour , sans employer le' style figuré , sans se jeter au milieu des abstractions ^ <'t sans voyager dans l'immensité de l'es, pace -j d'un homme vraiment vertueux, mais dont les mœurs austères étaient appuyées sur l'orgueil, et qui procédait avec une gravité sénatoriale aux actes les plus minutieux de sa vie domestique; madame Necker dut offrir , et ofïrit en effet , au moral , tous les traits caractéristiques que nous venons d'énoncer.

Avec cette disposition d'esprit, elle ne pouvait manquer d'accueillir les idées philosophiques , dont l'ensemble présentait à son imagination et à son cœur un cligne aliment , des objets de méditation et des résultats heureux pour l'humanité. Mais , en même temps, cette disposition l'exposait à prendre le change sur les conséquences nue

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l'on doit tirer de certains principes et à considérer comme de sajj^os spéculations delapliilosopliic Jesrevesbrillans, dangcreux,impraticaLlcsdu))hilosopliisme.

Elle se trompa e'galement sur la manière d'écrire. Le st^yle métaphysique et magistral, o])Scur, mais brillant, reclierché, mais nombreux , enii^matique, mais animé, mais e'ievé, mais souvent éloquent de son époux fut celui qu'elle imita, lien résulta un stjle de famille pi fut transmis en héritage à madame de Staël, dont les ouvrages présentent, à peu de choses près.cclui des auteurs de ses jours.

Les trois premiers volumes des Mélanges de madame Necker parurent en 3 79^ ;. et ce fut M. Necker lui-même qui les publia. Ils furent suivis, en i8o i, de deux autres volumes. La tendresse conjugale pouvait seule faire pardonner cette erreur de goût de la part de cet liomm.e célèbre. Sans un motif si respectable, quel jugement pourrait - on porter de lui lorsqu'il vous accable impitojablement de cinq gros volumes

^ans lesquels , pour rencontrer quelque* pense'es justes, neuves, brillantes, on est condamne' à dc'vorer nn fatras d idées fausses, rebattues, insigniliantcs, inintelligibles ?

En géne'ral, quand ils sont e'tendus, comme ils ne présentent jamais un intérêt soutenu de raisonnement ni de narration , les ouvrais qui ne se composent que de pensées dctacln'es (Inissent par rebuter ; il faut qu'ils soiojit très-courts,- ces pensées ne sont que destextes pour les réflexions du lecteur.

La Brujère et La Rocbcfoucault le savaient bien -ils ont renfermé chacun le résultat de leurs méditations dans un petit volume, mais ce petit volume est plus abondant en substance réelle et salutaire, que des piles ^l in- folio.

Un nouvel éditeur a réduit, en 1808, les cinq volumes des ISIclfinges en un seul , cependant il a laissé subsister encore beaucoup de clioses peu di;'j;nes de la réputation de madame Necker et

du puttlic.llseraitpeuL-clicnecessairc de réduire encore la réduction à la moitié'. Madame Necker écrivait chaque jour les traits les plus saillans des entretiens qu'elle avait avec les hommes le» plus célèbres de syn temps , dont la réunion formait sa société. Thomas et Buflba en étaient les premiers Hyurans; elle les admirait , les aimait avec tendresse , les respectait comme des intelligences supérieures • elle ne parle d'eux qu'avec une exaltation presque religieuse. Cependant elle ne leur accordait pas un mérite égal : à son avis , Thomas était l'homme de sonsiècIe,etBuiïonl homme de tous les siècles. Ses opinions et ses sentimens se modelaient sur les opinions. et les sentimens de ces deux écrivains : elle commente et représente sans cesse, en des termes difTérens , leurs idées qu'elle s'est appropriées : ils n'aimaient pas Voltaire; elle ne l'aime pas et elle le juge avec une extrême sévérité. Si elle proposa d'élever une statue à ce grand

homme , ce ne fut pas reiitlioiisiasme qui lui inspira cet liommafije , mais la vanité , le désir d'être louée pour une chose d'éclat.

Dans ses pensées ^ madame Necker tenait plus à l'expression qu'à l'idée ; trouver des points de rapprochement eiitre ce qui est idéal et ce qui est matiore^ était à sc^i yeux le chef-d'œuvre du génie; ces vains efforts de l'esprit, dangereux pour le goût, sans agrément, sans intérêt, sans utilité, elle les nommait le véritable secret de l'art d'écrire.

Elle avait surtout un penchant décidé pour les comparaisons , et se plaisait à rechercher les plus éloignées. Ainsi elle nous dit que l'opinion est une espèce d'espion r^éntablernent gogë par la v^ertu , qui n entre en fondions qu'en, temps de guerre; que le caractère, dans la retraite, ressemble à V onde en repos; qu'il est la vie de la vie , et qu'il est à l'esprit ce que les vents sont à la surface des eauar; que le sens intérieur du cerveau est comme un claçecin; que les

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systèmes sont un fleuret dont les bons esprits s'amusent dans la cliambre; que ceux qui croient de'rober les pensées cVun homme qui joint l'éloquence à la force des idées, ressemblent à des voleurs qui voudraient arracher la draperie dune statue de marbre-, que les idées dont la présence chasse des pensées intéressantes , sont une foule bruyante quiinten^ompi malàpropos unorateur ; que l'on traite les romans Sin^aii&comme on traite les personnes estimables ^ à qui l'on pardonne bien des défauts; que l'imagination est T optique de la parole; que l'esprit en France ressemble aux présens du nouvel an; que la perfection est incommunicable comme V éternité; que les sens sont à YsiVacceque les courtisans des rois d'Asie sont à leurs souperains ; enfin, que l'amour de la gloire ressemble à ce pont que Satan jeta sur le Chaos, pour passer de l'enfer en Paradis.

Voulez-vous des phrases obscures , des expressions alambiquées dont l'em-

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ploi est de rcvctir des pensées insignifiantes ou communes? Lisez : « La pensée doitattcindre plus Taeilement aux secrets des esprits qu'à ceux des corps. —Les grandes idées j^crmcnt eniin ; elles ressemblent à cette plinte étranj^ère, qui, après dix ans de stérilité^ fleurît dans une seule nuit et attire autour d'elle le concours de tous lesbotani&tcs. — Lorsqu'on veut- faire passer ses scntimens dans l'âme d'un autre^ il faut les mettre sur un piédestal pour les faire apercevoir. — Los rapprocliemens les plus distans sont les plus ingénieux; plus on les tire de loin et plus ils annoncent une grande origine. — Il faut traiter les pensées comme les hommes- les détails qai les concernent ne peuvent nous intéresser qu'après avoir fait une longue connaissance avec eux. — Le prince Henri en Suisse n'était pas examiné, il était regardé.-— Le véritable sens des mots ne s'entend jamais que dans le lieu où on les prononce. — C'est souvent un moyen de corriger sas défauts extérieurs que

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d'en exprimer les effets inte'rieurs ■ car l'action est re'ciproque du dedans au dehors et du dehors au dedans. — L'esprit de Montesquieu n'est pas en monaie, mais en médailles. — L'amour de la gloire n'est qu'une exagération continuelle de notre être. — Ce qui tourmente l'homme de bien, c'est la rivalité des devoirs ; ce qui tourmente l'administrateur, c'est la rivalité des vérités. »

Nous avons relevé ce petit nombre de phrases, afin défaire sentir aux jeunes gens ce qu'ils doivent éviter quand ils écrivent. Qu'ils n'oublient jamais que, si leurs pensées ne sont pas nobles, des mots recherchés ne leur donneront jamais ce mérite; et qu'une bonne pensée, au contraire , produit tout l'efFet que Ton en peut désirer lorsqu'elle n'est revêtue que d'expressions simples, naturelles, mais propres à l'objet, et placées par le goût.

11 ne faut cependant pas inférer de notre critique, que ce style soit toujours celui de madame Necker. Elle a souvent

lies pensées profondes , élevées , frappantes , qui avoisinent même le j^éiiie ; (les traits annonçant l'étude du cœur humain , et des morceaux où l'on reconnaît la véritable éloquence de l'ame.

]\fadame Necker parle de la Divinité, de la vertu, des affections qui unissent les hommes, avec une dignité, une onction relii^ieuse , un enthousiasme , une sensibilité qui vous pénètrent, vous persuadent, vous attendrissent et vous entraînent.

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