‹ Le CauseurChapitre 40 sur 63 · LE C AU S E U P · texte numérisé non relu

LE C AU S E U P

inflexible , sans quoi elle n'eût offert ni douceur ni aj^rénient. Tous ces avantages ne pouvaient être que le produit des mœurs. Peu à peu elles perdirent leur première rudesse. On vit les hommes observer entre eux des e'gards ^ ils apprirent à connaître les bienséances , et bientôt ils en firent la règle de toutes leurs actions. Souvent les bienséances arrêtent encore la main , lorsque le cœur est déjà livré tout entier à la violence dos passions.

Elles paraissent avoir été placées à côté delà vertu pour la défendre ; si la douceur des mœurs a mis de la politesse dans les manières, souvent aussi, par un heureux retour , la politesse des manières a su adoucir les mœurs les plus grossières. Que pouvaient ici les lois ? arrêter les efforts du vice ? il semble qu'il n'appartienne qu'aux bienséances d'obliger les hommes à conserver au moins les apparences de la vertu ^ leur empire est d'autant plus puissant qu'il

se lail moins sentir et qu'elles ne le tiennent que des mœurs.

Les lois sont établies , les mœurs naissent pour ainsi dire avec nous j les unes commandent à l'esprit ^ les autres semblent n'agir que sur le cœur. Souvent on se sent entraîné par les premières avec force et comme malgré soij on obéit plus volontiers aux secondes, parce qu'il semble qu'alors on ne fasse que céder à ses propres mouveraens. Bannissez la bienséance , et la pudeur n'a plus de droits qui soient inviolables ; les hommes perdent alors cette heureuse flexibilité qui les porte à céder sans e (Forts aux opinions des autres , et à souftrir mutuellement leurs faiblesses.

Parmi les bienséances que le sage doit respecter , il y en a qui sont fondées sur les mœurs , d'autres sur les égards ; et quelques-unes enfin sur les usages.

JLcs premières forment une barrière que ia nature a placée entre les hommes pour arrêter le débordement de leurs

vices; les secondes sont rcxprcssion des sontinu ns de respccl, de bienveillance et d'amour qu'on se doit réciproquement.

Les dernières n'ont souvent d'autre fondement que leur conformité avec le génie et le goût de la nation qui les a établies.

Le cjnique affecte pour les unes un mépris orgueilleux ; l'homme impoli clicrclie à s'affranchir des secondes.

Un attrait secret de la vanité fait que \e misanthrope néglige les troisièmes.

L'homme sage, libre des préjugés que donnent le vice , l'éducation ou l'amourpropre , sait seul apprécier les choses ; son respect pour certaines bienséances n'est que son respect pour la vertu même, et l'indifférence des autres fait qu'il s'y prête encore, alors même qu'elles ne doivent produire que de faibles résultats.

Comme on voit après une tempête violente les eaux de la mer déposer sur ses bords le limon dont elles étaient chargées; et les (lots ensuite , contraints d'abandonner le rivage, emporter les

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