TABLEAU DE PARIS SOUS LOUIS XIV
Ce tableau tracé en 1692 , par un Sicilien , a été traduit de l'Italien en Français ; il peut .servir de terme de comparaison avec les tableaux qu'on a faits de nos jours: peut être n'est-il pas plus exact • mais , en le lisant^ on sera sans doute étonné de trouver une si grande différence dans les modes , et une si petite dans les mœurs. Nous en extrairons quelques passages.
« Il y a près de dix ans que je suis à Paris , et je ne connais pas encore parfaitement cette grande ville. Les étrangers y sont très-bien reçus , pourvu qu'ils ne demandent rien ; ils n'y ont d'autres choses à faire qu'à bien s'amuser. Je fais tantôt le sage et tantôt le fou , ce qui n'est nas un petit secret pour être aimé
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4e tout le raoutle. Je lais des \ers et des coiiiplimens ; les grands m'ont donne de belles paroles ; et les gens de lettres m'ont honore de leur bienveillance.
« Les grands se distinguent en ne faisant rien comme les autres ^ et en se faisant suivre par un grand nom]3re d'animaux à deux pieds , qiwnd ils se font traîner dans leurs carrosses.
« Le Roi seul est obëi ; il n'y a pas ici un grand ^Seigneur qui ose menacer un faible , quand celui-ci a rempli ses devoirs de sujet. Du reste , vous pouvez vivre à la turque ou à la grecque , comme il vous plaît.
(( Les gens de lettres sont ici aussi nombreux que les ignares et non lettres à Conslai^tinople. Il y a beaucoup d'Académies où chacun d'eux va discourir ou s'ennnyer. Ceux qui écrivent sur des matières graves et importantes restent pauvres et obscurs. Les libraires s'enrichissent aux dépens des auteurs en vendant des ouvrages qu'ils n'entendent pas et qu'ils ne Usent jamais.
UG6 LE CAUSEUR.
(( Les femiues de Paris n'enfantent que des braves, et commandent pins que les liommes. Elles font le plus bel ornement de cette ville , quoiqu'en ge'nëral elle ne soient pas belles j mais elles surpassent en grâces et en vivacité toutes les femmes du monde. Elles sont communément fines , spirituelles , éloquentes. 11 y en a de savantes , ce ne sont ni les plus aimables , ni les plus recherchées. 11 y en a qui portent sur elles tout leur patrimoine j il y en a qui changent dliabits tous les jours et de visage à chaque instant. Elles donnent, reçoivent et oublient les impressions d'amour avec la même facilité.
« Les mariages qui étaient autrefois pour la vie, ne sont maintenant que pour un temps. Le divorce volontaire s'est établi insensiblement dans toutes les grandes maisons. Le mari vit tranquille en province, tandis que la femme se réjouit à Paris.
« Les tailleurs ont plus de peine à inventer qu'à coudre ; et lorsqu'un
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lia])il dure plus que la vie d'une fleur, il est vieux.
(( Les Parisiens ne font rien avec avarice, leurs tables sont délicates el abondantes ; ils ne mangent jamais seuls comme les Allemands ou les Italiens, il n'y a pas de peuple plus industrieux et înoins ricbe , car il donne tout à son estomac et à sa vanité' ; cependant il est toujours content et gai.
(( L'idiome des Français est agre'abic quand il est bien parle' ; mais les Parisiens mangent la moitié de leurs mots , ils n'écrivent pas comme ils parlent, on dirait qu'ils se font un plaisir de parler pour n'être pas entendus.
(( On connaît un Français à quatre clioses : quand l'borloge sonne , quand il interroge quelqu'un , quand il promet , et lorsqu'il parle de ses bonnes fortunes.
« On trouve à Paris tout ce qu'on peut désirer. Mais quelle que soit l'abondance de tout ce qui est nécessaire soit à la vie, soit au plaisir, qui ne possède
rien n'aura rien. 11 n'y a peut être pas d'enfer plus terrible que d'être pauvre à Paris.
« Ce qu'on trouve le plus à Paris , ce sont des paroles qu'on ne tient pas , des bienfaits reçus et qu'on oublie , des parasites et des officieux. Ce qu'on y voit plus rarement , ce sont des vieillards sobres, des médecins oisifs, des avocats désintéresse's , des jeunes gens polis et des femmes modestes. Ce qu'on n'y voit jamais, ce sont des époux fidèles, des marchands consciencieux, des financiers obligeans , et des amis sincères. »
A Paris , ce 5o août 1693.
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