‹ Le CauseurChapitre 50 sur 63 · L'HOMME DÉSOEUVRÉ · texte numérisé non relu

L'HOMME DÉSOEUVRÉ

L'homme désœuvré se lève en peine de ce qu'il fera dans la journée , et il se couche sans pouvoir dire ce qu'il a fait. 11 a traîné sa pénible existence d'heure en heure , de maison en maison , rien

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ne l'amuse^ rien ne raÛectc, tout le fatigue , et il fatigue tout le monde.

On a dit que le vrai plaisir naissait d'un besoin. Ainsi le plaisir du repos ne peut résulter que; de la falij^'ue ; on ne boit, on ne mange avec plaisir qu'autant qu'on a soif ou faim, et cela est si vrai , qu'au-delà du besoin satisfait , le plaisir dégénère bientôt en lassitude et satiété. Quels plaisirs peut donc goiiteit* riiomme de'sœuvré? Il boit sans soif, il mange sans faim , et il se repose toujours. Il ne goûte pas même celui de la paresse j car pour être paresseux avef. délices, il faut avoir encore quelque chose à faire j il faut avoir éprouvé la fatigue du travail , et le besoin du repos. Non-seulement l'homme désœuvré est tourmenté de son désœuvrement, mais il en tourmente les autres.

Malheur à celui sur qui tombera le poids de sa présence ! 11 cotre dans un appartement etl'ennui qui le poursuit y entre avec lui. Sa démarche est lente , son regard terne, son accent mono-

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tone; il s'assied et demande ce qu'il y a de neuf, prend une prise de tabac, se plaint du temps, de ses voisins , parle de la santé' de sa femme, des journaux et de son petit eliien ; il raeontelongaejiient ce qu'il a mangé la veille à son dîner ; il assure qu'il a six visites à faire dans la journée, puis il se mouche, il crache, il se lève lentement , se rassied, se jette en arrière sur son fauteuil, croise les jambes, et regarde au plancher sans rien dire • puis il se lève se rassied encore. « Ah! j'oubliais de vous deman- « der un remède contre les crampes j j'ai (( des crampes qui me font soufhii' horri- « blement. Tout le monde me donne soii- (( remède,- j'aifait ce qu'ils ont voulu, et « les maudites crampes ne m'ont point u quitté. » Puis il baille. Vous avez beau répondre tout de travers à ses balivernes, regarder comme lui le plafond, passer votre main sur votre front , prendre votre plume , continuer votre courrier, rien n'y fait , le désœuvré ne vous entend pas^ il a pris racine chez

VOUS , il y passera la journée , si vous n'avez pasle coinai^e de lui dire, d'une manière ou d'une autre : Allez-vous en. Monsieur, je vous en prie, allez-vous en.

C'est le parti que pnt un jour le vieux maréchal de Richelieu , avec un de ces hommes qui, ajantunnom, et du temps à perdre , font si bon marche' du temps des autres. Le maréchal le reçut avec sa politesse ordinaire , causa un moment avec lui et puis sonna. Un valet arriva. — Ma canne et mon chapeau. — M. le maréchal sort de bonne heure aujourd'hui. -- Oui, mon cher comte, jesors^ et je vais me promener ( cela fut dit avec toute l'éneri^ie militaire ), et j'espère que vous en irez faire autant.

Le maréchal avait-il tort ? je ne le pense pas. Faut-il donc qu'une politesse mal entendue , rende toujours les honnêtes gens victimes des sots , des ba* vards et des désœuvrés.

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