LA PLUME DIABOLIQUE
Un jourle démon Asmodée s'avisa de faire d'une belle pliune un talisman secret, et lui donna le pouvoir de frapper de folie tous ceux qui l'auraient en leur possession; il lui promit, du reste, qu'en la faisant passer de main en main, il veillerait à ee qu'on ne la détruisit point. Cela convenu , elle fut lancée dans le monde.
La première personne à qui elle échut en partage était un jeuiic garçon qui brûlait pour une belle qu'il ne pouvait obtenir , et à qui il écrivit force extravagances ainsi qu'à ses parens.
Elle parut ensuite chez un prince, et lui tourna la tête pour une actrice de l'Opéra , avec laquelle il eut Thonneur de se ruiner. De là elle passa quelque temps chez un abbé à la mode, et lui inspira de rendre à son meilleur ami le service de lui enlever sa femme ; après avoir
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prononcé puLliquoment un sermon plein do clialeur sur les devoirs d'un bon clirctien.
Jcléepar la fenêtre dans nn moment où M. Tabbé était impatienté de ne pouvoir trouver une rime , notre liérouK; est raniassée par un savetier j bientôt elle iait du pauvre diable un fou à lier Il délaisse sa n:argot , ne chante plus , s'ellbrce de marcher gravement , et déclare la guerre aux nobles et aux riches. Ses compagnons l'imitent 5 dame plume étend sur eux son influence j soudain voyant qu'ils peuvent échanger leurs échoppes contre des liôtels , ils commencent par tout détruire pour tout recré{r. La noblesse^ le cleri;é, le tiers-état s'assemblent afin de faire cesser le désordre : il leur restait encore quelques moyens • mais la malip^ne plume s'élance entre leurs doigts^ et les moyens sont anéantis.
Alors elle accuse sans motif le pouvoir royal; bientôt après lui rend se/s droits , et toujours conséquente , sup-
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prime la noMessî?. MWe déclare la j>Grsoiine du R )i iiiviolahle et sacrée , puis la fiit conduire en prisoa et mettr.e eu jugement. Vprès ce j^rand coup, elle proclams la sûreté des personnes et des biens , et enmême temps signale comme coupa l)les tous les riches , et invite tous les nobles à vouloir bien aller respirer loin de leur patrie. Elle fait delà France une république , et deux ou trois petits souverains sinstallent , plus i npérieux les uns que les autres. La liberté est entière , et l'on met à mort celui qui manifeste son opinion. Pour veiller alasùieté {^énéraL> , la bienf lis aite plume établit un comité ; aussitôt les prisons sont encombrées d'individus de tout sexe et de tout a<^e, et la plupart des<]fens libres, corisi léréscomme°saspects. Knfinle comité de salut public prend la mesure la plussilutaire pour ménao^er les approvisioaneraens : on n'accorde plus que deux onces de pain noir à chaque personne.
Notre héroïne s'occupe aussi de met-
tre en honneur le sj sterne de l'égalité' : poUr en jouir , le fils commande à son père ,• une marque d'honneur est d'ctrc sans culottes. Elle quitte souvent l'antique palais des rois occupé par les représentans de la république une et indivisible , pour aller rédiger l'adresse d'un club , la pétition d'une citoyenne , la dénonciation d'un citoyen , le plan d'une conspiration , le discours d'un président de comité , ou celui d'une présidente ; car elle a autorisé les assemblées de iemmes, afin que les droits de l'homme soient mieux reconnus. Chacun peut, le soir, venir à sa section pour jouir des douceurs d'une réunion populaire. Là , les opinions sont indépendantes et la liberté des consciences, entière : on risque seulement d'être considéré comme royaliste ou républicain , jacobin ou modéré, montagnard ou feuillant, et , selon le cas , d'être libre ou emprisonné, applaudi ou e^uillotiné. Du reste , l'intègre plume maiiitient la plus parfaite intelligence entre ses fous • tous les dé-
t.i lis la tlo(\sse de la eonrorde reçoit leur encens et leurs vœux. On peut , les autres jours , se dénoncer , se dépouiller , se liattre les uns contres les autres ^ le tout pour la sûreté f^énérale.
Chaque jour cette fondée de pouvoir d'Asniodée prend de nouvelles mesures d'ordre publie , il en rf'sulte le bouleversement total des Torlanes. Mais pour dédommai^er ses cliens d'une manière fort agréable , elle ordonne des repas fraternels au milieu des rues ; tout le monde est tenu d'y figurer , qu'il vente, qu'il pleuve ou (pi'il tonne , qu'on soit bien portant ou malade , sons peine d'amende et quelquefois pis. Enfin, à ces douceurs de la fraternité , madame ïa plume unit des jouissances non moins ravissantes j qVlq imagine la queue au pain, la queue à la viande, la queue au riz, la queue au lait , la queue au sucre et au café, la queue au savon, etc., etc., etc. j nuit et jour ce sont des queues partout, pour attester l'abondance et le prix modique des comestibles. Mais ce n'est là
qu'un avant-j^oùt de plaisirs plus délicieux encore. Notre héroïne se glisse entre le pouce et l'index de la main de Maximilien , l'un de ses ministres le plus fameux ; elle griffonne un beau discours sur la clémence , il le prononce avec l'expression la plus touchante, et ce discours est le signal des exécutions • la guillotine reste en permanence , la mode de couper des têtes devient une fureur. Celui-ci est accusé d'avoir mis du Hnge trop blanc , un chapeau au lieu d'un bonnet , un habit au lieu d'une veste ; celui-là s'était permis de dire ^jqus au lieu de iii : la clémence fait une loi sacrée de dépécher pour l'autre monde ces gens-là , et la fovile encJiantée , de s'écrier : vi(>e la liberté ! vive la république ! vive Maximilien ! vive la guillotine !
Cependant , après avoir prolongé ces aimables récréations, assez long-temps, pour charmer son favori Maximilien et ses acoljtes, après avoir procuré , mêniv-^ au plus petit employé, Tinnocent plaisir
(le faire gnilloliucr son parent on son ami, la malicionse plume s'avise un beau jour (le rédiger, en bonne forme, un acte (l'accusation contre Maximilien Uii-mènieet sa suite. Alors, qu<;lle force fait-elle succéder à la folie des coupel('les ? La folie guerrière, la folie d'une répubii([ue universelle, de ralliance avec tous les fous de la terre ! C'est a qui s'enrôlera pour obtenir ces superbes résultats- afin d'avoir la paix, on déclare la guerre à tout le monde, et surtout aux Rois. Les trônes sont ébranlés, l'établissement d'une foule de républiques signale les pas triomplians d<\s disciples d'Asmodée. Le général Buonaparte ea crée un assez grand nombre pour sa part- il est le plus cbaud des républicains j patience ! il changera bien en grandissant.
Mais il ne suffit pas à notre cbère plume que ses fous se divertissentau dehors, elle veut aussi qu'ils continuent à se divertir dans l'intérieur • en conséquence, elle barbouille des rames de
papier , el leur iail clianger de j^ouv ornement comnie leurs tViiiines changent de chapeaux. î-antoi le peuple, amoureux de sa Iraiiquillitë, s'amuse à faire le souverain et à chasser ses niaii^istrats j tantôt ks mai^istrats, pleins de paternité, lui rendent le bonheur à grands coups de canon.
Un t^ouvernement , composé de cinq membres , s'établit j la protéi>ée d'Asmodée passe tour à tour sur le bureau de chacun d'eux ; ce gouvernement accueille et promet de mettre à exécution beaucoup de plans d'amélioration ^ elle dcNienl alors un véritable esprit de contradiction. 11 veut fonder son autorité sur la douceur , elle l'établit sur des proscriptions. L'intérêt de l'état doit seul l'animer : elle donne le pas aux plaisirs sur les affaires ,• et souvent , avant l'heure du déjeuner, elle a fait signer au membre le plus distingué un projet d'impôt, un rendez-vous de chasse ou d'amour, l'arrestation d'un jouruaUste, un invitation à un bal. Il
croit que l'économie est nécessaire pour restaurer les linances : elle rend le luxe indispensable. Jl sent que la conservalion des conquêtes delà France dépend de sa force : elle disgracie les plus habiles généraux , et donne le commandementde l'armée aux associés des fournisseurs, llprétendétrelionoré etcraint:
elle l'entoure d'une cour frivole , remplace le respect qu'il croit inspirer par le ridicule, le fait jouer publiquement et chansonner jusqucs dans les salons de ses membres. Eniin , il veut trancher de l'esprit fort : elle appelle en son palais une célèbre tireuse de cartes, et la cour des Pentarques interroge le destin. La sublime plume alors juge dans sa sagesse qu'il est bon de changer le genre de folie de ses disciples. Elle s'apprête à accabler un général renommé de ses faveurs. 11 était allé conquérir la terre antique des Pharaons , non pour la mettre en république , mais , en bon chrétien , pour y faire respecter le Coran. Les Egyptiens lui avaient fait l'outrage de
ne pas le croire sur parole, 'lavait protesté de la pureté de ses intentions , vanlé les principes d'humanité qui le diriijfcoient ; cl, pourappuj/crces douces paroles de paix, supprimé de ce monde environ cent mille liabitans du Caire.
Cela fait, il avait continué son expédition salutaire et restauratrice.
Cependant , le succès n'ayant pas couronné son attente, il avait adopté l'honorableparti de prendre la fuite, etdeipuis peu , il se reposait rue çle la Victoire. Appelé par la plume talisman , il paraît , s'écrie : Je suis le Dieu de la guerre ! et présente des baïonnettes à ses prédécesseurs, qui ne peuvent s'empêcher de lui céder la place et desourire à tant d'uibanité. Je i^eux le bien de tous, ajoute-t-il ; puis, pour se concilier les esprits , il supprime les Pentarques et dissout les Conseils législatifs, dont il déclare coupables soixante-un membres. On le supplie d'accepter le fardeau du gouvernement- il n'accepte qu'après avoir obtenu l'assentiment du