LE CLAIR DE LUNE
/re version.
A l'heure qui sépare un jour d'un autre jour, quand la cité dort silencieuse, je m'éveillai en sursaut, une nuit d'hiver, comme si j'eusse ouï prononcer mon nom auprès de moi.
Ma chambre était à demi obscure : la lune vêtue d'une robe vaporeuse, comme une blanche fée, ijardaitmon sommeil et me souriait à travers les vitraux.
Une ronde nocturne passait dans la rue, un chien sans asile hurlait dans le carrefour désert, et lo irrillon chantait dans mon foyer.
liienlùt ces bruits cessèrent ; la ronde nocturne s'était éloignée, on avait ouvert une porte au pauvre chien abandonné, et le grillon, las de chanter, s'était endormi.
Et moi, à peine sorti d'un rêve, les yeux encore éblouis des merveilles d'un autre monde, tout ce qui m'entouiait était un second rêve pour moi.
Oh ! qu'il est dou.v de s'éveiller au milieu de la nuit, lors(|ue la lune (|ui se glisse myBtérieusementjusipi'à voire couche vous éveille avec un dou.x baiser !
2^ version.
Oh ! qu'il est doux, quand l'heure tremble au clocher, la nuit, de regarder la lune qui a le nez fait comme un carolus d'or !
Deux ladres se lamentaient sous ma fenêtre, un chien hurlait dans le carrefour, et le grillon de mon foyer vaticinait tout bas.
Mais bientôt mon oreille n'interrogea plus qu'un silence profond. Les lépreux étaient rentrés dans leurs chenils, aux coups de Jacque* mart qui battait sa femme.
Le chien avait enfilé upe ruelle, devant les perluisanes du guet enrouillé par la pluie et morfondu par la bise.
Et le grillon s'était endormi, dès (juola dernière bluette avait éteint sa dernière lueur dans la cendre de la cheminée.
Et moi, il me semblait — tant la fièvre est incohérente, — (jue la lune, grimant sa face , me tirait la langue comme un pondu.
M. Petit raconte que Bertrand l'emmena un jour à Dijon, dans sa modeste chambre. « Un plant de giroflée, sa Heur favorite, s'épanouissait, dit-il, sur la fenêtre au soleil. Il prit dans le tiroir de sa table de travail une liasse de petites feuilles volantes, larg^es comme la main, et en tira au hasard le Clair de Lune ci-dessus, d'une écriture fine, égale, posée. J'ai conservé cette pieuse relique du poète. Le cadre de cette gracieuse composition sera resté dans sa mémoire, et il l'aura reproduite, avec les variantes, d'un goût peu sûr, qui se trouvent dans Gaspard de la Xuit. »
D'un goût peu sûr !... tel n'est pas mon avis. Ce n'est point par le manque de goût que péchait Aloysius Bertrand, ce serait plutôt par le manque de confiance en son instrument, ou, si l'on préfère, par le souci exagéré de la forme, car l'art pour l'art a ses limites, lui aussi, au delà desquelles on tombe dans la préciosité ou la charge, quand ce n'est pas dans le ridicule ou la folie. Or quelque chose me dit que le pauvre Bertrand, s'il n'était pas mort phtisique, serait mort fou.