CHAPITRE VI
PAUL HUET ET EUGENE DELACROIX
I. — Sur le monument de Paul Huet à Saint-Gloud. — Son vrai cadre. — Un mot de Heim sur V Inondation à Saint- Cloud, — Comment Delacroix se lia avec Paul Huet. — L'île Seguin. — L'influence de Constable sur Delacroix. — Originalité de Paul Huet. — Son sentiment de la nature.
— Ses parents, sa première enfance. — Son amitié avec Delacroix lui ouvre les portes du Cénacle.
n. — Delacroix et Victor Hugo. — Comment chacun d'eux entendait la beauté. — Delacroix pendant les représentations de la troupe anglaise, en 4826. — Ses dessins pour la pièce à^Amy Robsart. — Paul Huet au salon de 1827. — Ses Vues de Rouen et du Château d'Arqués. — Sainte- Beuve en rend compte dans le journal le Globe. — Le Sa^* Ion de 4831. — Le Cavalier de Paul Huet inspiré d'une ballade de Victor Hugo. — Gustave Planche soutient l'artiste et Delécluze le combat. — Sainte-Beuve et Delécluzé.
— A propos de Bazin, l'historien. — Lettres inédites de Sainte-Beuve. — Il défend le Romantisme contre Delécluze et venge Paul Huet de ses attaques. — Delacroix et Huet remercient Sainte-Beuve. — Mort de Delacroix. — Huet fait son éloge — L'exposition et la vente des tableaux provenant de l'atelier du grand artiste. — Lettres inédites de Paul Huet et de Mme Victor Hugo.
liï. — La reprise à-Hernani à la Comédie-Française. — Let tre inédite de Paul Huet à Victor Hugo. — Réponse inédite
de Victor Hugo. ~ Paul Huet à Saint-Point. — Son amitié avec Michelet. — Pour la rosette d'officier de la Légion d'honneur. — Une lettre inédite de Sainte-Beuve à ce sujet. — Paul Huet se met à travailler l'eau-forte. — La gravure du Cavalier. — Sa première et dernière œuvre. — - Il meurt d'une attaque d'apoplexie. — Une lettre inédite de Victor Hugo sur sa mort.
On a inauguré naguère, à Saint-Cloud, le buste de Paul Huet. Ce nom ne dit pas grand'chose aujourd'hui au public profane : c^est pourtant Fun des plus beaux de FEcole de peinture de i83o, et celui d'un précurseur, sinon d'un révolutionnaire. Mais Paul Huetp timide et fier comme il l'était, n'attendit jamais la grande renommée que de son talent ennemi du tapage. C'est lui qui disait : « Veut-on faire l'éloge d'un homme ? On ne dit plus qu'il est droit, on dit qu'il est adroit. — L^art n'est plus un sentiment, mais un tour de force. » Et sa mémoire se ressent quelque peu de cette discrétion, bien qu elle ait été pieusement entretenue par un petit groupe de critiques fidèles — comme Ernest Chesneau et Philippe Burty — et par un fils admirable. C'est à la piété de ce fils, tout autant qu'à la dévotion des vrais connaisseurs, que Paul Huet doit le monument qu'il possède aujourd'hui. Remercions-les
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d'avoir mis son effigie dans le seul cadre qui lui convînt. Jamais le royal parc de Saint-Cloud n'inspirera de plus beaux tableaux que les siens.
Heim, le peintre de la Distribution des récompenses au Salon de 1824, qu'on peut voir au musée de Versailles, rencontrant Paul Huet, quelques jours après l'ouverture del'Exposition de i855 où figurait son tableau de l'Inondation de Saint- Cloud, lui disait que le paysage ainsi traité, c'était de la peinture d'histoire.
On en pourrait dire autant de l'ensemble de son œuvre, et je ne serais pas surpris que cette caractéristique ait été pour quelque chose dans la façon tou te spontanée et comme enthousiaste avec laquelle Eugène Delacroix, à l'âge de vingt-trois ans, rechercha l'amitié de Paul Huet, qui en avait dixneuf.
C'était pendant l'hiver de 182 2- 182 3. Delacroix, qui avait déjà exposé la Barque du Dante j ayant remarqué à la vitrine d'un marchand une étude de paysage aussi forte que neuve, demanda un soir à ses camarades Poterie t; Jadin et Comairas (i) s'ils pouvaient lui dire de qui elle était.
(i) Comairas (Philippe), né à Saint-Germain-en-Laye, le 24 octobre i8o3, mort à Fontainebleau, le i4 février 1876, fut un des meilleurs élèves d'Tng"res. Voir sur lui et sur Jadin notre livre intitulé la Jeunesse dorée.
— <( Mais elle est d e ce petit qui précisément travaille cette semaine à côté de toi. Il n'est pas là, ce soir, et c'est fâcheux, car il serait bien heureux de t'entendre,ilapour toi la plus grande admiration. »
Le lendemain, Delacroix s'installait sans plus de cérémonie dans la petite chambre de la rue Madame, 27, où le jeune paysagiste travaillait à son tableau du Cavalier. Il y resta un mois, retenu et charmé qu'il était par la manière large et lumineuse, en même temps que naïve, dont Huet interprétait la nature. Qui donc avait été son premier maître ? On peut dire que ce fut le génie de l'île Séguin. Reçu comme un enfant de la maison dans la famille de son ami d'enfance, le peintre de portraits, Lelièvre, qui habitait tous les étés cette île du Bas-Meudon, il y sentit éclore ses premiers rêves de paysagiste. Il faut dire qu'à cette époque l'île Séguin était un lieu de délices avec ses grands arbres et ses hautes herbes^ qui la faisaient ressembler à une île déserte.
C'est là, dans la buée transparente qui baignait les joncs et les saules, que Paul Huet fixa sur la toile ses premiers effets de lune ; c'est là qu'à travers les vapeurs du fleuve il regardait, matin et soir, se lever et se coucher' le soleil rouge sur la Seine frissonnante ou endormie ; c'est là enfin qu'il
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put étudier tout à son aise le jeu de la lumière dans les chaudes adverses de Torage, la montée subite ou progressive des eaux et les grandes inondations qui transformaient le parc de Saint-Cloud en un vaste marécage.
Sa première impression de U Inondation de SainUCloud^ exécutée trente-cinq ans plus tard, date de cette époque, tant il est vrai que Paul Huet avait une mémoire des yeux extraordinaire. Ce qu^il avait vu une fois se gravait à tout jamais dans son esprit ; il lui arrivait souvent, même vieux, de dessiner ou de peindre, au retour d'une longue promenade, les moindres plis de terrain sans avoir pris la plus petite note, — et c'était d'une fidélité à toute épreuve. On prétend que c'est Bonnington qui lui apprit à semer les nuages blancs dans l'azur du ciel ; c'est possible, mais, comme me le disait un jour Lansyer, qui l'admirait, Paul Huet avait trouvé le moyen de capter, de transporter sur sa palette toute la nacre du ciel de Paris.
Le Cavalier fini, Delacroix quitta l'île Séguin, mais, un an après, quelle ne fut pas sa surprise en retrouvant la couleur claire, la manière simple et jusqu'à la « texture » de Huet dans les paysages de Gonstable qui venaient de faire leur apparition,
au Louvre! Son impression fut si vive que, s'il faut en croire M. Frédéric Villot, il rentra précipitamment dans son atelier et reprit son Massacre de Scio, qui était presque terminé, « pour empâter les lumières, introduire de riches demi-teintes, donner par des glacis de la transparence aux ombres, faire circuler le sang et palpiter les chairs ». La vérité qu'il avait entrevue au Bas-Meudon venait de se révéler à lui dans un flot de lumière (i). A partir de ce jour-là, chaque fois qu'on soutint en sa présence que Paul Huet s'était inspiré de Constable,il prit hardiment sa défense, disant et répétant que, s'il s'était rencontré avec le peintre anglais, son ami ne lui devait rien. Il avait puisé, en effet, le sentiment de la nature chez les grànds écrivains romantiques, et c'est pour cela que^dans tous ses paysages, il a fait la part de l'idéal et de l'imagination. Il a peint quelque part un pensif oiseau d'eau, qui se tient tout seul dans une petite baie écartée et ombreuse. En le voyant, Michelet disait: « C^est lui (2). » Et moi, quand je regarde quelqu'une de ses toiles, que ce soit une clairière,
(1) Et SCS Agendas témoignent que cette impression ne le quitta jamais. On y trouve cette note, qui date du second Empire : « Eté voir Régnier, chez qui j'ai revu une esquisse de Gonstable : admirable chose et incroyable. Ce Gonstable me fait grand bien. »
(2) Le Temps, du 12 janvier 1869.
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un sous-bois, un étang, une prairie, il me semble gu'au détour du chemin, au bord de Teau, derrière tel bouquet d'arbres, tout à Theure appa" raîtra quelque figure mélancolique sortie de Fimag-ination d'un de ses auteurs favoris. N'est-ce pas lui, d'ailleurs, qui, après avoir lu l'article de Baudelaire sur les paysagistes de la fin de l'Empire, lui écrivait :
(( Les paysagistes de mon temps étaient moins gais, témoin Obermann. Ce n'est pas la gaieté qu'on leur reprochait : ils s'appelaient Jean-Jacques Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, Georges Sand. Voilà les maîtres, les paysagistes d'alors, les émus et les passionnés qu'on admirait et qui, je l'espère, ne sont pas encore oubliés (i). »
Et c'est pour cela, sans doute, qu'il voyait la nature avec les yeux de Constable. En effet, la même éducation fait généralement les mêmes âmes; le paysagiste anglais avait commencé, lui aussi, à regarder les bois, le ciel et l'eau à travers l'œuvre des poètes lakistes, et nous savons ce qu'il pensait de l'ancienne école française de paysage. Il écrivait de Paris, en 1824 :
« Mes affaires sont en bonne voie ; bien que le
(i) Lettre du 2 septembre 1868.
directeur du musée du Louvre, M. le comte Forbin, eût, dès le commencement, placé mes tableaux au Louvre dans un endroit fort respectable, au bout de quelques semaines, leur réputation s'étant accrue, on les a enlevés pour les mettre à une place d'honneur, et deux sont en première ligne dans le grand salon. Je dois beaucoup aux artisteSjpour les réclamations faites par eux en ma faveur, et j'excuse le comte qui, n'étant pas peintre (i), je pense, a cru, en voyant le raboteux de la couleur, que ces tableaux devaient être vus à distance. On s'est aperçu de l'erreur et bientôt on a reconnu la richesse de la texture, ainsi que le soin apporté à rendre la surface des objets. On a été frappé de la fraîcheur et de la vivacité des teintes, qualifiées introuvables dans les tableaux français. La vérité est qu'ils étudient, et beaucoup même, mais seulement les tableaux, et, comme le dit Northcote, ils n'ont pas plus connaissance de la nature que les chevaux de fiacre des pâturages. Habituellement, ce qui est le pire, ils peignent des études d'objets séparés, tels que des feuilles, des rochers, des pierres, etc., en sorte qu'ils ne voient que des morceaux isolés, détachés de l'ensemble, et qu'ils négligent l'aspect géné-
(i) Constable était mal renseig-né : le comte de Forbin avait traversé l'atelier de Boissieu, à Lyon, et celui de David, à Paris.
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ral de la nature, ainsi que de ses différents effets. J^ai appris hier que le propriétaire de mes tableaux en demande iS.ooo francs. On aurait acheté pour le g-ouvernement la Charrette^ mais il n^a pasvoulu s'en défaire séparément. Les artistes, dit-on, veulent les acquérir pour les placer dans un lieu où ils pourront les voir (i). »
Delacroix ne fut donc pas seul à les admirer ; mais, s'il subit Tinfluence des deux paysagistes, français et anglais, Huet ne pouvait manquer de subir la sienne, et j'en vois, quant à moi, la trace dans la façon dont il a campé et vêtu le personnage de sonCaualier. De même que Victor Hugo s'amusait tout jeune aux antithèses, Delacroix recherchait déjà le contraste violent des couleurs opposées, et je pense que ce fut pour entrer dans ses vues que Paul Huet donna une monture blanche à son cavalier rouge.
Il ne faut pas oublier qu'il n'avait alors que dixneuf ans, qu'il se cherchait encore, en dépit de sa précoce maîtrise, et que, chez lui, le paysagiste était doublé d'un peintre de fig-ure : il avait passé près de deux ans dans les ateliers de Gros et de Guérin. Il était même élève de Guérin lorsque Géricault
(i) Lettre publiée par M. Frédéric Villot dans la Revue universelle des Arts (janvier 1857).
iGo
exposa son Naufrage de la Méduse. L'admiration, Tenthousiasme qu'il montra pour ce chef-d'œuvre excitait les railleries de ses camarades, qui le traitaient de fou (( furieux » ; il les laissait dire, convaincu que le temps lui donnerait raison.
Mais je m'aperçois que je n'ai rien dit encore des origines et de la condition sociale de Paul Huet. Quand on les connaîtra, on ne sera pas étonné que Delacroix se soit pris pour lui d'une amitié profonde, car sous son masque à la Talleyrand, derrière ses allures hautaines, ce grand garçon au front olivâtre, à l'œil fulgurant, à la bouche railleuse, cachait un grand fonds de tendresse et de générosité natives, et lui-même avait assez souffert étant jeune pour compatir au malheur des autres.
Huet était né sous une mauvaise étoile, et je l'entends d'ici, durant les courts repos qui suivaient leurs séances de peinture, conter d'une voix basse à Delacroix son enfance douloureuse et sa jeunesse orpheline. Ses parents, marchands de toile à Paris, avaient été ruinés par la Révolution ; son père avait échappé par miracle à la guillotine. Venu au monde en i8o4, vingt ans après le quatrième de ses frères et sœurs, il devait porter la peine de sa naissance intempestive. Mal vu d'abord, sa consti-
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tution grêle et maladive le fit ensuite chérir davantage. Mais, ayant perdu sa mère à Tâgede sept ans, il fut, du même coup^ sevré de caresses. On le mit au lycée Bonaparte, où il poussa ses études jusqu'en seconde; après quoi, un de ses oncles ayant parlé de le faire concourir pour TEcole normale, notre collégien, qui avait déjà le professorat en horreur, déclara qu'il voulait faire de la peinture. Cela ne plaisait guère à son père, mais^ devant son insistance et ses larmes, le bonhomme céda. Le petit Paul avait toujours montré du goût pour les images, coloriées ou non, qu'il voyait aux vitrines des libraires, et plus d'une fois il était revenu à la maison avec une lithographie de Charlet ou de Géricault. La mode était aux lithographies, depuis que le baron Taylor avait donné à cet art merveilleux, aujourd'hui si délaissé, ses lettres de grande naturalisation dans les Voyages pittoresques et romantiques: c'était le gagne-pain ordinaire des jeunes artistes ; il n'était pas rare qu'on en rencontrât dans la rue avec une pierre sous le bras. Paul Huet avait une prédilection marquée pour les dessins de Charlet à la mine de plomb. Cette prédilection dura tant qu'il vécut, et c'est évidemment pour ce motif que Delacroix^en mourant, lui légua toutes ses lithographies de Charlet.
Après avoir reçu les premières leçons de peinture d'un élève de David, Huet entra dans Fatelier de Gros, qu'il abandonna bientôt sur un mot dur du maître. Gros, passant un jour derrière lui, regarde son académie, s'arrête et à haute voix lui en fait compliment. Il lui demande son numéro de réception à l'Ecole des Beaux-Arts. Huet répond qu'il a été exclu du concours comme trop faible. « Pourquoi diable aussi faites-vous des jambes trop courtes ? » s'écrie Gros humilié dans son amour-propre de professeur. Et il repoussa brusquement le carton de son élève qui, plus humilié que lui encore et tout saignant de cette injure gratuite, entra peu après chez Pierre Guérin. 11 avait alors dix-sept ans.
Subitement il perdit son père; comme il était à peu près sans ressources, il quitta résolument l'École et se résigna à demander son pain à sa palette. Mais il avait beau avoir du talent etpromettre un précurseur, son pinceau était incapable de pourvoir à son entretien ; il vivait littéralement de privations. Bientôt il tomba malade. Son fils garde comme une relique le portrait à l'aquarelle que fit de lui, pensant qu'il était perdu, sonami Comairas. Ce portrait est saisissant et vous serre le cœur. La figure de Huet est d'une maigreur effrayante; la physionomie, celle d'un homme près de finir, mais
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les yeux ont une expression, un éclat extraordinaires : il semble que le peu de vie qui reste au jeune malade s'y soit toute réfugiée (i).
Il guérit cependant, et, quand il fut en état de reprendre son pinceau et ses crayons, Delacroix lui procura quelques travaux lucratifs . Ainsi fut resserré encore le lien qui les unissait Tun à Tautre, et leur amitié toujours en éveil dura exactement quarante ans. En voulez-vous d'autres témoignages? La correspondance de l'un, le journal et la mort de l'autre vont tout à l'heure en fournir d'aussi nombreux que touchants. — Mais il faut d'abord que j'introduise Paul Huet dans le Génaclede Joseph Delorme. Quoiqu'il y soit entré fort discrètement et qu'il n'y ait jamais fait de bruit, ce ne fut pas le moins fidèle des artistes qui se groupèrent, à partir de 1827, autour de Victor Hugo.
Les relations de Paul Huet avec le Cénacle ne remontaient pas plus haut que l'année 1829. Il habitait, à cette époque, aun° 27, rue de Madame, à deux pas, par conséquent^ de chez Victor Hugo.
(i) C'est ce portrait que nous reproduisons dans ce livre.
Mais on aurait tort d'en conclure que ce voisinage tout fortuit favorisa leur commerce. La misère et les sacrifices de toute nature que Huet s'imposait par amour de Tart, depuis la mort de son père, l'avaient rendu encore plus sauvage, et je crois bien qu'il n'eût pas fait de sitôt la connaissance du jeune chef de l'Ecole romantique, si Eugène Delacroix ne Tavait en quelque sorte pris par la main et entraîné rueNotre-Dame-des-Champs. Delacroix avait fait la connaissance de Victor Hugo en 1826. On a dit, et cela est vrai, que le génie du poète était antipathique à celui du peintre. Mais cette antipathie, qui finit par devenir récipr oque^ ne se déclara chez Delacroix qu'à la longue, lorsque le style de Victor Hugo se fut éloigné « de la vérité et de la simplicité » que recherchait par-dessus tout, dans la seconde moitié de sa vie, l'auteur des fresques de Saint-Sulpice. Victor Hugo était alors en exil. Gomme il n'était jamais en retard pour rendre à ses contradicteurs la monnaie de leur pièce, il s'oublia un jour jusqu'à traiter de grenouilles les créations féminines de Delacroix, disant qu'il avait toutes les qualités, moins une : la beauté, et que dans toute son œuvre, en exceptant V Apparition des Anges de l'église Saint-Paul, et le torse de la femme du Massacre de Scio, il
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n'y avait pas une seule femme vraiment belle (i).
Ce propos fut-il rapporté à Delacroix? on le dirait, car je trouve dans ses agendas une phrase qui a tout Tair d'une risposte à Victor Hugo.
« Cette fameuse beauté est^ au dire de tout le monde, le but des arts : si c'est l'unique but, que deviennent les gens comme Rubens, Rembrandt et généralement toutes les natures du nord qui préfèrent d'autres qualités. Demandez la beauté à Puget, adieu sa verve ! »
Tout cela est fort contestable, mais, en 1826, Victor Hugo et Delacroix avaient à peu près le
(i) Victor Hugo en Zélande, p. 209. — a II a l'expression, disait Hugo, mais il n'a pas l'idéal. Ses Femnics d'Alger, par exemple, cette orientale étincelante de lumière et de couleur, sont le type de cette laideur exquise propre aux créations féminines de Delacroix. — Mais, lui répondit Arthur Stevens, devant qu'il parlait de la sorte, l'expression n'est-elle pas à elle seule la beauté ? Y a-t-il un type de beauté définitif et patenté ? Avec de g-rands yeux, un nez droit,, une petite bouche, un menton rond, un front haut et un visage ovale, la devanture d'un coiffeur fabrique et expose un monstre. Avec un front bas, une grande bouche, un nez camus et de petits yeux, Eugène Delacroix compose, rêve et crée la beauté. — La beauté, non ; repartit Hugo, mais son éclair. J'ai dit un jour à M^^ Dorval un mot qu'elle a eu raison de s'approprier et qui passe aujourd'hui pour avoir été dit sur elle par elle-même : « Vous n'êtes pas jolie, vous êtes pire 1 » Eh bien, ce mot, on peut l'adresser à toutes les femmes de Delacroix. On peut dire à ses odalisques, on peut dire à son Ophéliey à sa Marguerite, à sa Médêe, à sa Mater Dolorosa, on peut dire à sa^ Madeleine : Noms n'èits pas belles, vous êtes pires. La ligne divine de beauté apparaît lumineuse, mais brisée, sur vos visages : vous êtes Téclair, c'est-à-dire réblouissante grimace du rayon... »
même idéal, tous deux communiaient en Racine et en Shakespeare pour lesquels ils avaient une égale admiration, et, deux ans après, quand la troupe anglaise parut sur le théâtre de TOdéon, le peintre écrivait au poète dans son enthousiasme :
(( Eh bien ! envahissement général : Hamlet lève sa tête hideuse ; Othello prépare son poignard essentiellement occiseur et subversif de toute bonne police dramatique. Qui sait encore? Le roi Lear va s'arracher les yeux devant un public français. Il serait de la dignité de l'Académie de déclarer incompatible avec la morale publique toute importation de ce genre. Adieu le bon goût ! Apprêtezvous dans tous les cas une bonne cuirasse sous votre habit. Craignez les poignards classiques, ou plutôt immolez-vous courageusement pour nos plaisirs à nous autres barbares (i). »
Delacroix faisait ici allusion à la représentation prochaine de la pièce d' Amy Robsart, dont ir'avait dessiné tous les costumes (2).
(1) Correspondance de Delacroix.
(2) On connaît la lettre que Delacroix adressa à Victor Hug'o à cette occasion :
Il lui écrivait de Mantes : a Je vous envoie, mon cher ami, la presque totalité des costumes en question. Le tailleur peut entrer en danse. Il n'y comprendra peut-être rien du tout. Mais, au reste, j'arrive moi-même pour éclaircir toutes difficultés. Je n'ni qu'une peur, c'est que tout cela n'ait été bien tardif. Nous aurons peut-être de la peine à obtenir certaines choses. Mais je les attends à Crom-
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On juge de Taccueil que reçut Paul Huet dans le milieu surchauffé du Cénacle.
Il n'avait jusque-là exposé au Salon qu'une Vue des environs de La F ère (182 7), mais dans les derniers mois de Tannée 1829, il fît pour le Diorama Montesquieu une Vue de Rouen ^ une Vue du Château d'Arqués^ de quarante pieds de développement, qui attirèrent Fattention de la critique et mirent la plume à la main de Sainte-Beuve. Le 28 octobre i83o5Sainte-Beuve écrivait dans le Globe:
«Nous avions déjà vu deux ou trois paysages de M. Huet exposés à la galerie Golbert, et dans tous un même caractère nous a frappé, à savoir Tintel-
well ou a quelque besogne qui sera tout entière votre sang- et le fruit de vos entrailles. Dieu veuille que ce soit bientôt! Je vous souhaite, en attendant, une patience de saint pour ce qui vous reste à arracher à ces têtes de bois. La veille de mon départ, j'ai rencontré fortuitement celui qui fait Flibbertgilbert (a). Il me parait effectivement dans de bonnes dispositions et quant à certains doutes où il se trouvait encore, j'ai fait de mon mieux -pour le convertir.
« Adieu, mon cher Victor, veuillez faire agréer à madame Hugo mon hommage respectueux et croyez à ma vive amitié et à l'empressement que je serais bien heureux de mettre à vous être encore bon à quelque chose de meilleur que ces barbouillages.
« Un ami,