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CHAPITRE II

VICTOR HUGO ET SAINTE-BEUVE

De Cromwell au Tableau.

I. — Les méfaits du boulevard Raspail, — La maison de Victor Hugo, rue Notre-Dame-des-Champs . — Les regrets qu'elle m'inspire. — Comment Victor Hugo vint y habiter.

— Lettre inédite de Brifaut à ce sujet. — La chambre au lys d'or. — Le Moulin de beurre. — Les violons de la mère Saguet. — Une lettre inédite d'Alfred de Musset sur Notre- Dame de Paris.

IL — Sainte-Beuve entre en relations avec Victor Hugo. — Ses articles sur les Odes et Ballades. — Il le met en garde contre l'abus de la force. — UOde à la Colonne. — Lettre inédite de Lacretelle. — Victor Hugo lit son Cromwell chez son beau-père. — Critiques que lui en fait Sainte- Beuve. — La genèse de ce drame. — Les Cromwell de Balzac et de Mérimée inspirés du Cromwell de Villemain.

— Comme quoi le Cinq-Mars de Vigny inspira le Ci^omwell d'Hugo. — Rapprochements à ce sujet.

III. — Les conversations de . Victor Hugo et de Sainte-Beuve sur la poésie française au xvi^ siècle. — Le Tableau de Sainte-Beuve. — Ignorance dans laquelle on était alors à l'endroit de la Pléiade. — Victor Hugo recommande Sainte- Beuve à Charles Nodier. — Lettre inédite, ~ Vers autographes de Ronsard sur un livre d'heures ayant appartenu probablement à Marie, de Bourgueil. — Sainte-Beuve se décide à publier un choix de poésies de Ronsard. — Son Tableau met le xvi^ siècle à la mode. — Il part ensuite pour l'Angleterre.

Le percement du boulevard Raspail aura été funeste à deux maisons romantiques et non des moindres.

II y a deux ou trois ans, on démolissait, rue du Cherche-Midi, Tancien hôtel des Conseils de guerre, autrement dit Thôtel de Toulouse, où M"^' Victor Hug-o, née Adèle Foucher, habita avec ses parents jusqu'à son mariage.

Il ne reste rien aujourd'hui de la maison que Victor Hugo habita,de 1827 à i83o,à l'entrée de la rue Notre-Dame-des-Champs, et je suis de ceux qui la regretteront toujours, parce qu'elle offrait, au point de vue de l'histoire du Romantisme, un intérêt de beaucoup supérieur à celle de la place Royale où l'on a installé le Musée Victor-Hugo.

Je ne comprends même pas que la famille du grand poète et la Ville de Paris n'aient pas fait les sacrifices nécessaires pour l'approprier à cet usage. Cela eût été si facile ! on aurait pu faire un si joli square avec le jardin décoré des bustes en marbre des principaux poètes du temps !

— C'est une. maison banale, me disait un jour M. Paul Meurice.

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— Pardon, lui répondis-je, et les souvenirs ?

— Sans doute, mais Victor Hugo y séjourna si peu !

Qu'importe ! c'est tout de même dans cette vieille maison sans style et qui ressemblait à quelque chartreuse, avec son avenue plantée de grands arbres, et le beau parc dont elle était entourée, c'est là que l'ancien Cénacle de la Muse française se reforma, au printemps de 1827, sur des bases plus larges et plus libérales; que Sainte-Beuve, Alfred de Vigny, Musset et Lamartine, pour ne citer que les plus illustres, firent entendre quelquesuns de leurs plus beaux vers, et que Victor Hugo composa, dans le seul espace de trois ans, ses dernières Odes et Ballades^ la préface et la fin de Cromwell, les Orientales^ une bonne partie des Feuilles d' Automne ^Mar ion de Lorme et Hernani.

Il me semble que cela compte et justifie hautement les regrets que cette maison m'inspire.

Pendant quelque temps, après que les travaux de voirie eurent éventré l'avenue qui la séparait de la rue Notre-Dame-des-Champs, il avait été question de conserver, faute de mieux, les deux magnifiques ormeaux que le hasard venait de placer au milieu de la chaussée de la voie nouvelle. Dans ce cas, la commission des inscriptions parisiennes aurait

appendu à leur tronc une enseigne, pour rappeler aux passants les grands événements littéraires dont ils avaient été les témoins, et la Ville de Paris, en guise de refug^^aurait fait mettre à leur pied un banc circulaire où, tout en se reposant, les touristes auraient pu méditer sur la fragilité des choses humaines.Mais il paraît que le métropolitain qui court sous le boulevard Raspail ne permit pas de donner suite à cette pieuse pensée. Et les deux arbres qui avaient vu passer tant de célébrités sous leurs branches, et dont les troncs majestueux s'élevaient hier encore dans le ciel, comme deux colonnes jumelées à chapiteaux verts, les deux ormeaux contemporains du Cénacle de Joseph Delorme înrent abattus le jour même où mon ami, le peintre Jean Corabœuf, prévenu de leur exécution, fît le joli dessin qu'on peut voir en tête de ce chapitre.

Je tiens à le remercier ici de m'avoir dédié cette fidèle image.

Parlerai-je à présent des circonstances dans lesquelles Victor Hugo devint locataire de cette maison?

Il habitait précédemment, go^rue de Vaugirard, au-dessus d'un atelier de menuiserie qui aurait dû lui rappeler celui de son grand-père, un très modeste appartement dont le petit salon, au bout de quelques mois, fut incapable de contenir le nombre

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I chaque jour grandissant des poètes et des artistes qui se rangeaient sous sa bannière.

Gomme il avait beaucoup d'amour-propre , qu'il était très ambitieux, et que sa situation matérielle s'améliorait d'une année à l'autre, il se décida, au printemps de 1827, à transporter ses pénates au n^ II de la rue Notre-Dame-des<Ghamps (i).

• Là, du moins, il se trouva plus aularge; d'abord il avait la jouissance du parc agrémenté d'une pièce d'eau,dont les faux ébéniers éventaient ses fenêtres, et puis il n'avait que quelques pas à faire pour se trouver en pleins champs du côté du Mont-Parnasse*

I Son appartement était situé au premier étage. On y accédait par un escalier tournant qui prenait

(i) A cette occasion Brifaut, lui adressait la spirituelle lettre que voici :

« N'ai-je pas eu la maladresse d'aller vous chercher dans la rue de Vaugirard pour vous remercier de votre belle ode (a), mon cher ami ? Vous étiez parti pour la gloire, et, par malheur, ce quartier-là m'est inconnu. Je n'ai encore pu vous atteindre et vraiment je suis désolé. Quand vous remettrez pied à terre dans notre tas de boue et de fumier que nous nommons Paris, faites -moi savoir cette nou- ' velle; j'irai bien vite vous enibrasser ; mais comment espérer que vous redescendiez vers nous, chétifs ? En tout cas, croyez que, du fond de mon néant, je pense beaucoup à vous dans votre gloire, et que s'il n'y a personne qui vous admire plus, personne aussi ne vous aime autant que moi.

« Mille tendres amitiés à l'ami, mille sincères hommages au génie.

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