‹ Le cénacle de Joseph Delorme,Chapitre 20 sur 46 · MARCELINE VALMORE · texte numérisé non relu

MARCELINE VALMORE

(Lettre inédite tirée de l'Album de Mm» Victor Hu^o et commun!*quée par M. Lefèvre-Vacquerie. )

(î) Elle était à côté de la maison portant le 11° 9.

Et votre époux absent et sorti pour rêver^

J'entre pourtant ; et vous, belle et sans vous lever,

Me dites de m'asseoir,nous causons; je commence

A vous ouvrir mon cœur, ma nuit, mon vide immense.

Ma jeunesse déjà dévorée à moitié.

Et vous me répondez par des mots d'amitié ;

Puis revenant à vous, vous si noble et si pure.

Vous que, dès le berceau, l'amoureuse nature "

Dans ses secrets desseins avait formée exprès,

Plus fraîche que la vigne au bord d'un antre frais.

Douce comme un parfum et comme une harmonie ;

Fleur qui deviez fleurir sous les pas du génie :

Nous parlons de vous-même, et du bonheur humain,

Comme une ombre d'en haut couvrant votre chemin,

De vos enfants bénis que la joie environne.

De l'époux, votre orgueil, votre illustre couronne...

Quand Sainte-Beuve entra chez Victor Hugo, le poète des Odes et Ballades^ suivant une des modes d'alors, allait quelquefois avec des amis, dont Robelin, Boulanger, Charlet, les Devéria, manger des galettes au Moulin de beurre. Il était situé entre les rues de Vanves et de Vercingétorix, à Tendroit où a été élevée depuis la chapelle de Notre-Dame de Plaisance.

Une fois là, on se répandait, à Theure du dîner, dans les guinguettes environnantes et Ton ne rentrait qu'à la nuit close.

Un dimanche, Abel Hugo, cherchant à manger, entendit une musique sous les arbres. Il se dirigea de ce côté et vit une maisonnette entre cour et

VICTOR HUGO ET SAINTE-BEUVE

jardin, très ombragée et très fleurie. Quêtaient Les vagues violons de la mère Saguet^

qui faisaient cette musique.

Il dîna sous une tonnelle et fut si content de la cuisine qu'il amena quelques jours après son frère Victor et leurs amis communs. Le menu n'était pas très varié, la mère Saguet n'ayant pour gardemanger que les œufs et les poulets de sa bassecour, mais elle avait une façon à elle d'accommoder le poulet à la sauce piquante, et elle n'écorchait pas sa clientèle de passage. Pour vingt sous, on avait deux œufs frais à la coque ou sur le plat, un poulet sauté, du fromage et du vin blanc à discrétion. C'était pour rien. Aussi tous les rapins, les gens de lettres et les membres du Caveau connaissaientils le restaurant de la mère Saguet.

Naturellement, Sainte-Beuve y alla comme tout le monde. Je crois même qu'il y rencontra un jour Thiers et Mignet, venus là pour se consoler de la bouillabaisse. Mais Sainte-Beuve préférait à tous les dîners des guinguettes de la banlieue une bonne causerie avec Victor Hugo, sur le canapé de la chambre au lys d'or, rue Notre-Dame-des-Champs, et comme sa conversation était un charme, on profita, chezses voisins, du mariage d^Abel Hugo, suivi

à bref délai de la mort du g-énéral, pour sacrifier au plaisir de l'entendre les pique-niques et les airs de violon de la mère Saguet. Cela ne les empêcha pas, d'ailleurs, quand vinrent les soirées de la belle saison des Orientales ^ d'aller voir coucher le soleil dans la plaine de Vaugirard ou contempler du haut des tours de Notre-Dame les reflets sanglants de l'astre sur les eaux du fleuve (i).

Nous avons même de ce temps une amusante lettre d'Alfred de Musset. Il était tout gamin alors, puisqu'il avait dix-huit ans à peine, mais c'était une raison de plus pour qu'il se mêlât aux jeux de ses aînés du Cénacle. Un jour donc qu'il avait promis à Victor Hugo de faire avec lui l'ascension des tours de Notre-Dame, il s'excusa par le billet que voici :

« Je suis désolé, mon cher ami, de ce qu^il m'est impossible d'être demain avec vous à Notre-Dame. J'ai fait la plus grande imbécillité du monde en acceptant votre aimable invitation. Mais il y a huit jours que je dois monter à cheval demain; c'est une partie avec d'autres. Je ne serais jamais à cinq heures chez vous, habillé, et j'aurais, de vous manquer de parole, une peur horrible qui ne me

(i) Sainte-Beuve, Portraits contemporains, article Hug"0, p.4i4.

VICTOR HUGO ET SAINTE-BEUVE

servirait à rien. Je vous verrai chez M. Nodier, s'il ne pleut des hallebardes la tête en bas. — Recevez mon excuse et repentances . Quelque désagrément que vous cause ma maladresse, j'en suis toujours plus vexé que vous.

« ALFRED DE MUSSET (f). ))

On sait comment Sainte-Beuve fut mis en relations avec Victor Hugo. J^ai raconté les choses tout au long dans mon livre sur Tillustre critique (2), Je les résumerai donc ici en quelques lignes, sauf à m'étendre sur certains faits que je ne connaissais pas à cette époque.

Sainte-Beuve était rédacteur au Globe depuis 1824, et M. Dubois, qui l'avait eu comme élève en rhétorique, lui témoignait un intérêt tout particulier. A la fin de Tannée 1826, le directeur de ce journal, ayant reçu une nouvelle édition des augmentée de Ballades (3), offrit à Sainte-Beuve d'en rendre

(1) Lettre inédite tirée de FAlbum de M"^^ Victor Hugo et communiquée par M. Lefèvre-Vacquerie.

(2) Sainte-Beuoe, son e&prit, ses idées, ses mœurs, 2 vol. au Mercure de France, 1904.

(3) L'édition de 1826, en 3 vol. in-12, ne parut pas le même jour et ne fut pas imprimée sur les mêmes presses.

Le tome lll intitulé Odes et Ballades, imprimé chez J.Tastu, fut

compte, ce qu'il accepta d'autant plus volontiers que, depuis longtemps déjà, il avait beaucoup d'estime pour le talent de ce jeune barbare )), comme l'appelait M. Dubois. L'article de Sainte-Beuve parut dans le Globe des 2 et 9 janvier 1827 et fut très remarqué. C'était la première fois qu'on parlait de Victor Hugo avec un réel accent de sympathie et un sens critique aussi juste.

Sur le premier volume des Odes^ Sainte-Beuve disait : « L'apparition de ces premières poésies fut saluée comme l'un de ces phénomènes littéraires dont les muses seules ont le secret. M. Hugo devait cette étonnante précocité et à la trempe de son âme et aux circonstances de ses plus tendres amitiés. — Style de feu, étincelant d'images, bondissant d'harmonies. »

Mais une autre cause que la politique nuisit au succès de ce livre.

annoncé dans la Bibliographie de la France du mercredi i5 novembre 1826, sous le no 7064. H en fut fait deux tirag'es, si l'on s'en rapporte au titre qui n'est pas libellé de la même façon dans tous les exemplaires. Celui que j'ai sous les yeux porte la mention : tome troisième, et T'épigraphe : « Renouvelons aussi toute vieille pensée », est signée Joachim du Bellay, tandis que sur d'autres cette mention n'existe pas, et que l'épigraphe est signée seulement J. du Bellay.

Les tomes I et II, intitulés Odes, 3^ édition, furent imprimés chez Pinard et annoncés à la Bibliographie de la France, le samedi 18 novembre 1826, sous le n» 71 18.

L'ouvrage parut chez Ladvocat, libraire de S, A. S. M. le duc de Chartres, sous la date de MDCCGXXVII.

VICTOR HUGO ET S AINTE-BEU VD

« A côté des Odes de circonstance, se trouvaient dans le premier recueil des pièces telles que la Chaiive-souris et le Cauchemar qui trahissaient chez M. Hug'o je ne sais quel travers d'imagination contre lequel le goût français se soulève. Oubliant que certaines images difformes, pour être tolérables en poésie, doivent y rester enveloppées du même vague dans lequel elles glissent sur notre âme, il s'est mis de gaieté de cœur, et avec toutes les ressources du genre descriptif, à analyser les songes d'un cerveau malade, et il a terminé la Chauve-souris au grand jour pour mieux en détailler la laideur. Il n'y aurait là qu'une orgie d'imagination jusqu'à un certain point excusable, si M. Hugo n'y revenait souvent. Mais dans son roman de Han rf'/^/a/zrf^, remarquable à tant d'autres égards, il a passé toutes les bornes ; et son brigand est doué, grâce à lui, avec un luxe et une prédilection qu'on ne sait comment qualifier. îl en est résulté des impressions fâcheuses contre l'auteur. Le ridicule s'est formé de ce côté pour se venger d'un poète dédaigneux de la faveur populaire, et laissant les nobles parties dans l'ombre, on a fait de son talent, aux yeux de bien des gens, une sorte de monstre hideux et grotesque, assez semblable à l'un des nains de son roman... »

PZt après avoir admiré dans Trilby Tagilité et la prestesse du rythme et surtout la verve avec laquelle Hugo avait rendu Forgie satanique de la Ronde du Sabbat^ Sainte-Beuve mettait le jeune poète en garde contre Tabus de la force, comme s'il avait deviné que là serait, en effet, son écueil :

(( En poésie, disait-il, rien de si périlleux que la force : si on la laisse faire, elle iabuse de tout ; par 1 elle, ce qui n'était qu'original et neuf est bien près de devenir bizarre ; un contraste brillant dégénère en antithèse précieuse ; Fauteur vise à la grâce et \ à la simplicité ; il ne cherche que Fhéroïque et il rencontre le gigantesque; s'il touche jamais le gigantesque, il n'évitera pas le puéril (i). »

Après avoir lu Farticle de Sainte-Beuve, Victor Hugo s'en fut remercier M. Dubois et lui demanda le nom etFadresse de son collaborateur, qui n'avait signé que des initiales S. B. Quel ne fut pas son étonnement d'apprendre qu'il habitait à côté de chez lui, rue de Vaugirard (2). Il alla pour le voir, et

(1) Chose curieuse, Lamartine avait fait le même reproche à Victor Hug'O,* quelques années auparavant.

(( Ces jours-ci, lui écrivait-il le 8 juin 1828, nous rehsions vos ravissantes poésies et votre terrible Han, Soit dit en passant, je le trouve aussi trop terrible ; adoucissez votre palette ; l'imagina tion, comme la lyre, doit caresser l'esprit ; vous frappez trop fort :

je vous dis cela pour l'avenir » {Lettres de Lamartine à Victor

Hugo publiées dans la Revue de Paris du i5 avril 1904.)

(2) Victor Hugo habitait au no 90 et Sainte-Beuve au n° 94.

VICTOR HUGO ET SAINTE-BEUVE

ne Tayant pas reacontré lui laissa sa carte. Le lendemain Sainte-Beuve lui rendit sa visite, et, dès cette première entrevue, Victor Hugo sentit qu'il avait trouvé son homme. Jusque-là il n'avait guère fréquenté que des poètes louangeurs, incapables de discuter ses idées et de lui montrer les points faibles de son esthétique. Cette fois, le hasard le mettait en présence d'un critique qui, malgré sa jeunesse, avait déjà réponse à tout et pouvait soutenir le pour et le contre. Victor Hugo était trop soucieux de ses intérêts pour ne pas se l'attacher par la cordialité de son accueil. Et, en effet, au bout de quelques jours, Sainte-Beuve devint un des familiers de sa maison. Je dois dire que, de son côté, il ne néghgearien pour précipiter cet heureux résultat. C'est ainsi qu'au mois d'avril 18*27, Victor Hugo ayant quitté son appartement de la rue de Vaugirard, pour en prendre un rue Notre -Dame-des- Champs, Sainte-Beuve décida sa mère à aller habiter la même rue (i). Mais, dans l'intervalle, la lecture et la critique de CromwellylenTS échanges de vues sur Fart et sur la poésie avaient déjà donné à leurs relations de voisinage le caractère de l'intimité.

On connaît le billet par lequel Victor Hugo invita Sainte-Beuve à venir entendre chez son

( î ) Au no 19.

LE CÉNACLE DE JOStPfî DLLORME

beau-père la lecture des quatre premiers actes de Cromwell (i).

Cette lecture devait avoir lieu le 12 février. Trois jours avant, le Journal des Débats publiait Y Ode à la Colonne j que Victor Hugo avait écrite pour venger rinjure faite aux maréchaux de TEmpire par Pambassadeur d'Autriche. Et le vieux Lacretelle, sous le coup de Fémotion publique, adressait au jeune poète la lettre suivante :

(( Quoique j^aye bien rarement, Monsieur, le plaisir de vous voir ou plutôt de vous entrevoir, il faut que je cède au plaisir de vous dire combien votre Ode à la Colonne sacrée m'a ému, transporté. Le courage et Thonneur sont les vraies inspirations du talent ! Que de belles images! que de pensées fortes! que de chaleur contenue! quelle vérité de sentiments! Tandis que nous défendons de notre mieux la cause des lettres françaises, Vous en relevez la gloire et en renouvelez la puissance. Vous allez porter Teffroi dans bien des cours, mais vous réjouirez celle d'Apollon, pardonnez-moi cette citation mythologique. Il faut que mon esprit aille sur son vieux moule , mais heureusement il sent tout le prix des beautés nouvelles et surtout quand la source en est une âme noble.

(i^i Ce drame ne fut terminé, en effet, que le 22 mars.

VICTOR HUGO ET SAINTE-BEUVE

« Agréez riiommage des sentiments sincères que je brûlais d'exprimer,

« LAGRETELLE (l). »

C'est dans ces circonstances que Victor Hugo lut les quatre premiers actes de son Cromwell^ à l'hôtel des Conseils de guerre.

Le lendemain de cette lecture, Sainte-Beuve fit part au poète de ses observations dans la très belle lettre que voici :

Ce mardi.

« Monsieur et ami, « ... Parlons de votre tragi-comédie. Elle donne tant à penser qu'on ne peut tout en dire à la fois. Permettez-moi de compléter un peu ce que je vous en ai déjà témoigné. Tous lés compliments que je vous en ai faits, je vous les ai faits, parce que je les pense : et je vous avoue très sincèrement qu'après la lecture des deux premiers actes je ne voyais absolument à vous faire que des compliments. La lecture des troisième et quatrième actes, où il y a tant de beautés du premier ordre, m'a pourtant suggéré quelques critiques, que je me fais un de voir de vous soumettre, sans précaution oratoire, persuadé que c'est de la sorte qu'il faut en agir avec

(i) Lettre inédite tirée de l'Album de M"^^ Victor Hugo et communiquée par M. Lefèvre-Vacquerie.

des hommes comme vous, et que, quelque idée que vous preniez de mon jugement, vous apprécierez rintention qui Fa dicté.

« Toutes ces critiques rentrent dans une seule que je m'étais déjà permis d'adresser à votre talent, l'excès, l'abus de la force^ et, passez-moi le mot, la charge, La partie sérieuse de votre drame est admirable ; vous avez beau vous abandonner et vous déployer, vous n'enlevez jamais votre sujet au-delà du sublime. Les scènes de la réception des ambaS' sadeurs, les deux qui la suivent au deuxième acte, le monologue de Cromw^ell après l'entrevue avec sir Robert Wilen ; au troisième acte, les scènes du conseil privé, de Milton aux pieds deCromw^ell, tout cela est beau; on se récrie d^enthousiasme presque à chaque vers. C'est donc à la partie comique que j'adresserai surtout des reproches. L'idée de Tavoir mêlée, entrelacée avec l'action principale qui est toute terrible, était une source de beautés où vous avez largement puisé. Plus le contraste produisait d'effet, plus il fallait le dispenser avec sobriété, et je crois que vous avez dépassé la mesure surtout dans les a parte très longs et trop fréquents qu'il fallait, ce me semble, un peu plus sous-entendre : la parodie devait être moins développée ; elle se devine à demi-mot. Loin de moi au reste la pensée

VICTOR HUGO ET SAINTE-BEUVE

de blâmer ces poignants contrastes où les larmes et les rires se confondent : Gromwell délirant aux prises avec sa conscience et son crime, et Rochester caché, grimaçant et jouant avec Ténigme terrible qu'il ne comprend pas et qui est pleine de mort. C'est à l'abus, c'est aux détails^ aux détails seulement que j'en veux, et je vous assure qu'il y a des moments hier où je leur en ai voulu beaucoup; n'allez pas croire qu'ils m'ennuyaient^ rien n'ennuie chez vous ; mais ils m'agaçaient, m'impatientaient, j'étais tenté de leur dire, comme Cromvvell à ses fous, quand il est de mauvaise humeur : « Paix ! trêve ! à bas ! » Pardon, mon cher monsieur, de ces formes si libres, que je me permets avec vous ; mais moins j'y mets de prétention, plus je serai excusé; au reste, j'ai pensé que peut-être ç'avait été de votre part une malice de produire cet effet sur l'auditeur, à peu près comme l'Arioste, quand il déconcerte le lecteur en rompant mille fois son fil. Mais, même dansce cas, je persiste à croireque le contraste est souvent poussé trop loin. — Vos personnages vous étaient donnés par l'histoire pleins de ridicules, d'extravagances, c'étaient des caricatures véritables. Tant mieux. Mais n'en avezvouspas fait quelquefois trop d'usage? N'avez-vous pas renchéri sans besoin ? Déjà votre puritain si

excellent des deux premiers actes m'avait semblé par moment un peu trop érudit dans la Bible, ou plutôt trop continuellement érudit. Je sais que l'histoire est là pour l'attester : passe donc pour lui. Mais Rochesterjil est trop ridicule dans la déclaration d'amour à la Scudéri qu'il adresse à Francis, dans la leçon de poésie à la Racan qu'il adresse à Milton. — Sans doute^ il pouvait, il devait dire ces choses-là, mais les dire plus légèrement, d'un ton moins accentué et pour ainsi dire moins gascon, — Surtout, puisque des caricatures historiques, telles que le Puritain et Rochester, vous étaient données, puisque vous inventiez si heureusement ces quatre fous de Cromwell qui agrandissaient encore la scène de l'orgie comique, vous pouviez adoucir les traits de la vieille gouvernante, qui est vraiment trop hideuse pour prétendre à n'avoir que trente ans, qui, parce qu'elle est mariée par accident à ÎRochester, ne peut se méprendre au point d'en devenir follement amoureuse et de le poursuivre de ses caresses conjugales. L'accident eût été fort plaisant sans ce surcroît. Vous voyez que ce ne sont là que des critiques de détail ; mais il y a à prendre garde même aux petites choses, car les petites choses tuent les grandes.

— « J'ai remarqué aussi que d'une scène naturel-

viGïoa HUGO et sainte-bkuve

lement attendrissante ou comique, vous tiriez trop tout ce qu'elle peut donner, et qu'en l'épuisant vous la rendiez moins attendrissante ou moins comique qu'elle ne l'eût été avec plus de laisser-aller. Le croiriez-vous ? J'ose attaquer sous ce rapport la belle, la très belle scène de Francis et de Cromwell au troisième acte. Oui, quand même Francis, à l'âge de quinze ans, n'eût pas été sans avoir appris (ce qui est, plus j'y pense, invraisemblable) la part que son père avait prise, sinon à la mort de Charles, du moins à sa chute, quand elle n'eût pas trop ingénieusement supposé que, s'il faisait un roi, ce ne pouvait être qu'un Stuart ou au pis aller un Bourbon, je crois fermement que la scène eût conservé toutes ses admirables beautés — oui, toutes, — elle pouvait ignorer assez de choses encore pour désoler son père, pour l'aimer, pour le forcer à l'éloigner de lui, afin de conserver au moins un être qui le crût bon et pût le chérir. Sans doute, la part à faire entre ce qu'elle devait savoir et ce qu'elle pouvait ignorer était ^ délicate, peut-être fallait-il la laisser plus indécise que vous ne l'avez fait; un voile si léger, un nuage si douteux suffit pour abuser l'innocence, même quand tout est sous ses yeux ! Oui, Francis pouvait encore savoir bien des choses, et toujours aimer son père. Sous le même

rapport, dans une scène bien différente celle du quatrième acte où Cromwell en faction cause avec Murray, je vous reprocherais d'avoir poussé trop loin la comparaison que fait Murray de Cromwell av^ec le soldat prétendu. La scène, sans cet effet poussé trop loin, n'eût pas moins pu être fort comique. Je suis bien impertinent de vous assaillir ainsi de mes critiques, vous qui m'avez accablé de vos beautés ; c'est de ma part une triste revanche. Encore un mot pourtant sur votre style. Il est bien beau, surtout dans la partie sérieuse du drame. Dans le reste il n'est pas toujours exempt d'images un peu saillantes, trop multipliées, et quelquefois étrang-es. Au reste, voici comment je m'explique en partie la chose. Vous tenez avec grande raison à une rime riche.

«Souvent il n'existe pas entre les mots qui riment richement avec la fin du premier vers et le sens de ce vers de rapport naturel, rationnel, philosophique. Que faites-vous alors, sans doute à votre insu? Vous proposez à votre imagination l'espèce de problème suivant : trouver une métaphore qui lie au figuré le mot, qui rime bien, avec le sens de la pensée. De là un surcroît de métaphores qui ne se seraient pas présentées naturellement à l'imagination, mais que celle-ci produit par provocation ^

VICTOR IHJGO ET SAINTE-BEUVE

et comme à Tappel du coup de cloche de la première rime : de là ime grande source de beautés soutenues et inattendues. C'est de la sorte, j'en suis sûr, que vous avez trouvé Isl corde à la potence. Mais de là aussi quelquefois de brusques et étranges figures qui auraient besoin d'être adoucies et fondues. Adoucir et fondre souvent, retrancher quelquefois, ce sont là les opérations secondaires, subalternes, qui suffisaient pour faire de votre œuvre, non pas une belle œuvre, elle l'est déjà, mais un chef-d'œuvre.

(( Vous vous étiez proposé un double but à atteindre. Corneille d'une part et Molière de l'autre. Corneille est atteint, mais non pas Molière ; ce serait plutôt Regnard, surtout Beaumarchais : il y a dans votre pièce beaucoup du Mariage de Figaro.

(( Je ne vous parle pas des beautés innombrables qui m'ont frappé. J'en ai déjà causé avec vous et j'en causerai, j'espère, encore. Seulement excusez tout mon long bavardage, si tant est que vous l'aj^ez daigné déchiffrer, mais ne vous tenez pas quitte de ma franchise, tant que vous m'honorerez de votre amitié.

C( SAINTE-BEUVE (l). »

(i) Revue de Paris du i5 décembre 1904.

Cette lettre, écrite au pied levé, dut faire une impression considérable sur Tesprit de Victor Hugo. Outre qu'elle est une merveille d'analyse psychologique, il est certain que pas un de ceux qui assistèrent à la lecture de Cromwell n'eût été capable de démonter ainsi cette « tragi-comédie », d'embrasser tout, le fond et la forme, avec cette sûreté de coup d^œil. Il n'y a qu'une chose que Sainte- Beuve ne nous ait pas dite et que j'aurais été heureux de trouver sous sa plume, c'est le point de départ de la conception, la genèse même du drame. Mais peut-être n'avait-il pas eu la curiosité de le demander à Victor Hugo, ou peut-être celui-ci lui avait-il répondu : « Je me suis arrêté au sujet de Cromw^ell et je Tai choisi parce qu'il est le plus beau de Tart moderne. » C'est exactement ce que Balzac écrivait à sa sœur (i), en 1819, quand il conçut l'idée de son Cromwell^ car le futur auteur de la Comédie humaine fut tenté, lui aussi, par l'étonnante histoire du Protecteur, comme du reste le fut Mérimée, en 1828 ; et tous ces Cromwell^ en admettant même que le sujet eût alors été dans l'air, comme celui de Saûl quelques années auparavant, me semblent avoir été inspirés par VHis-^

(i) Corresp. générale de Balzac.

VICTOR HUGO ET SAINTE-BEUVE

toîre de Cromwell^ de Villemairij qui parât précisément en 1817 et fit alors un certain bruit. Je suis même surpris que personne n'ait encore fait cette remarque, dont le bien fondé saute aux yeux, Victor Hugo avait-il lu le Cromwellde Villemain ? Evidemment oui, car en ce temps-là il lisait tout, et il était si souvent et si élogieusement question de Villemain, rue Notre-Dame-des-Ghamps, que Pavie s'étonnait de; ne l'y avoir pas rencon tré (i), mais comme cette lecture remontait assez loin, ce n'est pas elle qui dut lui suggérerjCn 1826, l'idée de tirer de cette histoire un drame. C'est bien plutôt — pour ne pas dire uniquement — la lecture du Cinq-Mars d'Alfred de Vigny, comme je vai& le démontrer tout de suite (2).

(1) Victor Pavie, Œuvres choisies , t. Il, p. 201. — N'oublions pas non plus que Villemain assistait, en 1829, avec Dumas, à la lecture à'Hernani au Théâtre-Français.

(2) On sait que Victor Hug"0 s'est flatté, dans une note de son Cromwetl, d'avoir lu, avant d'écrire ce drame, tous les mémoires sur la révolution d'Angleterre et quelques documents originaux. Je trouve à ce sujet un renseignement digne d'être recueilli, dans les Souvenirs de Juste Olivier (p. 21). La première fois qu'il vit le grand poète, Juste Olivier lui fit une petite critique sur son Cromwe II où, au lieu des Vaudois du Piémont que Milton célèbre dans un sonnet et que Gromwell protégea contre le duc de Savoie, Victor Hugo introduit « les bourgeois du canton de Vaud dans un temps où le canton de Vaud n'était pas né ». — « 11 ne prit point mal la chose, dit Juste Olivier; il insista toutefois, disant qu'il avait lu ce trait dans les mémoires de Ludlow, mais il l'a pourtant corrigé dans les éditions subséquentes. »

Pour essayer de lui donner le change, au risque de tromper Thistorien de Tavenir, Victor Hugo I écrivait à Alfred de Vigny, le 8 février 1827 :

« Notre pensée coïncide souvent, cher Alfred, nos esprits se sont déjà maintes fois rencontrés autour de la même idée vous aime un peu à cause décela (i). Vous savez que j'ai pris le xvii^ siècle où vous Tavez quitté, et que j'ai fait du dernier mot de votre roman le premier de mon drame. Si donc vous n'êtes pas effrayé de faire plus ample connaissance avec mon Protecteur^ venez lundi soir avant huit heures, rue du Cherche-Midi, 89. Vous y trouverez des amis bien heureux de vous embrasser, et mon Cromioell bien désireux d'être tête à tête avec votre Richelieu (2). »

Il ne paraît pas que de Vigny se soit dérangé pour entendre la lecture de Cromwell ; en tout cas il était trop fier et trof) jaloux de Tavance qu'il avait sur les autres pour croire à la coïncidence dont lui parlait Victor Hugo. Et le fait est

(1) A ce compte-là il devait l'aimer beaucoup, car, non content de lui avoir emprunté le sujet de son Cromwell, il lui emprunta encore le sujet de Marion de Lorme. Si ^ainte-Beuve avait pu se douter de cela quand il rendit compte, dans le Globe, du Cinq-Mars d'Alfred de Vigny, il se fût peut-être montré moins sévère envers cette belle œuvre.

(2) E. Dupuy, la- Jeunesse des Romantiques, p. 260.

VICIOR HUGO ET SAINTE-BEUVE

qu'ici la rencontre ne devait absolument rien au hasard. On n'a qu'à rapprocher la date de la mise en vente de Cinq-Mars de celle que Victor Hugo a piquée au bas du premier acte de Cromwell pour être définitivement fixé sur ce point. Encore ne voudrais-je pas affirmer que Victor Hugo n'ait pas antidaté son manuscrit (i).

Cinq-Mars parut en librairie du 20 au 25 juillet 1826, puisque la Bibliographie de la France l'annonça le mercredi 26 juillet, sous le n° 4827.

Or, Victor Hugo avoue n'avoir commencé son Cromwell que le 6 août suivant. Il avait donc eu tout le temps de méditer les dernières lignes de Cinq-Mars, On en connaît le sujet.

Corneille et Milton se promènent à Paris sur l'emplacement qui sépare la statue de Henri IV de la place Dauphine et causent de Richelieu :

«... J'admire, comme vous, dit Milton, votre peuple passionné, mais je le crains pour lui-même. Je le comprends mal aussi, et je ne reconnais pas son esprit, quand je le vois prodiguer son admiration à des hommes tels que celui qui vous gouverne. L'amour du pouvoir est bien puéril, et cet

(i) S'il est vrai que le 4® acte de Cromwell ait été terminé le 25 octobre 1826, il est surprenant que Victor Hugo ait attendu jusqu'au 12 février 1827 pour donner lecture de son drame.

homme eu est dévoré sans avoir la force de le saisir tout entier. Chose risible! il est tyran sous un maître. Ce colosse, toujours sans équilibre, vient d^etre presque renversé sous le doigt d'un enfant. Est-ce là le génie ? Non, non. Lorsqu'il daigne quitter ses hautes régions pour une passion humaine, du moins doit-il l'envahir. Puisque ce Richelieu ne voulait que le pouvoir, que ne Ta-t-il donc pris tout entier ? Je vais trouver un homme qui n'a pas encore paru, et que je vois dominé par cette misérable ambition; mais je crois qu'il ira plus loin. 11 se nomme Cromwell. »

Voilà donc, selon moi, quel fut le point de départ du premier ouvrage dramatique de Victor Hugo. Ces remarques, d'ailleurs, ne lui enlèvent rien de sa puissante originalité. Et Lamartine était bon prophète quand, le 29 décembre 1826, il écrivait de Florence à son jeune ami :

(( J'ai appris que vous faisiez un drame de Cromwell. Je ne doute aucunement que vous ne fassiez du neuf et du beau en ce genre ; il a besoin en vérité qu'une baguette le touche, car il est mort. Je crois que Cromwell vous tentera par son succès, et que vous nous créerez un théâtre du tems, car le nôtre est encore de la ruine de Troie. Cela ne vous empêchera pas d'être un grand poète lyrique:

VICTOR HUGO ET SAINTE-BEUVE

une main lave l'autre. Travaillez donc pendant que le vent souffle (i). »

Je reviens en arrière. En recevant la lettre de Sainte-Beuve, Victor Hugo dut se demander s'il n'avait pas affaire à un poète autant qu'à un critique de profession ; il n'y avait, en effet, qu'un poète qui pût ainsi pénétrer le secret de sa métrique. Il fut tiré, dès le lendemain, de son incertitude par l'envoi confidentiel que Sainte-Beuve lui fit de quelques pièces de vers. Et tout de suite, après l'avoir lu, il le pria de venir le voir, ayant mille choses à lui dire (2). »

Que se dirent-ils dans cette nouvelle conversation ? Il est facile de le deviner, quand on sait que Sainte-Beuve travaillaitdepuisun anà son Tableau de la Poésie française au XVI^ siècle. Ils causèrent évidemment de Ronsard et de la Pléiade, que Victor Hugo connaissait à peine, car il convient de ne pas se laisser prendre aux épigraphes tirées de Ronsard, de Joacliim du Bellay, de Rémy Belleau et des autres dont il a illustré quelques-unes de

(i) Revue de Paris, du i5 avril 1904.

(2] Covresp . de Victor Hugo.

ses Odes et Ballades. Ce qui me laisserait croire que Victor Hugo n'avait lu ces vieux poètes que dans une anthologie quelconque, c'est qu'il avait Tair d'ignorer que la Vieille chanson, qui sert d'épigraphe à son Trilby^ le lutin d'Arffail, était de Joachim du Bellay (i).

Poirier de Ron sard et de la Pléiade, c'était remettre en discussion toutes les choses qui avaient agité le monde littéraire en i549 i55o,à commencerpar la facture du vers. Sous ce rapport le drame de Cromwell avait déjà fait faire un grand pas à la métrique. L'alexandrin d'Hugo, jusque-là si timoré, si classique dans sa marche régulière, enjambait maintenant avec une certaine hardiesse, mais il n'avait pas encore l'allure dégagée, débridée, de l'alexandrin de la Pléiade, et il ne devait jamais l'avoir, Victor Hugo, malgré ses tendances et ses velléités révolutionnaires, étant resté toute sa vie esclave de sa première éducation poétique. Je m'expliquerai plus longuement là-dessus au chapitre suivant.

Sainte-Beuve, quoique nourri de Ghénier, n'était

(i) Il n'a même pas donné le texte exact de cette chanson d'an Vanneur de blé, aux Vents. Au lieu de copier : A vous, troppe légère, ,

n a mis :

A vous, ombre légère, qui n'a aucun sens.

VICTOR HUGO El SAIiNTE-BEUVE

guère plus hardi que Victor Hugo. Ainsi, dans les Amours de Marie, de Ronsard, il n'aimait pas les vers :

De nuit plus courageux je traverse parmy Les espions, couvert de la courtine brune,

dont André Ghénier aurait certainement admiré Tenjambement heureux. Ces « espions » rejetés au commencement du second vers lui déplaisaient, bien qu'il reconnût qu'ils étaient assez en rapport avec ridée exprimée par le mot brune.

Il est vrai de dire que, lorsqu'il entreprit son Tableau de la Poésie française au XVI^ siècle, il ne pensait pas faire œuvre de réformateur, ni que les événements, en mêlant sa vie à celle de Victor Hugo, lui feraient jouer dans le Cénacle le même rôle, à peu de chose près, que J. du Bellay dans la Pléiade. A quoi tient pourtant la destinée d'un homme ? Ce fut la rencontre fortuite de Ronsard avec du Bellay qui fit de celui-ci le théoricien de l'Ecole poétique de i55o. De même, ce fut la rencontre de Victor Hugo avec Sainte-Beuve qui fit de ce dernier le critique semi-officiel de l'Ecole poétique de 1827. Entendons-nous bien : je ne dis pas que, sans du Bellay, Ronsard n'aurait pas accompli sa réforme; je ne dis pas non plus que, faute de Sainte-

Beuve, Victor Hugo n'aurait pas écrit la préface de CromwelL Je dis seulement que J. du Bellay n'aurait pas attaché son nom à la Deffence et illustra- • tion de la langue /ra^fo^^^, s'il n'avait fait partie de la brigade sacrée, et que Sainte-Beuve n'aurait probablement pas rattaché, par son Tableau^ l'Ecole de Victor Hugo à la Pléiade, s'il ne s'était lié avec lui. G'estj en effet, de ses relations avec le poète des Odes et Ballades que date l'initiation de Sainte- Beuve à l'Ecole romantique.

« J'y étais assez antipathique, jusque-là, dit-il, à cause du royalisme et de la mysticité que je ne partageais pas. Les quelques vers que j'avais faits étaient de sentiment tout intime, avec des inexpériences de forme et de style. Je les avais gardés pour moi seul, ne sentant aucun juge véritable auprès de moi. La conversation de Victor Hugo m'ouvrit des jours sur Fart et me révéla aussi les .secrets du métier, le doigté, si je puis dire, de la nouvelle méthode (i). »

Mais un homme doué et armé commerétait Sainte- Beuve, dès 1827, ne se contente pas de recevoir, il donne aussi, et bien qu'on ne puisse, en pareille matière^ établir une balance exacte, j'incline à croire

(i) Causeries du lundi, t. XI, p. 35i.

VICTOR HUCxO ET SAINTE-BEUVE

qu'il reçut moins qu'il ne donna (i). J'ai dit plus haut que Victor Hugo ne connaissait pas les poètes du xvi^ siècle. On ne saurait nier que ce fut sous l'aiguillon de Sainte-Beuve qu'il les étudia ; ses ballades de 1828 et le recueil entier des Orientales témoignent clairement qu'il retrempa son vers à leur école et qu'il profita de leurs leçons.

Quant au Tableau de Sainte-Beuve, je ne ressasserai pas ici lescritiques que j'en ai faites ailleurs(2). Toutes les erreurs qu'il contient proviennent de ceci que personne, au moment où l'Académie-Française mit ce sujet au concours, ne connaissait l'histoire vraie de la poésie au xvi^ siècle, à plus forte raison au xv^.Viollet-le-Duc lui-même, dont la riche bibliothèque fut d'un si grand secours à Sainte-Beuve, n'en avait que des notions superficielles. On n'attachait alors qu'une importance secondaire à la chronologie et à Tétude des sources. Golletet et Binet suffisaient

(i) Ce n'était pas son avis alors, mais il s'ignorait et ne se doutait pas de rinfluence qu^il exerçait autour de lui. Il écrivait à Victor Hugo, au mois d'octobre 1829.

« Ce peu détalent que j'ai m'est venu par votre exemple et vos conseils dégénérés en éloges : j^ai fait parce que j'ai vu faire, mais mon fond propre à moi était si mince, que mon talent vous es revenu tout-à-fait, et après une course peu longue comme le ruisseau au fleuve ou à la mer : je ne m'inspire plus qu'auprès de vous, devons et de ce qui vous entoure. »

[Revue de Paris, du i®"" janvier 1906. Lettres de Sainte-Beuve à Victor Hugo.)

(îj) Cf. notre ouvrage sur Sainte-Beuve, I, p. 82.

aux plus difficiles, et Dieu sait de quelles âiieries ils se sont fait les éditeurs. Ce n'est guère qu'en ces trente dernières années que la critique savante est parvenue à démêler Técheveau terriblement embrouillé de Fhistoire littéraire de la Pléiade, et a établi d'une manière certaine la chronologie des œuvres maîtresses de Ronsard et de ses émules.

Cependant ily avait à Paris, en 1827, un homme charmant dont Pérudition, sans être très sûre, avait des clartés de tout et dans toutes les langues. C'était Charles Nodier. Il n'aurait pas fallu lui demander, par exemple, si Y Olive ou le Recueil de poésie deJoachim du Bellay avaient précédé ou suivi la Deffenseet illustration de la langue françoyse ; si les Erreurs amoureuses de Pontus de Tyard étaient antérieures ou non à ce manifeste fameux. Cela n^avait aucun intérêt pourlui. Mais il avait lu tous nos vieux poètes, et les deux ou trois grands prosateurs duxvi^ siècle, à commencer par Montaigne qu'il plaçait très haut dans son admiration, et c'est lui qui axait surnommé Rabelais V Homère bouffon de la France (i). N'oublions pas non plus qu'en

(i) En i835, dans une petite plaquette parue chezTechener et intitulée: Des Auteurs du seizième Siècle qu'il convient de réimprimery Ch. Nodier demandait qu'on réimprimât « avec de rares et courtes notes grammaticales qui soient propres à jeter quelque lumière sur l'histoire de la langue m, Rabelais, Marot, le Cymbalum mundi de

VICTOR HUGO ET SAINTE-BEUVE

1 80 1, étant encore à Besançon, iLavait fait imprimer, en riionneur et à l'usage d'une belle inconnue, un choix de Pensées de Shakespeare extraites de ses œuvres.

Je ne suis donc pas surpris que Victor Hu^o, qui savait son Nodier par cœur, lui ait écrit, le 28 juin 1827, pour lui présenter Sainte-Beuve et lui demander ses bons offices, en vue de lui faciliter le travail qu'il avait entrepris sur la langue française auxvi^ siècle. « C'est une tâche, lui disait-il, qui exige un talent élevé et une profonde science. Il a le talent : vous pouvez lui ouvrir de nouvelles sources de science (i). »

Et voilà comment et sous quels auspices Sainte- Beuve pénétra à l'Arsenal. En ce temps-là, Nodier s'amusait à ramasser des livres rares qu'il revendait ensuite pour payer ses dettes de jeu. Gela lui arriva bien, à ma connaissance, quatre ou cinq fois. Les libraires d'alors ne faisaient aucun cas des livres du xvi^ siècle, et Ton pouvait se procurer sur les quais une très belle édition de Ronsard ou de J. du Bellay pour quelques sous. Justement quand

Desperriers, le Longas et le Platarque d'Amyot, les Essais de Montaigne et le Discours de la Boétie sur la Servitude volontaire, dont s'occupait alors M. Laine.

(i) Lettre inédite faisant partie d'une collection d'autographes vendue par Gharavay à l'hôtel Drouot, le 28 décembre 1909.

Sainte-Beuve se présenta chez lui avec la lettre de Victor Hugo, Nodier venait d'acheter un livre d'heures qui serait aujourd'hui sans prix. Il portait sur sa feuille de garde les vers suivants, de la main de Ronsard :

Maugré Tenvy je suis du tout à elle ; Mais je vouldrois dans son cœur avoir leu, Qu'elle ne veultet qu'elle n'aesleu Autre que moy pour bien estre aymé d'elle .

Bien ellescet que je luy suis fidelle, Et quant à moy j'estime en son endroit Ce qui en est : car elle ne vouldroit Autre que moy pour bien estre aymé d'elle.

Ces vers étant tirés des Amours de Marie, il est probable que ce livre d'heures avait appartenu à Marie, de Bourgueil. En quelles mains se trouve-til aujourd'hui ? Gomme actuellement on n'aurait qu'au poids de l'or tout livre portant la signature autographe de Ronsard, il doit être dans la bibliothèque de quelque millionnaire.

Quoi qu'il en soit, ce fut peut-être ce livre unique qui, après avoir piqué la curiosité de Sainte- Beuve, lui suggéra l'idée de publier à la suite de son Tableau un choix de poésies de Ronsard. Car il ne songeait pas à cette publication quand il entreprit son travail d'ensemble sur la poésie au

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XYi^ siècle. Ce n'est qu'en avançant qu'il sentit le besoin, la nécessité, pour remettre plus sûrement Ronsard en honneur, de faire un bouquet des plus belles fleurs de son jardin. Jusqu'au mois d'octobre 1827 la vie du grand poète avait suffi à l'occuper.

(( ... Oublions les œuvres de Ronsard, écrivaitil alors dans le Globe, et avant de porter un jugement sur l'écrivain, donnons-nous le spectacle impartial de son étonnante destinée littéraire : ce drame, mêlé d'héroïque et de grotesque, aura bien sa moralité, son intérêt, et de même aussi son genre d'émotions sérieuses... (i). »

Vous avez entendu 1 ce mot de grotesque accolé à celui d'héroïque, sentait la préface de Cromwell, qui était sur le point de paraître, et pour laquelle Sainte-Reuve allait bientôt briser une de ses plus belles lances dans le Journal des Débats.

Le premier chapitre du Tableau avait paru dans le Globe du 7 juillet 1827.

Un an après — presque jour pour jour — le Tableau suivi des Œuvres choisies de Ronsard, paraissait en 1 volumes chez Sautelet.

J'ai à peine besoin de dire qu'en dépit de ses erreurs et de ses lacunes — dont personne d'ail-

[i] Le Globe du 4 octobre 1827.

leurs ne s'aperçut — il obtint un grand et légitime succès dans le monde lettré.

Du coup le seizième siècle fut mis à la mode, et c'est à qui, parmi lés poètes etles artistes du Cénacle, lui demanda des sujets d'inspiration. Alfred de Vigny lui emprunta le sujet Madame de SoU" bise, Dumas celui de Henri III et sa cour et Victor Hugo ctXmà^Hernani, Dumas fit plus. Comme pour remercier Sainte-Beuve de lui avoir montré le chemin où il allait trouver à vingt-sept ans la gloire, il mit dans la bouche du petit page au deuxième acte de son drame, comme étant de Ronsard, les stances mêmes de Joseph Delorme : A la Rime^ qu'il remplaça le lendemain, dans la brochure de sa pièce, par l'odelette fameuse :

Mignonne, allons voir si la rose...

C'est du moins ce que raconte Charles Magnin dans son cqmpte-rendu de l'ouvrage de Dumas (i).

Sainte-Beuve écrivait un jour qu'en 1828 il avait entamé, par son Ronsard et son Tableau, sa première campagne romantique (2). Joseph Delorme devait être la seconde. Mais entre les deux il fit un petit voyage en Angleterre qui ne fut pas sans influence sur son esprit et sur ses yeux.

(1) Voir le Globe, du i4 février 1829.

(2) Portraits littéraires^ t. II, p. 525.

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