CHAPITRE III
LE « RONSARD » DE VICTOR HUGO
I.— -Comment Sainte-Beuve dédia ce Ronsard à Victor Hugo^ — La teneur vraie de cette dédicace. — Gomme quoi Victor Hugo fut moins un inventeur qu'un rénovateur de rythmes lyriques. — Ce que de ce côté il doit à Ronsard et à J. du Bellay,à André Ghénier et à Lamartine. — La césure mobile. — Victor Hugo resté malgré tout l'esclave de son éducation classique. — Quelques exemples à ce sujet. — Importance qu'il accorde à la richesse de la rime. — Observations critiques de Sainte-Beuve sur ce point.
n. — Description du Ronsard de Victor Hugo. — Son premier propriétaire. — Sa planche frontispice. — Vers qu'y écrivirent sur ses marges Victor Hugo, Guttinguer, Boulanger, Fouinet, Alexandre Dumas, Lamartine, Fontaney, Mme Tastu, Alfred de Vigny et Sainte-Beuve. — Sonnet de Sainte-Beuve sur Ronsard. — Gomment et à qui fut vendu le Ronsard de Victor Hugo après le coup d'Etat. — Des mains de Ch. Giraud il passe dans celles de Maxime du Camp. — Il est vendu une troisième fois en 1875. — Un vœu à son sujet.
Habent sua fata libelli.
Epigraphe mise par Sainte- Beuve au titre de son édition des ÇEuvres choisies de Pierre de Ronsard, 1828.
Si jamais livre eut sa destinée, c'est bien celui-
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là ; — destinée glorieuse entre toutes, puisque, grâce au beau travail qu'il inspira à Sainte-Beuve, ce Ronsard fut une manière de trait d'union entre rÉcole poétique de i55o et celle de 1827.
Longtemps après, parlant de ce livre dans une nouvelle édition du Tableau historique et critique de la Poésie française et du Théâtre français au XVI siècle, Sainte-Beuve disait:
« Quand un navigateur antique avait fini sa course, il tirait le vaisseau sur lerivage et le dédiait à la divinité du lieu, à Neptune sauveur; et chez Théocrite, nous voyons Daphnis dédier à Pan ses chalumeaux, sa houlette et la besace où il avait coutume de porter des pommes. C'est ainsi qu'en 1828, mon choix de Ronsard terminé, j'avais dit adieu au vieux poète, et le bel exemplaire in-folio sur lequel avaient été pris les extraits était resté déposé aux mains de Victor Hugo, à qui je le dédiai par cette épigraphe : .Au plus grand inventeur de rhythmes lyriques qu'hait eu la poésie française depuis Ronsard. — Or, cet exemplaire à grandes marges était bientôt devenu une sorte album où chaque poète de 1828 et des années qui suivirent laissait en passant quelque marque de souvenir. Mais voilà qu'un écrivain de nos amis et qui dit être de nos confidents, pubhant deux gros volu-
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mes sur le Travail intellectuel en France au xix^ siècle, a jugé ce fait capital digne de mention. Jusque-là tout est bien, et dételles mentions chatouillent, mais rhonorable écrivain, en général très occupé de trouver partout le christianisme, s'est avisé, par inadvertance, de transformer le Ronsard en une Bible dont les poètes de la moderne Pléiade auraient fait leur album. Oh ! pour le coup, ceci est trop fort, et il importe de se mettre à tout hasard en garde contre ceux qui seraient tentés de crier à Fimpiété, bien à meilleur droit qu'on ne fit contre le fameux bouc de Jodelle. Que la postérité le sache donc et ne l'oublie pas : cette prétendue Bible in-f^, enregistrée par M. Amédée Duquesnel, était simplement le Ronsard émérite. Il renferme, il enserre, hélas! bien des noms qui ne sont plus que là, rapprochés et réunis : hic jacent, »
Que Sainte-Beuve me permette de rectifier à mon tour une petite erreur qu'il n'aurait certainement pas commise, s'il avait eu ce Ronsard sous la main, ou même si plus d'un quart de siècle ne s'était écoulé entre sa dédicace à Victor Hugo et la rédaction de ces lignes mélancoliques. Le texte autographe de son ex dono n'était point : « Au plus grand inventeur de rhythmes lyriques qu^ait eu la poésie française depuis Ronsard », mais bien :
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(( Au plus grand inventeur lyrique que la poésie française ait eu depuis Ronsard^ le très humble commentateur de Ronsard. — S.-B. »
Ce n^est pas tout à fait la même chose, et la seconde rédaction ne vaut pas la première, bien que celle-ci ne me satisfasse pas entièrement, elle non plus. Je ne suis pas, en effet, de Tavis de Sainte-Beuve en ce qui concerne le don d^invention d'Hug'O. S'il est vrai que Ronsard fut le plus grand inventeur de rythmes lyriques de la poésie française, j'estime qu'en 1828, date du Tableau^ Victor Hugo était à cet égard bien au-dessous de lui, et même qu'il ne mérite pas, au sens exact du mot, le nom d'inventeur. Rénovateur serait plus juste, car en somme il n'a guère fait que rénover.
Ouvrons \QsOdes et Ballades^ le Cromwell et les Orientales^ qui seuls tombent, de par leur date, sous l'application de l'épigraphe de Sainte-Beuve. Que voyons-nous? Nous voyons que dans la facture de ses vers les plus heureux, et jusque dans le choix de ses rythmes les plus réussis^ Victor Hugo s'inspire des exemples de Ronsard et de Joachim du Bellay, comme il s'inspirait hier de ceux d'André Chénier et de Lamartine (i).
(i) Il est clair, en effet, que, sans parler du fond, LamartinCjaveG son hjpître familière et ses Prélades,3i exercé une influence réelle
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C'est Ronsard qui iiiyenta la strophe de dix vers dont Hug-o, après Malherbe, Lebrun, Rousseau et tous les lyriques, a fait un si grand usag-e. C'est également lui qui inventa le rythme de la Complainte à Diiperrieî\ que nous retrouvons dans Canaris ^Qi celui de la stance de 6 vers, dont le 3® et le 6® rimant ensemble — après deux rimes plates — n'ont que six pieds, comme dans Mazeppa.
C'est du Bellay qui vulg'arisa la strophe de 6 vers, chère à Rémy Belleau, que Victor Hug-o adopta pour son autre orientale de Sara la baigneuse^ et Sainte-Beuve pour la pièce de Joseph Delorme intitulée A la Rime (i).De même que c'est André Chénier qui nous apporta le rythme de la Jeune Captive qu'adorait Lamartine et que Victor Hug-o utilisa dans Moïse sur le Nil et dans le Feu du ciel.
A partir de 1827, comme Sainte-Beuve en fait a remarque, la césure, sous la plume de Victor ug"o, devient obéissante et mobile ; mais elle a beau suivre le mouvement de la pensée et les inflexions du sens et du sentiment, elle se fait toujours sentir au sixième pied, comme dans les vers
sur les pièces postérieures à rannée 1828, où Victor Hugo jongle avec les rimes répétées.
(i) Le véritable inventeur de cette strophe légère fut, en effet, Clément Marot. On la rencontre pour la première fois dans ses Psaumes,
de la Pléiade. Et il en sera de même dans tous les recueils de Fâge mûr et de la vieillesse du grand poète (i). Cette césure mobile fut la marque de fabrique du Cénacle de Joseph Delorme et comme la cocarde du bataillon sacré.
L'hexamètre, disait alors Victor Hugo, — car évidemment ces vers que je cueille dans Toute la Lyre (t. I, p. 271) sont de Tépoque de Cromwell,
L'hexamètre, pourvu qu'en rompant la césure, Il montre la pensée et montre la mesure, Vole et marche ; il se tord, il rampe, il est debout. Le vers coupé contient tous les tons, il dit tout. C'est ce qui fait qu'Horace est si charmant à lire. Son doigt souple à la fois touche à toute la lyre.
Le libre enjambement acheva d'apparenter Ta- . lexandrin de Victor Hugo et de ses disciples à
(i) Même quand son hexamètre est partagé en trois tronçons égaux de quatre pieds, Victor Hugo s'arrange toujours de^ manière à ce que le premier mot du deuxième tronçon forme à l'œil, sinon à l'oreille, le sixième pied de son vers. Exemples :
Faut-il jouir ? faut-il | pleurer? Ceux qu'on rencontre...
Marchands de grec, marchands | de latin ! cuistres, dogues 1
Tu courtisais ta belle | esclave quelquefois...
Mon bien-aimé, mon bien | aimé, mon bien-aimé. 11 y a mieux. Dans les Quatre Vents de Vesprity Victor Hugo a trouvé moyen — pour marquer quand même le repos au sixième pied — de partager un mot entre deux interlocuteurs :