‹ Le cénacle de Joseph Delorme,Chapitre 24 sur 46 · A VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

A VICTOR HUGO

Sur un trône, plus haut encor, viens te placer. Tu Tavais dit, ton sceptre, ô Victor, c'est ta lyre. Les insensés pourtant, quel était leur délire ! Avaient cru que son poids te dût sitôt lasser.

Quoi ! sur ton char de gloire en te voyant passer, Par cet appât vulgaire ils pensaient te séduire, * ^

Et que dans ton chemin, cet or qu'ils faisaient luire. Comme un prix de tes chants, tu l'irais ramasser?

Majesté du génie, à toi le diadème Radieux, éternel ; tu l'as conquis toi-même. Et tu sais le porter, et tu ne le vends pas !

Qu'ils tremblent de fouler ces domaines de l'âme, Tes royaumes, volcans assoupis, dont la flamme A ta voix^ en Etnas, jaillirait sous leurs pas.

Je passe sur les quelques vers dont madame Tastu illustra la page yoS et j'arrive à ceux de Sainte- Beuve. Car vous pensez bien que le critique ne se contenta pas de l'épigraplie de son Ronsard^ toute flatteuse qu'elle fût pour Victor Hugo. Il voulait, lui aussi, payer son tribut poétique au jeune chef dont il était alors Tami le plus intime. Et quelque temps avant de prendre rang- parmi les poètes du Cénacle avec son Joseph Delorme^ il adressait à Victor Hug'o ce sonnet qui figure sur le Ronsard à la pag-e 1^2 des Poèmes :

LE <( RONSARD )) DE VICTOR. HUGO

Votre génie est grand, ami, votre penser Monte, comme Elisée, au char vivant d'Elie ; Nous sommes devant vous comme un roseau qui plie. Votre souffle en passant pourrait nous renverser.

Mais vous prenez bien garde, ami, de nous blesser ; Noble et tendre, jamais votre amitié n'oublie Qu'un rien froisse souvent les cœurs et les délie ; Votre main sait chercher la nôtre et la presser.

Comme un guerrier de fer, un vaillant homme d'armes S'il rencontre, gisant, un nourrisson en larmes, Il le met dans son casque et le porte en chemin,

Et de son gantelet le touche avec caresses :

La nourrice serait moins habile aux tendresses,

La mère n'aurait pas une si douce main.

Ce n^est pas tout. Sainie-Beuve voulut que ce Ronsard eût Tétrenne de la pièce dédiée à M"^^ Victor Hugo, qui est en tête des Consolations :

Oh ! que la vie est longue aux longs jours de l'été ! Et que le temps y pèse à mon cœur attristé (1) !

Et, de même qu'il s'ouvre sur sa dédicace, il voulut aussi qu'il se fermât sur quelques vers de lui. C'est pourquoi, au verso du dernier feuillet, on peut lire ces deux strophes empruntées à la pièce fameuse du Cénacle :

Parmi vous un génie a grandi sous l'orage

Jeune et fort ; sur son front s'est imprimé Toutrage

(i) Cette pièce iBgure à la Table des Poèmes, sous la date du 18 mai 1829.

En éclairs radieux ; Mais il dépose ici son sceptre et le repousse ; Sa gloire sans rayons se fait aimable et douce

Et rit à tous les yeux .

Oh ! qu'il chante longtemps ! car son luth nous entraîne. Nous rallie et nous guide, et nous tiendrons Tarène,

Tant qu'il retentira ; Deux ou trois tours encore, aux sons de la trompette, Aux éclats de sa voix que tout un chœur répète,

Jéricho tombera.

Et cela est signé et daté : — chose curieuse et unique! — a Le Comte Joseph Delorme,avril 1829.» En sorte que Ton peut dire que le Ronsard de Victor Hugo est plus encore celui de Sainte-Beuve.

Sans compter que Fillustre critique a fait plus que tout le Cénacle réuni pour la gloire du vieux maître de la Pléiade. Quand il sonna le ralliement autour de son œuvre, elle était tombée dans le discrédit le plus honteux depuis deux siècles ; Malherbe, Boileau et toutes les perruques du temps s'étaient assis en rond sur la pierre du sépulcre de Ronsard pour Tempêcher de la soulever. Et cependant quelques-uns ne se gênaient pas pour voler furtivement les plus belles fleurs de son jardin. Sainte-Beuve lui-même, malgré tout son bon sens et toute sa piété, n'avait qu'une demi-confiance dans l'essai de réhabilitation qu'il risqua, en 1828, à

LE « RONSARD )) DE VICTOR HUGO

preuve ce beau sonnet, qui terminait sa notice sur Ronsard :

A toi, Ronsard, à toi qu'un sort injurieux Depuis deux siècles livre au mépris de l'histoire, J'élève de mes mains Tautel expiatoire Qui te purifiera d'un arrêt odieux !

Non que jamais j'espère, au trône radieux, D'où jadis tu régnas, replacer ta mémoire ; On ne peut de si bas remonter à la gloire, Vulcain impunément ne tomba point des cieux.

Mais qu'un peu de pitié console au moins tes mânes ;

Que, déchiré longtemps par des rires profanes.

Ton nom^ d'abord fameux, recouvre un peu d'honneur;

Qu'on dise : Il osa trop, mais l'audace était belle ;

Il laissa sans la vaincre une langue rebelle.

Et plus tard de moins grands ont eu plus de bonheur.

La génération de î83o entendit Téloquent appel de Sainte-Beuve. Ce n'est pas la pitié qui remit Ronsard en honneur^ ce fut la justice, et, depuis, tous les maîtres de la critique, épousant les idées, la manière devoir de Fauteur du Tableau^ ont fait remonter à la Pléiade les origines de la poésie classique.

Et voilà ce qui fait du Ronsard de Victor Hugo un livre à part dans nos fastes littéraires.

Hélas ! après avoir suivi les pénates du grand poète dans les trois ou quatre foyers qu'il eut à

Paris (i), de i83o à 18625 victime comme

eux de nos dissensions civiles. A peine étaient-ils installés rue de la Tour-d'Auvergne, que tous les meubles et objets mobiliers du grand poète furent mis à Fencan. Et jamais le disjecti membra poetœ n'eut plus de mélancolie poignante que dans ces circonstances critiques. Exposé d'abord comme tout le reste à la curiosité publique^le 7 juin 1852, le Ronsard de Victor Hugo fut adjugé le lendemain pour une bouchée de pain (i5o fr.),à M.Charles Giraud, et c'est chez ce bibliophile que, trois semaines plus tard, Jules Janin, qui n'avait pas toujours été exempt de reproches à l'égard de Victor Hugo, écrivit ces mots sur les marges de ce Ronsard (p. 456), au-dessous de sept lignes des Annales de Tacite : « A la mémoire de notre chantre Victor Hugo, exilé perpétuel, Jules Janin, 2 juillet i852. » — CaQ perpétuel n'avait probablement pas dans la pensée de Janin le sens que les événements devaient lui donner, mais (à la distance qui nous sépare de ces jours néfastes) il avait tout Tair d^une prophétie :

Et n'en reste qu*un... !

M. Charles Giraud ne garda pas longtemps sa

f (i) Savoir : rue Jeaa-Goujon; place Royale, rue de l'Isly et rue de la Tour-d' Auvergne.

l.E « RONSAUD )) DE VICTOR HUGO

précieuse acquisition. Gomme il n'était pas assez riche pour suffire à ses goûts princiers de collectionneur, il se vit obligé, trois ans après, de se défaire de sa bibliotèque, et le Ronsard fut vendu de nouveau, le i4 avril i855, pour 900 fr., soit 945 fr. avec les frais, à Maxime du Camp, qui se Tétait vu disputer par le duc d'Aumale, le comte de Monlalivet et Victor Cousin.

Maxime du Camp le garda jusqu'à sa mort (1894) et, comme il aimait à montrer son beau trophée, un érudit de ma connaissance obtint de lui, un jour, la permission de relever toutes les inscriptions qu'il porte sur ses marges. C'est ainsi que j'ai pu, avec le secours d'un autre exemplaire de la même édition qui figure à la Bibliothèque Nationale, sous la cote Y^' 4707, en donner ici une description fidèle. Car, malgré toutes mes recherches, il m'a été impossible de mettre la main sur le possesseur actuel de ce livre historique. Je sais qu'il fut vendu une troisième fois, le 27 avril iBgS, à l'hôtel Drouot, par le ministère de M^ Delestre assisté de M. Porquet, libraire, avec la collection des livres rares et précieux provenant de la bibliothèque de madame G. D., mais je ne saurais dire à qui, l'acquéreur n'ayant pas voulu qu'on révélât son nom .

Prenons patience : un jour viendra certainement ' 9

OÙ ce Ronsard sortira de sa cachette. Ce jour«là nous pouvons compter qu'il sera plus disputé que jamais. A moins que son dernier propriétaire, dans une pensée qui lui ferait beaucoup d'honneur, ne le lègue en mourant au Musée Victor-Hugo. C'est là qu'est la vraie place de ce glorieux témoin des grands jours du Romantisme.

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