CHAPITRE IV
JOSEPH DELORME ET «LES ORIENTALES
I, — Sainte-Beuve en Angleterre. — Il s'imprègne des lakistes et visite les cathédrales et les galeries de tableaux. — L'amour du gothique chez Lamartine et Victor Hugo. — A son retour Sainte-Beuve soumet un cahier de vers au chei du Cénacle. — Les idées politiques et philosophiques de Sainte-Beuve. — Ses idées sur la femme et l'amour, — Les poésies de Joseph Delorme. — Leur originalité propre. — Sainte-Beuve remet en honneur le sonnet cher à la Pléiade.
— La Dame des Sonnets de Joseph Z)e/orme démasquée. — Elle avait nom Pauline Magnin et était mariée à Charles Gaume. — Sainte-Beuve l'avait rencontrée chez Nodier. —
— Les cahiers de vers de Pauline. — Elle ne répond pas aux avances de Sainte-Beuve. — Conséquences de cette attitude.
II. — Le succès de Joseph Delorme succédant aux Orientales. — La partie critique de l'ouvrage. — Ce que Sainte- Beuve pensait de l'élégie de Chénier et de Lamartine. — Comment il définissait l'alexandrin des derniers classiques.
— L'interdiction de Marion de Lorme. — Ce qu'il écrivait à ce propos à Lamartine. — L'amitié de Lamartine et de Victor Hugo. — Souvenirs de Victor Pavie. — Villemain lit quelques Harmonies à la Sorbonne. — Situation de Sainte-Beuve dans la poésie française en 1830.
Quand Sainte-Beuve partit pour l'Angleterre,
au mois d'août 1828, le Cénacle de la rue Notre- Dame-des-Champs était en pleine fermentation littéraire, excité qu'il était par tout le bruit fait autour de Cromwell et du Tableau.
(( Victor, A. de Vigny, E. Deschamps, Sainte- Beuve, A. de Musset, moi, écrivait Paul Foucher à Victor Pavie, nous travaillons tous. Victor est comme une colonne au milieu de tous et nous jette de temps en temps une orientale comme un pavé sur des fourmis (i). »
A première vue, il peut paraître étrange que Sainte-Beuve ait profité de ce moment d'effervescence pour s'éloigner de Paris. Mais quand on connaît les raisons qui lui faisaient entreprendre ce petit voyage, on convient sans peine qu'il était plutôt opportun.
(i) Lettre du 5 août 1828, publiée par André Pavie dans ses Médaillons romantiques . Dans une autre lettre, du mois de juin de la même année, Paul Foucher écrivait ég-alement à V. Pavie qu'Alfred de Musset venait de leur révéler un magnifique talent par une scène dramatique en vers. Nous apprenons ainsi que Don Paëz remonte au printemps de 1828. Mais ce n'était pas la' première composition du jeune poète. Sainte-Beuve rapporte qu'un matin de Tannée 1828 Musset vint le voir et lui dit ; « Vous avez hier récité des vers, eh bien, j'en fais, moi aussi, et je viens vous en dire. » Et il lui récita de charmants vers un peu dans le goût d'André Ghénier. Saînte-Beuve s'empressa de faire part à Victor Hug-o de cette heureuse recrue poétique. <( On lui demanda désormais des vers à lui-même et c'est alors que nous lui vîmes faire ses charmantes pièces de V Andalouse et du Départ pour la Chasse {le Lever de ses premières Poésies). »
(Sainte-Beuve, Souvenirs et Indiscrétions, p. 87.)
JOSEPH DELORMË ET LES ORIENTALES I
D'abord le Tableau ne représentait que la première moitié de la tâche qu'il s'était imposée, et c'était la partie la plus ingrate, puisqu'elle était exclusivement critique. Il avait hâte d'aborder la seconde qui, dans sa pensée, devait lui faire une place à part entre les poètes de l'Ecole romantique.
On savait déjà, par les quelques pièces qu'il avait lues chez Victor Hugo, que sa muse ne ressemblait à aucune autre. Trop intelligent pour se mesurer dans l'ode héroïque, l'élégie méditative et le poème philosophique avec Hugo, Lamartine et Vigny, il s'était dit qu'il y avait une place à prendre dans le genre familier et intime où avaient excellé les lakistes anglais, et le succès du beau sonnet qu'il avait dédié aux mânes de Ronsard l'avait déterminé à cultiver de préférence cette forme de poème, chère aux poètes de la Pléiade.
C'est donc principalement en vue de s'imprégner de l'atmosphère de Wordsworth, Keats, Southey, Goleridge, Kirke White et les autres, que Sainte- Beuve alla passer une quinzaine de jours en Angleterre.
Il faut le remercier d'avoir fait ce petit voyage, car, sans les deux lettres qu'il adressa de Londres et d'Oxford à Victor Hugo, nous ne saurions pas
tout ce qu'il lui devait en 1828, et dans Tune il confesse avec joie qu'avant de le connaître il était un barbare. « Une cathédrale était pour moi, ditil, une énigme dont je ne cherchais pas le mot, et le plus beau tableau ne me semblait qu^une idée que j'évaluais à la gens de lettres. »
Cela nous donne un aperçu des conversations qui se tenaient rue Notre-Dame-des-Ghamps. On y causait de tout, on y bâtissait des théories jusque sur les fossiles et les pierres de Carnac sur lesquelles je ne serais pas fâché d'avoir Topinion d'Hugo, car on se demande encore qui les a dressées là et à quoi elles servaient au juste (i). Mais on pense bien que les conversations roulaient surtout sur les cathédrales. Victor Hugo, que Nodier appelait le démon Ogive, ne parlait que de portails, de nefs et de flèches gothiques, depuis qu'il s'était mis en tête d'écrire un roman sur Notre-Dame de Paris (2). Et il faut croire que Sainte-Beuve s'inté-
(1) Hugo, disait Gustave Planche, croit tout savoir par intuition. Je le trouvai un jour, lui et ses amis, bâtissant des théories sur les fossiles. (Souvenirs de Juste Olivier, p. i6.)
(2) Mais là comme ailleurs il avait été devancé par Lamartine qui, dès 1822, pendant un voyage qu'il fit en Angleterre, écrivait à Aymon de Virieu :
« Ce pays est superbe et mérite un et plusieurs voyages. C'est là que M^i^ Fanny verrait réalisées ses plus riches conceptions gothiques. Ce gothique vit encore pleinement partout dans les campagnes. J'en ai pris la passion, la manie, la rage. Je vois que c'est le seul genre qui supporte notre médiocrité. Garde-toi, au nom du sens commun,
JOSEPH DELORME ET LES ORIENTALES
ressait à ces propos d'art et d'archéologie, puisque dans ses deux lettres d'Aiigleterre il n^est question que des galeries de tableaux du comte d'Harcourt et du duc de Marlborough, et des cathédrales de Winchester, de Saint-Paul, de Salisbury, de Westminster-Abbey, de la chapelle du collège de Christ- Ghurch, à Oxford, sans parler des églises de Rouen qui Font émerveillé.
Et il n'admirait pas seulement pour lui, il admirait aussi à rintention de celui qui avait fait son éducation artistique, à preuve cette gracieuse idée qui lui vint en regardant les vitraux de Westminster : (( Ces peintures à tout moment brisées par les carreaux me font TefFet de vos petites ballades à tout moment brisées par le rythme de vos basreliefs gothiques que j'appellerai plus volontiers vos vitraux gothiques (i). »
de toucher à Pupetières dans un autre esprit. Souviens-toi de ces paroles : je suis au désespoir d'avoir mis une pierre à Saint- Point avant d'avoir ouvert les yeux à cette nouvelle lumière; je me repens de ce que j'ai fait, et je vais finir dans un meilleur sens. Si-tu veux, je te rapporterai d'ici une centaine de plans divers qui te donneront la clef de tout ce qu'on peut faire dans ce style du beau g'oût et de la médiocrité. » (Gorresp . ^t. 11, p, 2î^o.)
Et la première chose que Lamartine fit à son retour fut « d'attacher à la façade principale de 'son manoir une galerie massive de pierres sculptées sur le modèle des vieilles balustrades g-othiques d'Oxford. » (Le Tailleur de pierres de Saint-Point, p. i4.)
Cette galerie gothique était posée, lorsque Victor Hugo et Charles Nodier furent les hôtes de Lamartine à Saint -Point, en 1825.
(i) Revue de Paris j du i5 décembre 1904.
LE CÉNACLIC DE JOSEPH DELOUME
Il n'y avait qu'un poète qui pût faire cette remarque.
Aussi bien, à son retour à Paris, Sainte-Beuve, qui n'avait pas de temps à perdre et rimait à présent sans discontinuer, communiqua à Victor Hugo un cahier de poésiesmanuscrites en lui demandant son avis par le billet suivant :
« Lisez, mon cher ami, ces quelques misérables pages. Tâchez de vous mettre à la place de celui qui les écrit pour les comprendre et les excuser. Si vous croyez franchement qu'il n'y ait pas scrupule et honte à dévoiler ainsi des nudités d'âme, dites-le moi, et je les livrerai au public, ne seraitce que pour me donner le -plaisir d'une sensation nouvelle. Si vous y voyez inconvénient et ridicule, dites-le moi aussi franchement et j'enfouirai vite sous clef toutes ces confidences perdues entre vous et moi.
Toujours à vous,
« SAINTE-BEUVE (l). »
De quelles nudités d'âme voulait-il parler? Quels cris de passion, quels gémissements de chair meurtrie étaient susceptibles de scandaliser le jeune confident de ses élucubrations poétiques ? Certes, les
(i) Revue de Paris, du i5 décembre T904.
JOSEPH DELORME ET LES ORIENTALES
idées philosophiques de Joseph Delorme — car c'est de lui qu'il s'agissait — étaient aux antipodes de celles de Victor Hugo. Sans être athée comme Tétaient certains rédacteurs dn Globe, Sainte-Beuve était alors franchement matérialiste. Il était aussi quelque peu républicain. Cela détonnait et choquait dans un milieu catholique et royaliste comme la maison de Victor Hugo, mais on sait de reste que le catholicisme du jeune poète n'était que de surface et que son royalisme n'était qu'une affaire de mode et d'intérêt. Hugo, chez qui déjà l'art primait tout, se souciait donc assez peu des idées philosophiques de Sainte-Beuve.
Quant à ses idées sur la femme et l'amour, qui tiennent une si grande place dans Joseph Delorme, pourquoi l'auraient-elles offusqué ? Tout le monde n'a pas la chance de rencontrer à dix-huit ans la femme de son rêve et de posséder à vingt ans
Sur sa table un lait pur, dans son lit un œil noir.
Sous ce rapport, Victor Hugo ne pouvait que plaindre son ami et se « mettre à sa place ». Que Sainte-Beuve n'eût encore inspiré aucune passion, cela ne le surprenait qu'à moitié. D'abord il ne payait pas de mine : il était petit, légèrement voûté, mal habillé, il avait les cheveux roux, la figure
rougeaude, Tair empêtré d'un jeune scholar frais émoulu du séminaire. Gela ne plaît guère à pre^ mière vue. Il fallait que Sainte-Beuve fît cercle et s^animât dans la conversation pour qu'on l'appréciât à son juste mérite et qu'il devînt très séduisant. Or, en 1828, c'est à peine s'il allait dans le monde. On le rencontrait quelquefois chez Nodier, causant, pendant que l'on dansait, avec une jolie femme — car il avait bon goût et ne s'attaquait point aux laiderons. Tout le reste du temps, il le passait auprès de sa mère qui l'avait élevé comme une fille, ou bien encore, au foyer de Victor Hugo. Où donc aurait-il appris l'art d'aimer et de se faire aimer? Hélas! ce n'était que dans les livres, dans la société dangereuse de René^ de Werther, d'Obermann, d'Adolphe, de Jean-Jacques et de saint Augustin — celui des Confessions^ bien entendu. Je ne compte pas, en effet, les vulgaires passades avec les filles du quartier qui l'avaient déniaisé... Dès lors, quoi d'étonnant que par instants soii cœur ait battu et sa chair crié à l'aspect des tourtereaux qu'il rencontrait sur son chemin ? Le ménage seul de Victor Hugo n'avait-il pas non plus de quoi le rendre jaloux ?
Et voilà comment ses lectures romanesques, sa philosophie matérialiste, sa jeunesse déshéritée lui
JOSEPH DELORME ET LES ORIENTALES
avaient inspiré des poésies plutôt malsaines. Mais il n'y avait pas que cela dans les « misérables pages » de Joseph Delorme ; il y avait un talent, un art qui n'étaient plus d'un écolier, et des vers qui ne devaient rien à personne. Quoi déplus pimpant^ de plus léger, par exemple, que les stances A la Rime, où Sainte-Beuve la compare tour à tour à l'écho, à l'éperon, à l'agrafe, à l'anneau, à la clef, à une fée ? Quoi de plus original dans sa bizarrerie voulue que la pièce des Rayons jaunes ? de plus touchant que le regard amical donné à Lamartine ? de plus glorieux pour le Cénacle que les strophes de ce nom où Sainte-Beuve salue sur le mode dithyrambique ses principaux camarades, Hugo, Vigny et Boulanger ? Quoi de plus neuf surtout que cette guirlande de sonnets, imités de Wordsworth et de Keats, où Joseph Delorme se flatte de rajeunir le petit poème que
Du Bellay, le premier, apporta de Florence (i) ?...
îl avait raison de s'enorgueillir de cette prouesse, car le sonnet fut vraiment son apport personnel
(i) Ce n'est pas tout à fait exact, puisque Mellin de Saint-Gelais fit des sonnets avant Joachim du Bellay, et que le sonnet n'est pas d'origine italienne. Mais on croyait alors qu'il était de l'invention de Pétrarque, et l'on s'accorde à reconnaître que personne, au XYi* siècle, n'y excella comme J. du Bellay.
dans la métrique de i830j et il le mania avec une aisance, une grâce, une maîtrise, que peu de poètes contemporains ont égalée. Soulary, pour qui Sainte- Beuve avait une estime particulière, disait que le sonnet était « le microcosme de la littérature » et qu'il Taimait « pour le peu d'embarras qu'il donne et le peu de place qu'il tient (i)». Ce n'était pas pour cela que les poètes de la Renaissance l'avaient choisi et le cultivèrent avec tant de soin. Je ne crois pas non plus que Sainte-Beuve, en le restaurant, n'y ait vu qu'un article de curiosité tout juste bon à occuper ses rares loisirs. Il y vit plutôt un objet d'art que l'on doit ciseler amoureusement et d'après une règle fixe, car la coupe de ses sonnets ne varie guère. C'est du moins ainsi que le comprenait Antoine de Latour, précepteur du duc de Mo npensier, quand il donnait Sainte-Beuve en exemple à Guttinguer, qui se permettait de faire des sonnets dont les tercets rimaient à sa fantaisie (2).
(1) Lettre inédite adressée à M. Paulin, le 5 mai 1862,
(2) « Voici la règle, disait Latour : au premier tercet deux rimes masculines ou féminines, rimant ensemble, puis une troisième masculine ou féminine, selon que les deux autres seront l'une ou l'autre. Ce troisième vers doit rimer avec le troisième du second tercet, ou mieux avec le second. Dans ce dernier cas, c'est le plus fréquent, le premier vers du second tercet rime avec le troisième; dans l'autre cas, les deux premiers vers de ce second tercet riment ensemble, et alors les deux troisièmes vers ont la même rime. .. est-ce clair? J'ai bien peur que non. Alors, cher monsieur, tout romanti-
JOSEPH DELORME ET LES ORIENTALES
On peut tout mettre et tout dire dans un sonnet. Joachim du Bellay avait trouvé moyen d'en élargir le cadre et d'en faire un instrument satirique de premier ordre. — Sainte-Beuve y fit entrer tout un petit roman d'amour dont je n'ai percé le mystère que dans ces derniers temps.
Ouvrez les Poésies de Joseph Delorme ; ïmmédiatement après la pièce intitulée Bonheur champêtre,'û y a deux sonnets, et puis une Causerie au bal, adressés à une dame qui n'est désignée que par trois étoiles et qui a intrigué bien des gens depuis 1829. Quelle était cette dame, et où Sainte- Beuve l'avait-il rencontrée? Elle se nommait Jeanne- Pierrette-Pauline Magnin et était née en i8o5 à Besançon, où son père occupait un gros emploi à
que que vous êtes, vous avez un Boileau. H y a, à la fin du volume un ou deux mauvais sonnets, voyez ; mais à quoi bon vous parler de Boileau? Vous avez les Consolations (de Sainte-Beuve). Prenûfs et lis. Cette méprise dans vos sonnets ôte toute harmonie au dernier tercet, et même ôte toute grâce à la conclusion qui doit toujours surprendre ou doucement retenir le lecteur, mais c'est la moindre des choses que de réparer cela. Ces vers sont charmants et m'enchantent. Ce sont tout simplement comme de johs officiers de marine qui ont le petit sabre, au lieu du poignard, est-ce que pour cela les officiers seraient moins bons à l'abordage? Allons, une petite demiheure de travail, vous aurez fait deux chefs-d'œuvre faciles, ou sinon je le ferai, je vous en avertis; je ne veux pas que votre œuvre reste comme cet arc de triomphe qui n'a encore que des bas-reliefs et point de trophée à la cime. J'attends le couronnement de vos sonnets. J'attends aussi le troisième, mais je le veux exact. Uji sonnet sans défaut, etc. » (Lettre inédite tirée des papiers d'Ulric Guttinguer.)
la préfecture. Je crois même qu'il fut chargé de la surveillance de Toussaint-Louverture^ quand il fut interné au fort de Joux. A l'époque dont je parle, Pauline Magnin était mariée à Charles-Aimé Gaume, fils aîné de Fancien aide-de-camp de Pichegru, et elle habitait à Paris, rue Saint-Louis-en-FIle, à deux pas de TArsenal (i).Elle allait même assez souvent chez Nodier,son compatriote, et c'est-là que Sainte- Beuve la vit pour la première fois. C'était une jolie femme à Tâme sentimentale, très éprise de poésie, si j'en juge par les cahiers de vers qu'elle a laissés (2), mais pas du tout romanesque. Je ne suis donc pas surpris qu'elle n'ait pas répondu aux avances de Sainte-Beuve. Pourtant il ne lui demandait pas grand'chose, à en croire son premier sonnet :
Oh ! laissez-vous aimer 1 . . . ce n'est pas un retour, Ce n'est pas un aveu que mon ardeur réclame ; Ce n'est pas de verser mon âme dans votre âme, Ni de vous enivrer des langueurs de l'amour ;
Ce n'est pas d'enlacer en mes bras le contour De ces bras, de ce sein ; d'embraser de ma flamme Ces lèvres de corail si fraîches ; non, Madame, Mon feu pour vous est pur, aussi pur que le jour.
(1) M™e Gaume, qui dans la suite habita longtemps à Versailles, fiSt morte à Ornans, pays de Courbet, le 21 janvier 1870.
(2) Ces cahiers manuscrits, qui sont aujourd'hui en la possession de Mïû« Marie Dauguet, sa cousine, sont remplis de vers qu'elle
JOSEPH DBLORME ET LES ORIENTALES
Mais seulement, le soir, vous parler à la fête.
Et tout bas, bien longtemps, vers vous penchant la tête,
Murmurer de ces riens qui vous savent charmer ;
Voir vos yeux indulgents plus mollement reluire ; Puis prendre votre main, et, courant, vous conduire A la danse légère ... Oh laissez-vous aimer !
Tout le cœur de Sainte-Beuve tient dans ces quatorze vers ; ou plutôt toute sa manière de courtiser celles qu'il désirait. Il n'avait pas en amour la belle audace qui fait les heureux; il n'emportait pas les places d'assaut. Non ^ il procédait lentement, par des travaux d'approche plus ou moins couverts ; il essayait de prendre la femme en dessous, sachant que le désir naît aussi bien d'une flamme timide que d'un feu dévorant. Car Sainte-Beuve, tout vicieux qu'il était au fond, était, en paroles et en action, un chaste et un timide. Il n'avait pas été élevé pour rien sous les jupons de sa mère et de sa tante ; en un mot il était femme et,commelafemme,il laissait sous-entendre, plus qu'il n'exprimait, les secrètes pensées de son cœur. II écrivait un jour à Guttinguer à propos de son roman à' Arthur qu'il avait lu en manuscrit : « Je ne critique qu'un point, c'est l'endroit de la
avait copiés après les avoir entendu dire à l'Arsenal : il y en a de Lamartine, de Victor Hugo, de H. de Latouche, de Sainte-Beuve, de Dumas, de Fontaney, de M™« Mennessier-Nodier, etc.
corruption de Tenfant qu'on met à coucher avec un autre. Oh ! Jamais de ces choses-là, un mot au plus pour indiquer Tenfance flétrie, mais il faudrait redoubler les voiles et Tombre (i) ! »
Eh bien, Sainte-Beuve avait pour la femme le même respect pudique que pour Fenfant, et je ne suis pas étonné qu'il en ait séduit plus d'une avec ses airs de petit saint Jean. Mais il en est d'autres qui ne s'y laissèrent pas prendre. La plus noble de celles-là — j'ai nommé M"^^ d'Arbouville — voulut bien par amour, et parce qu'elle était sûre d'elle, errer pendant des années avec lui sur le bord du précipice, mais elle se refusa toujours à commettre la faute d'Eloa. Et il ne l'en aima pas moins, au contraire.
A quel sentiment M"^^ Pauline Gaume obéit-elle, pour ne pas vouloir mordre à la pomme que Sainte- Beuve lui tendait d'une main si engageante et si douce? C'est un secret qu'elle a emporté avec^lle. Mais les vers suivants laissent supposer qu'elle avait peur de se compromettre au petit jeu qu'on lui proposait.
Madame, il est donc vrai^vous n'avez pas voulu, Vous n'avez pas voulu comprendre mon doux rêve Votre voix m'a g^lacé d'une parole brève^ Et vos regards distraits dans mes yeux ont mal lu.
(i) Lettre inédite tirée des papiers de Guttin^uer.
JOSEPH DELOUME ET LES ORIENTALES
Madame, il m'est cruel de vous avoir déplu : Tout mon espoir s'éteint, et mon malheur s'achève ; Mais vous, qu'en votre cœur nul regret ne s'élève. Ne dites pas : « Peut-être il aurait mieux valu. »
Croyez avoir bien fait ; et, si, pour quelque peine, Vous pleurez, que ce soit pour un peigne d'ébène, Pour un bouquet perdu, pour un ruban gâtél
Ne connaissez jamais de peine plus amère ; Que votre enfant vermeil (1) joue à votre côté, Et pleure seulement de voir pleurer sa mère.
Peut-être que plus tard, quand survinrent les premières déf^illusions, et il paraît qu'elle en connut de cruelles, Pauline Gaume aurait écouté Sainte- Beuve d'une oreille plus complaisante. Je trouve au bas d'une page d'un de ces cahiers cette pensée de Nodier qui donne effectivement à réfléchir : (( Il ne faut désespérer de rien pour ceux qui n'ont pas aimé, leur existence a un complément à recevoir, et un complément qui fait souvent la destinée de tout le reste. » Et dans les Pensées d'août^ qui parurent en 1887, il y a une pièce de vers dédiée à la Dame des sonnets de Joseph Delorme, qui prouve que Sainte-Beuve ne lui était pas indifférent (2),
(1) Cet enfant est devenu ie'g'énéral Gaurae.
(2) Elle lui avait, en effet, demandé des vers, après des années de silence, et il lui avait répo ndu :
Pourquoi, quand tout a fui, quand la fleur éphémère A séché dès longtemps sur cette ronce amère.
Mais, en 1829, Gaume était encore sous le charme de la lune de miel, et son « petit enfant » suffisait à son bonheur.
Or, voyez pourtant quelles auraient pu être les conséquences de cette amitié, si Pauline Gaume Favait voulu ! Comme il nous a dit un jour qu^il ne rimait alors que pour se faire aimer (i), il est probable que Sainte-Beuve n'aurait pas écrit les Consolations, ou bien la Muse qui les inspira eût été Pauline au lieu d'être Adèle. Et dans ce cas les beaux yeux de la madone du Cénacle n'auraient pas allumé la guerre que l'on sait entre ses deux principaux fondateurs.
Et donc, après avoir lu avec toute l'attention qu'ils méritaient les extraits de Joseph Delorme
Pourquoi la remuer, chaste souffle des bois ? Pourquoi, quand tout le 'cœur a sa fatigue obscure, Pourquoi redemander, onde joyeuse et pure. Qu'on se mire encore une fois ?
Ah ! s'il repasse un soir à ces rives de Seine, Celui dont l'œil cherchait quelque étoile incertaine, Il se dit qu'autre part, aux bords qu'on souhaitait. L'astre luit, que la brise est fraîche, l'onde heureuse, Gomme au mois des lilas la famille amoureuse. . . Il le sait, et se tait I
(i) Suite de Joseph Delorme, p. 282, poésie dédiée à Marie de Solms (MîûeRatazzi).
JOSEPH DELORME ET LES ORIENTALES
que Sainte-Beuve lui avait soumis, Victor Hugo fut d'avis qu'ils pouvaient être publiés. Et le volume parut deux mois après les Orientales (i), juste à temps pour reposer les vrais amis de la poésie de Téclat fulgurant de ce chef-d'œuvre de Tart pour Tart. Car c'est ici que s'affirma pour la première fois la théorie que les Jeunes-France, les bousingots et leur suite devaient pousser jusqu'à son extrême limite, à savoir que le sujet d'un livre ou d'un tableau n'a aucune importance, que tout l'intérêt d'une œuvre d'art est dans la facture (2).
Le contraste entre les deux ouvrages ne pouvait être plus saillant. D'un côté, des tableaux à la Delacroix, larges, fougueux, rutilants, comme le Feu du ciel^ les Têtes du Sérail^ Mazeppa^ les D/inns, Navarin ^tableaux faits pour plaire surtout aux artistes amis de la couleur. De l'autre, des peintures quasi lavées d'analyse sentimentale et des
{î) Le Globe du 17 janvier 1829 annonçait que les Orientales seraient mises en vente le lundi 19, chez Gosselin et Bossange, i vol. in-8, prix : 9 fr. Joseph Delorme parut au mois de mars suivant.
(2) « Les Orientales^ disait Sainte-Beuve (et ici il convient comme toujours de tenir compte de son opinion de derrière la tête), les Orientales sont, en quelque sorte, l'architecture gothique du xv^ siècle, de Victor Hugo; comme elle ornées, amusantes, épanouies. Nulles poésies ne caractérisant plus brillamment le clair intervalle où elles sont nées, précisément par cet oubli 011 elles le laissent, par le désintéressement du fond, la fantaisie libre et courante, la curiosité du style, et ce trône merveilleux dressé à Tari pur. » [Portraits contemporains, article Hugo, p. 4i4-)
paysages d'une petite dimension dans un style gris, avec, par-ci par là, des détails familiers, pittoresques et des mots surannés empruntés au vocabulaire du XVI® siècle.
Joseph Delorme plut beaucoup comme note nouvelle dans le concert poétique, si Ton s'en rapporte aux journaux et aux correspondances du temps(i). Je m'étonne seulement que personne n'ait eu la curiosité de se demander pourquoi Sainte- Beuve avait pris, je ne dis pas le masque, car c'était un excellent moyen d'intriguer le commun des lecteurs, mais le nom de Joseph Delorme. Dans une œuvre d'imagination le titre n'est jamais sans intérêt, mais pour un qui s'explique tout naturellement combien d'autres, et c'est le cas de la plupart des livres romantiques, ne sont que des rébus. On comprend le titre des Orientales : il était tout indiqué par le ton général et le caractère du livre (2).
(1) Il eut aussi sa parodie dans un livre publié par À. Jay en i83o sous le titre : la Conversion d'un romantique, manuscrit de Jacques Delorme^ suivi de deux lettres sur la littérature du siècle et d'un essai sur l'éloquence politique en France.
(2) Ce n'est pourtant pas ce que pensait Hugo. « Où est l'opportunité de ce livre? disait-il dans la préface. A quoi rinae l'Orient? Il répondra qu'il n'en sait rien, que c'est une idée qui lui a pris ; et qui lui a pris d'unè façon assez ridicule, l'été passé, en allant voir « coucher le soleil ». — Il aurait mieux fait de dire, mais il ne le pouvait pas, que le succès des Messéniennes rempêchait de dormir et qu'en écrivant les Orientales il rêvait d'éclipser Casimir Delavigne, ce à quoi il réussit d'ailleurs. Il est inutile d'ajouter que pour
JOSEPH DELOKME ET LES ORIENTALES
Mais les Feuilles d'Automne, qui devaient les suivre ? Si le titre est joli, il ne cadre guère avec l'âg-e du poète et les sujets du recueil. Où donc Hugo Tavaitil pris ? J'ouvre sa Correspondance et je lis dans une lettre de lui à Victor Pavie, en date du 17 mars 1827 :
« J'ai chargé mon libraire de vous envoyer cette Ode à la Colonne , qui ne vaut pas ce seul vers [de vous] :
C'était une feuille d'automne.
Pavie s'est-il jamais douté que le titre des FeuiU les d'Automne était sorti de cette réminiscence ?
Quant au titre de Joseph Delorme^ ]^ crois pas me tromper en disant que Sainte-Beuve remprunta au drame même que Victor Hugo était sur le point de commencer. Marion de Lorme^ Joseph Delorme! c'est à peine si l'orthographe variait d'un nom à l'autre, encore Sainte-Beuve écrivait-il le nom propre de Marion comme celui de Joseph, sans la particule.
Quoi qu'il en soit, le volume eut beaucoup de succès auprès des femmes ; j'en sais au moins deux
écrire ce livre il avait lu tous les recueils des Chants populaires de la Grèce, depuis celui de Fauriel jusqu'aux Chants héroïques des Montagnards et Matelots grecs, traduits en vers français par Néporaucène Lemercier, Paris, Urbain Cane), 1824.
qui auraient voulu pouvoir consoler ce pauvre « Werther carabin», comme disait Guizot. Il n'en eut pas moins dans le monde littéraire à cause des Pensées que Sainte-Beuve avait mises à la suite de ses Poésies. Et cela se comprend. Dans ces pensées, dont beaucoup lui étaient venues de l'impatience avec laquelle il entendait certains « critiques voisins et amis ù (du Globe) harceler de leurs objections Técole poétique nouvelle, Sainte-Beuve accentuait encore le programme qu'il avait déjà tracé dans son Tableau et se faisait résolument le champion des idées romantiques.
Après avoir établi, par ej>^emple<, que les poètes du Cénacle se Tattachaient à travers Fœuvre d'André Ghénier à la Pléiade, il répondait à ceux qui leur opposaient Lamartine, sous prétexte qu'il était parvenu à rendre tout ce qu'il y a de plus rêveur et de plus insaisissable dans Pâme humaine, sans que la facture du vers de Racine se fût modifiée sous sa main :
« Sans doute Lamartine ne suit pas la manière de Ghénier, qu'il connaissait à peine, mais soutenir qu'il suit la manière de Racine et de J.-J. Rousseau parce qu'on ne rencontre chez lui qu'un assez petit nombre de coupes et d'enjambements, c'est ignorer qu'il y a d'autres éléments intégrants de la forme
JOSEPH DELORME ET LES ORIENTALES
lb5
poétique, lesquels, pour être plus mobiles et plus fluides, ne sont pas moins distinctifs et réels... » Et pour se faire mieux comprendre, il ajoutait : « Qu'a été jusqu'à ce jour Télégie en France ? Je laisse Marot, Ronsard et, dans le siècle suivant, Pellisson et M'^^ de la Suze. Parny a eu de son temps la réputation de T ibulle français ^ mais pour qui le relit aujourd'hui sans prétention, son élégie, faible, élégante et assez vive, manque tout à fait de profondeur dans le sentiment et de couleur dans le style ; ce n'est bien souvent qu'une épigramme ou un madrigal. Lebrun-Pindare est frappé de sécheresse et d'érudition. Restent donc^ pour créateurs de l'élégie parmi nous, André Chénier et Lamartine. Ce dernier, en peignant la nature à grands traits et par masses, en s'attachant de préférence aux vastes bruits, aux grandes herbes, aux larges feuillages, et en jetant au milieu de cette scène indéfinie, et sous ces horizons immenses, tout ce qu'il y a de plus tendre et de plus religieux dans la mélancolie humaine, a obtenu du premier coup des effets d'une simplicité sublime, et a fait une fois pour toutes ce qui n'était qu'une seule fois possible. Le genre d'élégie créé par Lamartine a été clos par lui ; lui seul a le droit et la puissance de s'y aventurer encore: quiconque voudrait
s'essayer dans le genre serait réduit à imiter le maître. Ce qui reste possible dans Télégie, c'est quelque chose de moins haut et déplus circonscrit, ce sont des sentiments moins généraux encadrés dans une nature plus détaillée. On rentre alors dans le genre d'élégie d'André Chénier... » . Tout cela était marqué au coin du bon sens et de la raison.
Et chemin faisant, Sainte-Beuve trouvait des formules charmantes et tout à fait réussies pour souligner les différences de forme et de facture qui existaient entre le vers classique de l'école de Delille et le vers romantique de l'école nouvelle. II disait :
« — Le vers français, l'alexandrin (tel qu'on l'avait fait en dernier lieu), ressemble assez à une paire de pincettes, brillantes et dorées, mais droites et roides : il ne peut fouiller dans les recoins. »
(( — Nos vers modernes sont un peu coupés et articulés à la manière des insectes, mais com'me eux, ils ont des ailes. »
Et tout de suite, à l'appui de son dire, il citait des vers de ^Victor Hugo, d'Alfred de Vigny, d'Emile Deschamps, de Paul Foucher, de tous les camarades. Mais il revenait toujours à Lamartine
JOSEPH DELORME ET LES ORIENTALES
pour qui il avait un faible (i) et qui répondit à ses gracieuses et poétiques avances par la très belle épître qu'il inséra un an après dans ses Harmonies.
On connaît la lettre par laquelle Sainte-Beuve Ten remercia, mais on n'a pas fait attention, quoique la chose en vaille la peine, au paragraphe de cette lettre qui a trait à Tinterdiction de Marion de Lorme, Il paraît que Lamartine n'avait pas compris la conduite de Victor Hugo dans cette circonstance envers le gouvernement ; or, comme Sainte- Beuve craignait qu'une fausse interprétation des faits ne nuisît à Famitié que les deux grands poètes avaient Tunpour l'autre, il avait gentiment pris les devants et écrit à Lamartine :
« J'ai été, comme vous, bien étourdi du changement politique (2) qui remet en question ce qui semblait si bien jugé pour tous les cœurs honnêtes et sensés. Cela est affligeant pour tout le monde, et pour les arts, et les poètes encore plus directement peut-être. Qu'y faire? — Vous semblez fâché d'avoir vu le nom de Victor mêlé à tout cela. Il n'a pas tenu à lui de l'éviter (3). 11 avait fait sa pièce de Marion Delorme dans un esprit très pacifique et
(1) Au su même de Victor Hu^o, qui lui disait souvent : « Je sais bien que vous aimez mieux Lamartine que moi. »
(2) M. de Polig-nac venait de remplacer M. de Marti gnac.
(3) Edmond Biré ne connaissait probablement pas cette lettre de
uniquement littéraire ; M. de Martignac, qui se sentait peu sûr de sa place, et qui craignait les moindres occasions de donner prise à la cour contre lui, vit quelques inconvénients à la représentation et n'osa l'autoriser, sans cependant l'interdire. Sur ces entrefaites, il tomba; M. de la Bourdonnaye vint, qui déclara nettement à Victor que la pièce ne serait pas jouée, mais lui offrit tous les dommages possibles, particulièrement une/)05«tion politique an Conseil d'Etat et une place dans l'administration, Victor dit que pour le moment il n'était qu'un poète, et qu'il n'entrait pas dans ses idées d'aborder si vite un rôle politique, surtout ne partageant pas les principes de la nouvelle administration. Le lendemain, et quand il croyait tout fini par son refus, il reçut un brevet qui portait à six mille francs sa pension de deux mille francs du ministère de l'Intérieur; il répondit par un refus très respectueux, que sa pension de deux mille francs qu'il avait reçue sans l'avoir demandée et conjointement avec son noble ami M. de Lamartine^ pension qui lui était précieuse surtout comme gage
Sainte-Beuve 'quand il écrivit son Victor Hugo avant j83o, car il a accusé le poète de Marion de Lorme d'avoir enflé le chiffre de l'offre de l'indemnité royale, et au lieu des 4.000 fr. avoués par Victor Hugo, nous apprenons d'une source sûre que cette offre était de six mille.
JOSEPH DELORME ET LES OUIENTALKS
des bontés da roi, lui suffisait, et qu'il suppliait le roi de le laisser dans la situation où ses dernières bontés l'étaient venu chercher. Voilà le fond de Taffaire ; il n'y a mis que Findispensable, ce qu'il se devait comme homme de conscience et d'honneur; le reste est du fait des journaux qui, comme vous le dites si bien, salissent tout ce qu'ils touchent... (i). »
Cette lettre prouve que Sainte-Beuve était, en 1829, un lien — et quelque chose de plus — entre les poètes qui jouissaient de la faveur publique, qu'ils fissent ou non partie du Cénacle. Or, Lamartine ne voulut jamais en être. Non qu'il fût jaloux des lauriers de Victor Hugo ; outre que sa réputation était alors bien supérieure à la sienne, et que la jalousie n'effleura jamais sa grande âme, il n'avait aucun goût pour les groupes, en littérature comme en politique, et préférait vivre en marge et un peu à distance, sachant que la solitude et Téloignenient^ bien loin de nuire au poète, ajoutent encore à son prestige (2). Cela ne l'empêchait pas d'ailleurs
(1) Lettres à Lamartine (1898), p. 76.
(2) A ce sujet, Sainte-Beuve écrivait de Rouen à Victor Hug-o îe 7 mai i83o :
« Je voudrais vous voir mieux, plus cordialement que vous n'êtes> Lamartine et vous; cela ne tient pas à vous, je le sais, mais,je vous en prie, ne relevez pas trop des riens sans importance, allez au fonds et quel fond que le sien! » (Revue de Paris,dn i5 décembre 1904.)
d'être en correspondance suivie avec Victor Hugo, d'échanger avec lui des vers, et de le visiter et de s'asseoir familièrement à sa table chaque fois qu'il venait à Paris.
Justement il y vint au printemps de i83o, pour sa réception à l'Académie-Française et la publication de ses Harmonies^ et voici ce que je lis à cette occasion dans les Souvenirs de Victor Pavie :
« J'entre un matin chez Hugo. Je le trouve à table, vis-à-vis d'un convive jeune encore, bien qu'aux cheveux grisonnants déjà sur un front largement modelé et dans les plus heureuses proportions avec les traits harmonieux de son visage. Le port élevé de sa tête, la fermeté de son maintien, la coupe de sa redingote nouée d'un ruban rouge, attestaient en lui une noble race et des habitudes militaires. Je regardais, j'écoutais. La poésie était en jeu et les interlocuteurs en cause ; ils paraissaient se faire réciproquement les honneurs d'une couronne suspendue sur leur tête, et que nul des deux ne voulait accepter de la générosité de l'autre.
(( — - Entre nous, mon ami, disait à l'aîné le plus jeune, ni méprise, ni déguisement. Si la France consultée avait à proclamer son poète...
(( A ces mots je bondis sur ma chaise, et me trouvai debout, effaré et tremblant devant quelqu'un
JOSEPH DELORME ET LES ORIENTALES
qui ne ressemblait, en vérité, guère au voyageur de Rambouillet.
(( — Eh bien, oui,, s'écria Victor Hugo, vous le tenez. Serrez-lui donc la main à ce Lamartine tant souhaité. »
Quelques jours après Sainte-Beuve accompagnait Lamartine à la séance de la Sorbonne où Villemain lut quelques-unes de ses Harmonies^ aux applaudissements d'un public enthousiaste.
A ce moment Sainte-Beuve occupait dans la littérature française une situation des plus enviables. • Non seulement, en effet, il était regardé par la jeune Ecole comme le premier critique de son temps, mais on le mettait déjàjcomme poète, sur le même rang qu'Alfred de Vigny, qui venait de publier la seconde édition de ses Poèmes.