CHAPITRE V
PRÉFACES ET LECTURES
I. — A propos du monument de Stendhal.- — Son livre sur Racine et Shakespeare. — Devancé sur la question des unités de temps et dé lieu par Manzoni, Schlegel, Gœthe et Charles Nodier. — Le plaisir épique et le plaisir drama- \ tique. — Stendhal ennemi de l'alexandrin. — ■ Les mots propres dans la versification classique. — Stendhal voulait | les tragédies nationales en prose. — Opinion d'Alfred de " Vigny sur la tragédie /aw^ antique de Racine. — Comment il entendait le drame . — Lettre inédite de Casimir Delavignesur le classique et le romantique. — Stendhal et Victor Hugo.— • Ils se rencontrent chez Mérimée, mais ne se disent rien. — Propos désobligeants du premier sur le second. — Victor Hugo répond à Stendhal dans la préface de Cromwell. — Stendhal applaudit quand même au succès I à' Hernani.
n. — La préface de Cromwell comparée à la Deffence et illustration de Joachim du Bellay. — La théorie relative à rintroduction du laid et du grotesque dans les arts. — Le grotesque et le sublime dans Arioste, Cervantès et Rabelais. — La préface de Cromwell jugée par Bouîay-Paty. — Ce I que Lamartine écrivait à Stendhal. — Classique pour l'expression^ romantique dans la pensée.
IIL — Les influences de Victor Hugo dans la préface de Cromwell. — Comment Shakespeare agit sur lui. — L'an- 'l, tithèse chez l'un et l'autre. — Les représentations de Sha- | kespeare à Paris. — Talma, Victor Hugo et Lamartine.— j
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Pour Talma, Shakespeare était le drame, — Le pathétique et le terrible de Lamartine opposés au grotesque et au sublime de Victor Hugo. — Ce que le Globe pensait du théâtre anglais. — Les acteurs anglais donnés en exemple aux nôtres. — Ch. Kembie et miss Smithson comparés à Talma et à M^^e Mars. — Romantiques et classiques pendant les représentations à l'Odéon de la troupe anglaise. — Les préfaces se multiplient après celle de Cromwell. — La préface d'Emile Deschamps comble les lacunes de celle de V. Hugo sur le Lyrique^ VElégiaque et V Epique, — Celle de Vigny montre la différence qu'il voyait entre la vérité de l'art et le vrai du fait. — Edouard d'Anglemont leur réplique par une préface satirique. — Une lettre inédite d'Harel à ce sujet.
IV. — Les lectures dans le Cénacle. — La lecture de Marion de Lorme jugée par Turquety. — Othello chez Alfred de Vigny. — Alfred de Musset y donne le signal des applaudissements. — Souvenirs de Juste Olivier sur Alfred de Musset. — La lecture d'Hernani. — Le récit d'Auguste Barbier et celui de Boulay-Paty.
M. Gaston Deschamps s^étonnait naguère, dans une chronique du Temps, qu'on songeât à placer le médaillon de Stendhal sous la galerie du Théâtre- Français, à côté du buste de Gustave Larroumet.
« Stendhal n'ayant jamais écrit pour les théâtres, disait-il, c'est un théâtre qui recueille son effigie ! le paradoxe stendhalien continue ! »
Quel paradoxe ? Si Stendhal n'a fait ni tragédie,
ni comédie, il a écrit un livre sur le théâtre qui vaut bien Fétude de Larroumet sur Marivaux. Je veux parler de son livre intitulé Racine et Shakespeare, Or, du moment qu'on a trouvé tout naturel de dresser le buste de Larroumet (qui déjà ne dit rien à personne) sous la galerie du Théâtre-Français parallèle à Fautre où sont les médaillons de Corneille et de Molière, de Racine et de Victor Hugo, je ne vois pas pourquoi il serait paradoxal d'y mettre le médaillon de Stendhal, qui, lui du moins, répondrait là à quelque chose, Fauteur de la Chartreuse de Parme ayant attaché son nom à la réforme du théâtre en France.
On ne peut nier, en efFet, que le livre de Stendhal sur Racine et Shakespeare ait fait époque. Tout le monde le connaît ou est censé Favoir lu. On ne peut écrire Fhistoire du théâtre romantique sans en faire état. Ce n'est pas qu'au fond il nous ait apporté des choses très neuves; non, son grand défaut, au contraire, bien que les deux parties qui le composent aient paru de îSaS à 1826, est d'avoir été devancé, sur la question des unités de temps et de lieu, par la lettre fameuse de Manzoni àChauvet, qui, elle-même, réflétait les idées de Schlegel et de Gœthe, voire de Charles Nodier, car ce diable d'homme, sans en avoir Fair, fut à Favant-garde en
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tout (i). Mais il n'y avait pas que la question des deux unités qui préoccupât Stendhal, il y avait encore et surtout la question de la langue, de la prose et du vers, sources du plaisir épique et du plaisir dramatique^ comme il disait.
A Tentendre, la poésie dramatique en était en France au point où David avait trouvé la peinture
(i) Ouvrez ses Essais (Tan jeune barde, qui sont de i8o4, vous y trouverez, en tête de Quelques pensées de Shakespeare, les réflexions suivantes :
Je ne sais jusqu'à quel point, dit Nodier, les unités établies par les anciens doivent être considérées comme une partie essentielle et constitutive du poëme dramatique; je respecte ces entraves: puisqu'elles paraissent imposées par le gôût, et que l'usage les a consacrées; mais convenaient-elles à l'auteur de Macbeth et d'Othello? Son génie, grand comme la nature, devait être indépendant comme elle; ou plutôt, le génie de Shakespeare et la nature ne sont qu'une même chose.
« Cependant, la république des lettres fourmille de ces critiques impitoyables qui aiment mieux proscrire un chef-d'œuvre que choquer Aristote. Je m'inquiète peu du jugement que ceux-là ont porté de Shakespeare. Je m'en rapporte à vous seuls, qui êtes doués d'une âme énergique et sensible; à vous qui adorez la nature dans sa noble simplicité, et qui préférez sa pompe inculte et sauvage aux froides combinaisons de l'art ; à vous surtout qui avez été froissés par les passions et par l'infortune, car Shakespeare est un ami que le ciel a donné aux malheureux de tous les temps et de tous les pays.
« La critique peut porter un œil sévère sur ces productions dont la forme régulière et l'exacte symétrie semblent défier le compas, Mais son domaine. a des bornes, et ce n'est qu'à la sensibilité qu'il est permis de juger le génie.
« On peut dire de Shakespeare ce qu'on a dit de Richardson. (( Avec les ouvrages de Shakespeare on ferait bien des maximes ; mais avec tous les ouvrages des philosophes on ne ferait pas une seule page de Shakespe??re... »
Ce n'était pas mal pour un so^iisant observateur de l'usage et de la tradition.
en 1780. Et c'est pour hâter la réforme qu'il tombait à pîume rabattue sur les « niaiseries » du théâtre classique en vers. Stendhal ne pouvait souffrir l'alexandrin, prétendant que c'était lui qui l'avait « empêché de rendre avec netteté les nuances du cœur qu'il sentait mieux qu'aucun autre (i) ». Pour lui l'alexandrin n'était le plus souvent qu'un « cache-sottise ». Il croyait sérieusement que la mesure du vers lui défendait d'admettre parfois le mot précis, le mot propre. « Et alors, s'écriait-il, vous trahirez la passion pour l'alexandrin, comme fit Racine ! » — Erreur manifeste que Vigny et Victor Hugo devaient faire éclater quelques années après, l'un dans Othello, Vautre dans Hernani. Ce n'était pas, en effet, à cause de la mesure de l'alexandrin que les classiques n'y faisaient pas entrer certains mots propres, mais bien plutôt parce que tels mots, comme le mouchoir, ne leur semblaient pas assez nobles. lis étaient esclaves ni phis ni moins delà mode et de l'usage des cours. Du jour où le théâtre fut mis à la portée du peuple, le mot propre y eût droit de cité aussi bien en vers qu'en prose.
(i) Mais je crois bien qu'en cela il s'inspirait de W^^ de Staël, qui disait dans son livre De fAlUmagno : « Il serait donc à désirer qu'on pût sortir de Tenceinte que Jes hémistiches et les rimes ont tracée autour de l'art. »
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Stendhal disait : « Est-ce comme faisant partie d'un alexandrin que nous admirons le Soyons amisy Cinna,ou le mot d'Hermine à Pyrrhus : Qui te l'a dit ? » — Certainement non, mais c'est la preuve que lorsqu'on sait manier l'alexandrin, on y peut tout mettre. Du reste, Stendhal lui-même admettait le vers dans le poème épique, la satire, la comédie satirique et la tragédie mythologique où, suivant son expression, les sentiments généreux donnaient un plaisir épique. Quant au plaisir dramatique , il ne pouvait sortir à ses yeux que d'un ouvrage en prose, et il réclamait hardiment, exclusivement,la prose pour les tragédies nationales telles que la Mort de Henri Ifl, le Retour de T île d'Elbe^ Clovis s établissant dans les Gaules à l'aide des prêtres ; Charles IX et la Saint-Barthélémy ^ où il était impossible d'observer la règle des unités.
Il y avait beaucoup de vrai dans cette manière de voir, et il faut bien que Dumas, Vigny et Victor Hugo s'en soient rendu compte, pour que le premier ait débuté par un drame historique en prose, et que les deux autres, après s'être essayés dans le drame et la tragi-comédie en vers, soient revenus un peu plus tard au drame en prose.
Du reste Alfred de Vigny s'est expliqué là-dessus dans son Journal en termes catégoriques :
« Le genre bâtard^ dit-il, c'était la tragédie faux antique de Racine. Le drame est vrai, puisque, dans une action tantôt comique, tantôt tragique, suivant Les caractères, il finit avec tristesse comme la vie des hommes puissants de caractère, énergiques de passion. Le drame n'a été appelé bâtard que parce qu'il n^est ni comédie^ ni tragédie^ ni DéniO' crite rieur ni Heraclite pleureur. Mais les vivants sont ainsi. Qui rit toujours ou toujours pleure? Je n'en connais pas pour ma part. En tout cas, comme Henri de Transtamare, le bâtard a roulé par terre le légitime et Ta poignardé. »
Et sans aller si loin, Casimir Delavigne lui-même, dont Stendhal disait que les Vêpres siciliennes et le Paria donnaient un plaisir épique, et qui se signala, dès 1827, par son opposition contre Victor Hugo, Casimir Delavigne écrivait, le 19 juin 1826, à Auger, le pourfendeur du Romantisme, au sujet de son discours de réception à PAcadémie-Française :
« Veuillez m'excuser si je ne suis pas tout à fait de votre avis sur le classique et le romantique. Pour tout ce qui regarde Faction théâtrale, je crois qu'on peut étendre beaucoup le cercle dans lequel le poète est obligé de se renfermer (i).»
(i) Lettre inédite de la collection Fossé-Darcosse.
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Les manifestes de Stendhal, en dépit de certaines théories fausses ou hasardeuses, eurent donc une influence considérable. « Faire des drames en prose, dit Délécluze, qui le voyait beaucoup alors, devint une passion, une mode même, et bientôt Mérimée, Gavé, Dittmer, Vitet et Ch. de Rémusat se mirent à Fœuvre (i). »
Comment donc expliquer que Victor Hug-o ait battu froid à Fauteur de Racine et Shakespeare^ au point qu'il le, regarda à peine, le soir du jour où Sainte-Beuve. d'accord avec Mérimée, les fit se rencontrer chez celui-ci, en vue d'opérer entre eux un rapprochement qu'il jugeait utile à la cause des lettres (2) ? — C'est que le jeune chef du Cénacle n'aimait pas les allusions désobligeantes ni qu'on lui manquât de respect. Or, Stendhal, parlant de lui, s'était permis de dire : « le bonhomme Hugo » pour railler sa jeunesse, et, faisant allusion au débat d'intérêt que le a très lyrique auteur de Han » avait eu avec Persan, son libraire, il avait écrit dans son manifeste :
« Je ne vous parle point de quelques productions réellement trop pitoyables malg^ré l'espèce de succès qui a signalé leur entrée dans le monde. On con-
(1) Souvenirs de soixante années.
(2) Cette rencontre eut lieu en 1828. Sainte-Beuve Ta racontée d'une manière plaisante dans une lettre à Albert Collignon.