II
LE CÉNACLE FîZ JOSEPH DELORME
poésie, ce générateur de Rotre mètre ; inépuisable dans la variété de ses tours, insaisissable dans ses secrets d'élégance et de facture ; prenant, comme Protée, mille formes sans changer de type et de caractère ; fuyant la tirade ; se jouant dans le dialogue; se cachant toujours derrière le personnage; s'occupant avant tout d'être à sa place, et lorsqu'il lui adviendrait d'être beau^ n'étant beau en quelque sorte que par hasard, malgré lui et sans le savoir ; lyrique, épique, dramatique, selon le besoin ; pouvant parcourir toute la gamme poétique , aller de haut en bas, des idées les plus élevées aux plus vulgaires, des plus bouffonnes aux plus graves, des plus extérieures aux plus abstraites, sans jamais sortir des limites d'une scène parlée; en un mot tel que le ferait l'homme qu'une fée aurait doué de l'âme de Corneille et de la tête de Molière. Il nous semble que ce vers-là serait bien aussi beau que de la prose (i). »
(i) Lamartine avait déjà dit à Stendhal qu'il ne « fallait pas renoncer aux vers dans la poésie moderne, car le vers ou le rythme étant le beau idéal dans l'expression ou dans la forme de l'expression, ce serait redescendre que de l'abandonner. Il faut, disait-il, le perfectionner, Tassouplir, mais non le détruire. L'oreille est une partie de l'homme, et l'harmonie une des lois secrètes de l'esprit, on ne peut les négliger sans erreur.» (Lettre à M. de M.. .[Marcellus] du 19 mars 1828.)
Et, chose remarquable, Paul-Louis Courier qui, semble-t-il, aurait dû faire passer la prose avant le vers^ n'hésitait pas à se ranger à l'avis de Lamartine.
PRÉFACES ET LECTURES
Certainement, dirait l'autre, et bien que Victor Hugo n^eût reçu en don ni Tâme de Corneille ni la tête de Molière, c'est Tapologie de son vers qu'il vient de faire là.
Continuons notre lecture :
« . . .Le vers au théâtre doit dépouiller tout amour-propre, toute exigence, toute coquetterie. Il n'est là qu'une forme, et une forme qui doit tout admettre, qui n'a rien à imposer au drame, et au contraire doit tout recevoir de lui pour tout transmettre au spectateur : français, latin, textes de lois, jurons royaux, locutions populaires, comédie, tragédie, rire, larmes, prose et poésie. Malheur au poète si son vers fait la petite bouche ! Mais cette forme est une forme de bronze qui encadre la pensée dans son mètre, sous laquelle ledrame est indestructiblcjqui legrave plus avant dans l'esprit de l'acteur, avertit celui-ci de ce qu'il omet et de ce qu'il ajoute, l'empêche d'altérer son rôle, de se substituer à l'auteur, rend chaque mot sacré, et fait que ce qu'a dit le poète se retrouve longtemps après encore debout dans la mémoire de l'auditeur. L'idée, trempée dans le vers, prend soudain quelque chose de plus incisif et de plus éclatant. C'est le fer qui devient acier. »
Tout ce flot de paroles est admirable, mais ne
nous en apprend pas plus sur la poétique de TÉcole nouvelle que les quatre préfaces mises par Victor Hugo aux quatre éditions des Odes et Ballades qui se suivirent de 1822 à 1828. Que si vous me demandiez Texplication du mutisme à cet égard de Victor Hugo, je vous répondrais qu'elle est, selon moi, dans le fait que le génie poétique de Tauteur de Cromwell est éminemment classique et qu'en dépit de ses enjambements et de sa césure mobile son vers n'est pas plus libre que celui de Molière et de la Fontaine.
C'est pour cela que, jusqu'en 1824, il ne voyait aucune différence entre le genre classique et le genre romantique; qu'il se défendait d'avoir la prétention de frayer une route ou de créer un genre et que, même en 1828, il s'excusait de ne point (( agiter quelques-unes des hautes questions de langue, de style, de versification et particulièrement de rythme, qu'un recueil de poésie lyrique française au dix-neuvième siècle peut et doit soulever (i) ». '
Et cependant on ne saurait lui refuser d'avoir apporté quelque chose de neuf dans sa préface de Cromwell. C'est la théorie relative à l'introduction du laid et du grotesque dans les arts. Mais
(i) Préface de l'édition des Odes et Ballades^ de 1828.
PREFACES ET LECTURES
la théorie seulement, car le grotesque voisinait depuis long-temps avec le sublime dans Arioste, Gervantès et Rabelais, qu'il appelait, d'un nom cher à Nodier, des « Homères bouffons », et c'est la marque caractéristique du g*énie dramatique de Shakespeare.
Seulement Shakespeare ne se fait pas une règ-le de mélang-er envers et contre tout, fût-ce contre le naturel et le bon sens, le grotesque et le sublime : ils sortent l'un et l'autre des entrailles mêmes de ses drames. Tandis que, chez Victor Hug"0,ils trahissent presque toujours le parti pris, l'esprit de système, et font hors d'œuvre.
C'est ce que notait fort justement le poète Boulay-Paty après la lecture publique de la préface de Cromwell :
« Le Cromwell de Victor Hug-o, écrivait il à Eugène Lambert, est l'œuvre d'un grand talent, égaré par l'esprit de système. C'est un arbre, fort de sève, sur lequel on a greffé des fruits de niauvaises espèces. Hugo veut être original à toute force, il veut faire école, et pour arriver au but il lui faut une route nouvelle, fût -elle celle du bizarre. Je ne Tapprouve point, et je pense que lui et nous perdrons beaucoup, à sa manière, des beautés qu'il pourrait nous offrir. La préface est réellement
admirable de styie et, sauf quelques endroits, pitoyable de pensées. C'est un morceau achevé comme peinture, mais le sujet en est faux, et le vernis brillant qui y est jeté ne peut cacher les défauts de la toile. Celui qui écrit si magnifiquement sur des rêves de son imagination, que ne serait-il pas capable de faire si la raison conduisait sa plume! Bien peu de nos écrivains ont cette vigueur de création, ce brillant d'images, cette force et cette fraîcheur de coloris qu'Hugo déploie dans ces pages, que je regarde comme les plus remarquables en littérature qui aient paru depuis longtemps.
« Il a beau dire, on voit bien que sa préface a été faite pour soutenir sa tragédie, et comme appui, quoique sculptée avec art et travaillée avec génie, elle n'est point d'une matière assez forte, assez bonne, pour servir de base et d'échafaudage au géant lourd et pesamment construit qu'on veut lui faire supporter. Ce n'est pas qu'on ne trouve ^dans Cromweli des pages d'une beauté remarquable, mais l'ensemble n'a ni vérité, ni grâce. Tout y est sacrifié à des détails puérils, et ce n'est pas ainsi qu'on développe un grand caractère. Le grotesque ne fera jamais ressortir le sublime, et toujours exclura le pathétique : je ne pourrai jamais, en venant d'entendre un lazzi, me sentir profondément ému
PRÉFACES ET LECTURES
par les accents de la muse tragique, et cette confusion amènera un dégoût qui ternira mon âme, comme un souffle en couvrant une glace empêche les objets de sV réfléchir. Je ne dis pas qu'un caractère gai doive être exclu de la tragédie historique, mais il- faut que Thistoire le rattache nécessairement au drame. Par exemple Rochester, qui ne devait pas être introduit dans le Cromwell d'Hugo, puisqu'à l'époque de l'action il n'avait que 4 ou 5 ans, pouvait très bien paraître auprès de Charles II, et si ce dernier monarque eût fourni sujet à une tragédie, je n'en aurais point exclu Rochester, j'aurais voulu l'y retrouver avec son caractère léger, galant et frivole ; mais je n'aurais pas voulu le voir, en allant à la mort, envoyer des baisers à la fille de celui qui l'y envoie^, c'est hors de la nature, ni s'exprimer comme un Philibert. Il y a des scènes exprimées vigoureusement dans Cromwell, mais peu ou point de situations éminemment tragiques. Cromwell est pris du mauvais côté et je crois qu'Hugo n'a fait que différentes silhouettes passionnées de ce protecteur qu'il annonçait devoir présenter de face et dans toutes les attitudes qui devaient le faire ressortir davantage, ensuite jamais une affectation de science ne conviendra à Faction dramatique représentée
devant la foule : elle nuira toujours à Tintérêt et à l'émotion, c'est pour cela que le langage des puritains est outré et fatigant ; on pouvait y donner une teinte mystique sans la porter à ce point-là. Ces fous sont des imbéciles, avec leur prétention à l'esprit. Le mariage de Rochester avec dame Guggligoy est du dernier mauvais. La position de Gromwell en sentinelle à la potence est absurde, son désistement de la couronne, à la fin, est mal amené et nullement expliqué : tout fourmille d'invraisemblances. Francis pouvait-elle ignorer que son père eût été contre le feu roi ? Milton pouvaitil tenir le langage qu'on lui prête d'abord? etc., etc., etc. Mais en voilà assez sur cet ouvrage, qui, pour être rempli de défauts, n'en est pas moins l'œuvre d'un jeune homme de génie, dont les conceptions domineront bientôt notre littérature (i). »
On ne dira pas,j 'espère, que cette lettre est d'un courtisan. Peut-être Boulay-Paty sera-t-il moins indépendant plus tard, quand il sera devenu le familier de la maison de Victor Hugo, mais je dois lui rendre incontinent cette justice qu'il ne sera jamais entièrement conquis par les nouveautés littéraires du jeune chef romantique. Lamartine lui plaisait davantage, probablement parce qu'il pré-
(i) Communiqué par M. Dominique Caillé.
PRÉFACES ET LECTURES
ferait Racine à Shakespeare.il pensait, comme lui, que le beau est avant tout le principe et la fin de toutes les créations de l'esprit, et il y applaudissait sans parti pris partout où il le rencontrait, aussi bien dansles tragédies classiques d^Arnault fils que dans les drames pseudo-romantiques de Casimir Delavigiie. Il eût volontiers répété ce que Lamartine disait à Stendhal : « Il faut être classique pour Texpression et romantique dans la pensée. » Ce qui revenait à dire avec André Ghénier :
Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.
On s^est demandé sous quelle influence Victor HUgo avait écrit la préface de CromwelL Sans nier le moins du monde qu^il ait subi des influences diverses, espagnoles, italiennes et allemandes, je crois qu'on peut affirmer sans crainte de se tromper que rinfluence la plus forte, celle qui lui mit la plume à la main et qui se fait le plus sentir tout le long de ce manifesté, fut celle de Shakespeare. Je ne dis pas qu'il imita, mais qu'il s'inspira. Ce n'est pas tout à fait la même chose.
Et d'abord il était, de nature et d'instinct, porté
LE CÉNACLE DE JOSEPH DÎÎLOUISIE
vers Shakespeare. Il avait, tout jeune, montré un goût très prononcé pour Tanti thèse. Il la cultivait dans ses odes, comme effet lyrique, avant de song'er à l'utiliser comme moyen dramatique. Ensuite, depuis 1822, année où la troupe de théâtre anglaise avait été chassée de Paris,sous les sifflets des patriotes nourris des Messéniennes et des chansons deBéranger, on s'occupait beaucoup de Shakespeare (i). Stendhal, en l'opposant à.Jean Racine dans l'ouvrage que l'on sait, n'avait pas peu contribué à le mettre à l'ordre du jour. Et du moment que Victor Hugo empruntait à l'histoire d'Angleterre le sujet de Cromwellj il était assez naturel qu'il le traitât à la manière de Shakespeare. Enfin il n'est pas jusqu'à Talma lui-même qui, près de mourir, ne l'ait engagé à lui tailler un rôle sur le patron de ceux du grand Will. Edmond Biré a crié à l'invraisemblance, quand Victor Hugo raconta par la plume de sa femme le dîner où Talma lui avait fait ces avances. Je ne garantis pas que les choses se soient
(i) C'était Merle, le futur mari de M^ae Dorval, qui avait eu ridée de faire ^eprésenter à la Porte-Saint-Martin, dont il était le Directeur, les principales tragédies de Shakespeare jouées par des acteurs anglais. Mais dès le premier soir ces acteurs, au dire de Stendhal, furent assaiUis avec des pommes et des œufs . « On leur criait -. Parlez Jrançais / Quelques calicots crièrent: A bas Shakespeare I C'est un aide de camp du duc de Wellington /En un mot, ce fut un beau triomphe pour V honneur national /» {Racine et Shakespearet p. 2i4.)
PRÉFACES ET LECTURES
passées comme on nous Ta dit, mais ce qui tend à prouver que Talma put très bien tenir à Victor Hugo le langage qu'on lui prête^c'est que,dès 1818, il le tenait à Lamartine :
(( Connaissez-vous Shakespeare ? lui disait-il, à propos de sa tragédie de Saâl^ qu'il mettait audessus du Moïse de Chateaubriand. Eh bien ! ce Shakespeare a révolutionné la scène. Corneille est riiéroïsme. Racine est la poésie, Shakespeare est le drame. C'est par lui que je suis devenu ce que je suis. Si vous vouliez sérieusement devenir un grand poète théâtral, vous en êtes le maître ; mais ne faites plus de tragédie, faites le drame ; oubliez Fart français, grec ou latin, et n'écoutez que la nature. »
Voilà ce qu'Edmond Biré ne savait pas. Mais le plus curieux, c'est que Talma, en parlant ainsi à Lamartine, prêchait un homme à moitié converti. Ouvrezla Correspondance àn poèteà Tannée 1818, vous y trouverez une première lettre, datée du 28 janvier, où Lamartine écrit à Aymon de Virieu :
« Je viens de finir à l'instant un acte de Saûl ; celui-là est du Shakespeare, l'autre sera du Racine, si je peux, et ainsi tour à tour du pathétique au terrible et du terrible au lyrique, jusqu'à la fin, qui se présente nettement à mon esprit. »
Etdaiisune seconde lettre au même^datée duôfévrier, je trouve ce passage :
« Me voici au quatrième acte. Si cela ne peut au théâtre se soutenir en cinq, la chose est arrangée de façon à le réduire en trois très aisément, et Tintérêt alors plus resserré sera plus fort. Mais pour mes amis et moi je le fais en cinq, et mon cinquième ne ressemblera qu'à du Shakespeare. »
Vous remarquerez seulement que, dans la première lettre, Lamartine, après avoir dit qu'il va du pathétique au terrible^ se garde bien d'ajouter et du grotesque au sublime. C'est en cela qu'il se distingue de Shakespeare... et de Victor Hugo.
Est-ce tout? Non, car je n'ai encore rien dit des représentations que la troupe anglaise donna, au mois de septembre 1827, au théâtre de l'Odéon, et de toutes les circonstances de temps et de personne qui agirent sur l'esprit de Victor Hugo, au moment où il écrivit la préface de Cromwell^ je n'en vois pas de plus déterminante, de plus décisive.
Toute la presse, en effet, s'occupa de ces représentations, et le Globe^ qui précisément avait fait de la propagation des littératures étrangères un des articles de son programme, disait, dans son numéro du 3o août :
« C'est par Roméo et Juliette que commencera
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la nouvelle troupe, et M. Abbott, deCovent-Gai deii, remplira le rôle du jeune Montague. Nous pourrons voir enfin dans toute sa largeur ce drame que nous a mutilé Ducis et dont M^"^ de Staël a fait, dans sa Corinne^ une si ravissante analyse.
(( A cette pièce succéderont Hamlet^ Macbeth^ Othello et le Roi Jean,
« L'art dramatique en France gagnera à la pratique du théâtre anglais. Ce n'est pas que nous veuillions que la muse française aille se précipiter sous une imitation étrangère. Non, nous lui désirons plus de fierté ; qu'elle reste chez elle ; mais qu'à la vue de l'indépendance des muses étrangères elle sente sa force et brise ses fers. Depuis le commencement du xix^ siècle, de froids génies lui ont fait bégayer des vers sans force et sans vie... Que ce spectacle d'indépendance apprenne à nos poètes dramatiques qu'il y a d'autres chemins à suivre que celui danslequel ils se traînent si péniblement. Qu'ils comprennent surtout, en face de ces drames historiques de Shakespeare, si pittoresques, si animés, que l'histoire de Francepeot aussi leur fournir de nobles et émouvants s\x]QiSj pourvu qu' ils n' immolent pas la vérité historique au respect des unités.
« Nos acteurs auront aussi à apprendre à ce nouveau théâtre. Dans l'état déplorable où languit
chez nous la tragédie, en proie que nous sommes à cette école déclamatoire que l'exemple de Talma a fait détester de tout homme de sens, mais qui n'opprime pas moins notre scène, nous souhaitons que la comparaison du théâtre anglais avec le nôtre donne à nos acteurs de l'émulation et l'amour du vrai. Ce n'est pas que les acteurs anglais soient exempts de défauts, et l'exagération est un de leurs plus capitaux, mais c'est l'exagération de la nature, c'est celle des passions qui les rend forcenés quand ils ne devraient être qu'en colère, fous quand ils ne devraient être qu'égarés; tandis que, chez nous, ce n'est que de la froide déclamation, ce ne sont que des points d'orgue traditionnels, des gestes qui remontent à Lekain, des effets de voix que répétèrent les échos de l'hôtel de Bourgogne. Cent fois mieux valent les cris et les trépignements, que cette prononciation affectée, ces syllabes muettes relevées, ces tons de voix hachés ou prolongés qui font mourir les honnêtes gens d'impatience.
« Les plaisirs de la scène sont des plus nobles entre ceux de l'esprit. Espérons qu'en les goûtant ensemble les Français et les Anglais consolideront l'union qui remplace entre eux cette haine qu'avait alimentée une guerre si longue. Ces deux nations ont de justes droits de s'estimer l'une l'autre ; tou-
PRÉFACES ET LECTURES
tes deux ont souffert pour la plus généreuse des causes, toutes deux sont à la tête de la civilisation humaine. Il importe au monde entier qu^elles soient fortement unies. »
Naturellement tout le clan romantique assista à ces représentations, Victor Hugo en tête (i). Les derniers tenants de Técole classique n'y manquèrent pas non plus. Et durant toute la saison anglaise, chaque pièce fut Tobjetjau théâtre et dans la presse, de manifestations pouret contre Shakespeare. C'est surtout au foyer de TOdéonque les chefs des deux partis avaient établi le champ de bataille. Ch. Kemble et miss Smithson avaient enlevé tous les suffrages ; à droite comme gauche, on s'accordait à dire qu'ils avaient trouvé pour atteindre au sublime des chemins que ne connaissaient ni Talma ni Mars. Mais dès qu'on s'extasiait à gauche sur le génie de Shakespeare, la droite trépignait d'indignation, et
(i) J'ouvre les Dernières paroles d'Antoni Deschamps et j'y trouve ces vers adressés à Alfred de Vigny, en souvenir de la représentation du Roi Lear :
Alfred, souvenez-vous de ce vieux souverain Tenant à peine, hélas ! son sceptre dans sa main, Contre ses deux enfans, opprobre de la terre, Sur ses g-enoux pesans implorant le tonnerre, Et nous deux, à l'aspect de si grandes douleurs, Dans le vaste Odéon nous étions tout en pleurs ; Et nous disions après, l'âme encore enivrée : Nous ne reverrons plus une telle soirée.
les rédacteurs de ses journaux rééditaient les sarcasmes de Voltaire contre ce bateleur, ce barbare, ce maître Gilles, ce misérable auteur Jules César et d'Othello (ï),
(( Eh bien, envahissement général, écrivait Delacroix à Victor Hugo. Hamlet lève sa tête hideuse, Othello prépare son oreiller essentiellement occiseur et subversif de toute bonne police dramatique. Qui sait encore? Le roi Lear va s'arracher les yeux devant un public français! Il serait de la dignité de l'Académie de déclarer incompatible avec la morale publique toute importation de ce genre. Adieu le bon goût ! Apprêtez-vous dans tous les cas une bonne cuirasse sous votre habit. Craignez les poignards classiques (2). »
Et le Globe, parlant de la représentation d' Hamlet, disait dans son n° du i5 septembre :
(( Il y a quelques années, cette tragédie de Shakespeare n'eût pas été tolérée ; plus tard elle eûtà.peine été goûtée; aujourd'hui même on pouvait douter qu'elle excitât grand intérêt. Il fallait l'expérience qui vient de se faire pour ôter toute crainte à cet égard aux amis de la réforme littéraire. Les théories ont donc fait leur chemin...
(1) Les Débats j par exemple, étaient contre Shakespeare et le blâmaient d'avoir employé dans Othello le mot de crapauds.
(2) Victor Hugo raconté, i> H, p. i65.
PRÉFACÉS ET LECTURES
(( On concevra désormais le mélange du comique et du tragique, ou plutôt le parti que la tragédie peut tirer de la comédie, quand il lui convient de remployer aux grands effets qu'elle a en vue; car, dans Hamlet, la partie comique n'est pas là pour elle-même, elle n'y est pas par forme de contraste et d'épisode ; elle y est dans l'intérêt de la tragédie elle-même. Le poète n'a pas eu l'idée systématique d'égayer sa pièce par des rôles et des traits comiques : ces rôles et ces traits lui sont venus par nécessité, parce qu'il le fallait d'après la. donnée de son sujet ; il y a été entraîné sans s'en apercevoir. Et cela est si vrai que, si on entre bien dans sa pensée, et qu'on la suive sans distraction, on laisse passer la comédie sans rire, tant on voit qu'elle n'est là que comme ressort et moyen, et qu'aufond il s'agit de toute autre chose que de ridicules ou de bouffonneries. Le drame est une tragédie ; mais pour que cette tragédie fût menée à fin, il fallait qu'il y entrât par moment l'élément comique. »
Gomment ces admirables drames représentés dans une telle atmosphère n'auraient-ils pas remué profondément Victor Hugo? Le témoin de sa vie raconte « qu'il emplit la préface de Cromwell de son enthousiasme pour ce dieu du théâtre en
qui semblent réunis, comme dans une trinité, les trois grands génies caractéristiques de notre scène: Corneille, Molière, Beaumarchais (i) ». Et une lettre de Victor Hugo à Pavie, datée du 27 septembre 1827, nous apprend qu'à cette date il n'avait pas encore écrit la préface de CromwelL
L'effet de cette préface, nul ne Fignore, dépassa de beaucoup Feffet du drame de Cromwellyqne ses proportions démesurées rendaient injouable. Longtemps après, Théophile Gautier y voyait encore « les tables de la loi » . Ce fut, effectivement, la loi et les prophètes pour la génération romantique de i83o. Elle n'est plus pour nous qu'un document historique que la magnificence du style sauvera éternellement de l'oubli.
J'ai à peine besoin de dire qu'elle trouva de nombreux imitateurs. A dater de 1828, les préfaces se multiplièrent : Emile Deschamps en mit une en tête de ses Etudes françaises et étrangères^ dont le principal mérite est de combler les lacunes de celle de Cromwell swv ce le Lyrique^ V Elégiaqiie et V Epique^ gui étaient les parties faibles de notre ancienne poésie ». Mais la meilleure et la plus originale est celle qu'Alfred de Vigny écrivit
(i) Victor Hugo raconté^ t. II, p. i66.
PRÉFACES ET LECTURES
pour la quatrième édition de son Cinq-Mars (i).
Après avoir déclaré que « l'étude du destin général des sociétés n'est pas moins nécessaire aujourd'hui dans les écrits que l'analyse du cœur humain », Vigny montrait la différence qu'il voyait entre la vérité de l'art et le vrai du fait.
« A quoi bon les arts, disait-il, s'ils n'étaient que le redoublement de la contre-épreuve de l'existence ?
« ... Ce que l'on veut des œuvres qui font mouvoir des fantômes d'hommes, c'est, je le répète, le spectacle philosophique de l'homme profondément travaillé par les passions de son caractère et de son temps ; c'est donc la vérité de cet homme et de ce temps, mais tous deux élevés à une puissance supérieure et idéale qui en concentre toutes les forces. On la reconnaît, cette vérité, dans les œuvres de la pensée, comme l'on se récrie sur la ressemblance d'un portrait dont on n'a jamais vu l'original, car un beau tableau peint la vie, plus encore que le vivant.
(i) Quand elle parut, le journal la Quotidienne l'annonça en ces termes dans son no du i6 mars ^1829 :
u La librairie Gosselin vient de mettre en vente la 4° édition de Cinq-Mars . Ce roman, très remarquable qui, a commencé la répu tation méritée de M. Alfred de Vigny, n'avait été imprimé que dans le format in-8. Cette édition in- 12 est en outre précédée d'une longue préface, espèce de poétique toute personnelle à Tauteur dans le genre de la préface de Gromwell .)•>
«... U histoire est un roman dont le peuple est Fauteur. 1/esprit humain ne me semble se soucier du vrai que dans le caractère général d'une époque ; ce qui lui importe surtout, c'est la masse des événements et les grands pas de Thumanité qui emportent les individus; mais indifférent sur les détails il les aime moins réels que beaux ou grands et complets.
« Examinez de près l'origine de certaines actions, de certains cris héroïques qui s'enfantent on ne sait comment, vous les verrez sortir tout faits des on-dit et des murmures de la foule, sans avoir en eux-mêmes autre chose qu'une ombre de vérité, et pourtant ils demeureront historiques à jamais. Comme par plaisir et pour se jouer de la postérité, la voix publique invente des mpts sublimes pour les prêter, de leur vivant même et sous leurs yeux, à des personnages qui, tout confus, s'en excusent de leur mieux comme ne méritant pas tant de gloire et ne pouvant pas porter si haute renommée . . .
(( ... Y perdons-nous ? Non. Le fait adopté est toujours mieux composé que la vérité, et n'est même adopté que parce qu'il est plus beau qu'elle. Tant il est vrai que V humanité entière a besoin que ses destinées soient pour elle-même une suite de leçons; que, plus indifférente qu'on le pense, sur la
PRÉFACES ET LECTURES
réalité des faits, elle cherche à perfectionner Févénement pour kii donner une grande signification morale, sentant bien que la succession de scènes qu'elle joue sur la terre n'est pas une vaine comédie, et que, puisqu'elle avance, elle marche à un but dont il faut chercher l'explication au delà de ce qui se voit.
« L'art ne doit jamais être considéré que dans ses rapports avec sa beauté idéale. La vérité dont il doit se. nourrir est la vérité d'observation sur la nature humaine, et non Tauthenticité du fait. »
Vigny répondait dans cette préface aux critiques qui avaient été adressées à son Cinq-Mars . MdÂ^ s'il avait raison en principe, il avait tort dans l'espèce qui nous occupe, parce que Cinq-Mars, tout en étant, dans ses grandes lignes, conforme à la vérité historique, est traversé d'épisodes romanesques qui en font plutôt une œuvre d'art et d'imagination, et que le roman historique, pour donner satisfaction aux uns et aux autres, au lieu de mettre en scène les personnages mêmes de l'histoire, devrait en créer de toutes pièces et se contenter de faire tourner le roman autour de figures historiques connues de tous.
C'est à proprement parler le défaut de ce genre hybride et l'explication du peu de succès qu'il a
obtenu de tout temps en France où Fhistoire vraie aura bientôt autant de lecteurs que le roman.
On pense bien que toutes ces préfaces n'allèrent pas sans éveiller des échos railleurs. Les classiques y répondirent par toutes sortes de pamphlets d'assez mauvais goût. Je n'en retiendrai aucun, et me contenterai de signaler la préface satirique qu'un vrai poète de l'école pseudo-romantique de Soumet, Edouard d'Anglemont,mit en tête de ses Légendes Jrançaises^ après avoir donné comme épigraphe à ce livre le vers d'Horace:
Car mina non prias
Audit a.
Ce qui voulait dire : toutes ces légendes n'ont fait l'objet d'aucune lecture préalable.
Voici donc ce qu'Edouard d'Anglemont disait : (( Décidément il n'est plus permis de publier des odes, d'arriver, à l'improviste et sans coterie,, au milieu du grand régne lyrique de la France; de nos jours on a pindarisé si fort en grand, et on a tellement frappé nos anciens maîtres, qu'il y aurait folie à vouloir marcher sur leurs traces; vous verrez que ce pauvre Jean-Baptiste Rousseau ne s'en relèvera pas ! Ils l'ont traité comme le plus grand niais de la terre après Boileau ; et comme nous ne
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sommes plus au temps où rien ne portait malheur comme de mal parler de Nicolas^ ils n'ont pas même daigné dire un mot de Lebrun, sans doute parce que Tode sur le vaisseau le Vengeur n'était pas une ode politique à leur sens.
« D'après les modernes régents de la littérature, il paraîtrait que la découverte de l'ode politique est d'une grave importance en poésie, d'une importance aussi grave que celle du grotesque dans le drame, d'où il suivrait que les grands éloges de Pindare, appendices indispensables des Jeux Olympiques, et les poèmes d'Horace, où respire une passion si vive et si variée, qu'il fasse une chanson de table ou qu'il écrive YOdi profanum^ n'étant pas des odes politiques, doivent être rayées du nombre des poésies lyriques. Il faut donc se soumettre et laisser à ces êtres privilégiés le monopole de l'inspiration, d'autant plus que du domaine poétique ils ont tout pris ! Le premier d'entre eux, peintre à touches larges et savantes, à luxe prodigieux de couleurs, enlumine quelques pieds de toile et s'écrie : « Ceci est l'Orient ! l'Orient est à moi ! N'y touchez pas ! » Et les thuriféraires de battre des mains et de dire : « C'est vrai ! »
(( L'histoire de cet accaparement poétique serait très intéressante, si on osait l'écrire; ils ont pris
tellement possession des moindres lagunes qu'il est impossible de dire après eux : « Et moi aussi, je suis poète ! » Ainsi le chantre de FOrient s'est encore réservé le champ de Fhorreur ;il s'est approprié les fantômes, les gnomes, les goules, les larves, les salamandres, les djinns, et enfin le diable, tout classique qu'il était. A son exemple, un autre (i) s'est rencontré qui a dit au maître :
(( — Laisse-moi la poésie espagnole, je veux faire des romanceros,je veux être Castillan; je veux imiter le grand Corneille, quand il traduisait le Cid; après toi je serai le plus original des poètes originaux ; » et il est résulté de là la bouffonnerie que vous savez. Un troisième, à qui le poème a été adjugé, homme d'un grand talent en prose, et qui a du drame en tête, voyant tous ces gros in-8, a voulu avoir aussi le sien, il a rassemblé les membres épars de son corps de poëmes; il les a lancés au public en s'écriant : « Voyez 1 » Il n'avait oublié qu'une chose; ce n'était pas de faire de beaux vers et de mettre beaucoup de Bible (ce qui est de mode), mais c'était^d'écrire une préface! Pas de préface ! pas de ces longues dissertations où l'auteur se fait le centre d'un système, réduisant tous ses confrè-
(i) Emile Deschamps.
PaÉFACliS ET LECTURES
res au rôle obligé de satellites, rien de plus ! Quelle faute... (i)! »
Le fait est qu'Alfred de Vigny avait été d'une discrétion rare dans le lancement de la seconde édition de ses Poèmes. Le seul sacrifice qu'il eût fait à la publicité ç' avait été de demander à Tony Johannot une vignette sur bois, et Johannot s'était surpassé dans Tillustration de la Sérieuse.
Pourtant Vigny s'était réservé de nous donner dans un court Avertissement son opinion de der-
(i) Cette préface de d'Anglemoiit fit un certain bruit, si l'on s'en rapporte à la lettre que Harel, directeur de l'Odéon, écrivait quelques jours après à Victor Hugo :
<( Monsieur et ami, lui mandait-il. mon sort est de me trouver toujours entre Rome et Garthage [a). Voici cet original de d' Anglemont, bon garçon du reste, qui s'est laissé gagner par le mauvais exemple et qai lève Fétendard contre les nôtres. Vous me savez non seulement trop bon croyant, mais encore trop honnête homme pour me faire le moins du monde de son parti ; je crains qu^il ne se repente de s'attaquer à ses maîtres. En tout cas, je n'ai pas besoin de vous prévenir que je serai totalement étranger aux articles de journaux. Je paraîtrai môme au Figaro pour empêcher, s'il se peut, l'influence de Bruker, chien enragé dont je souffre les morsures en silence. Quelque chose qui arrive, croyez à ma sincère admiration qui n'est pas le moins du monde girouette ; croyez à mon amitié, qui est au-dessus de tout embauchage. Si je ne vous vais pas voir, accusez-en mon travail mercenaire qui me force à vendre mon temps lorsque j'aurais tant de plaisir à le donner. Vous ne vous plaindrez jamais d'un'refroidissement de ma part ; à votre défaut j'ai vos ouvrages qui m'enlèvent quelques moments. Je suis encore à les relire pour la première fois au plaisir qu'ils me font. »
(Lettre inédite tirée de l'Album de M^^^ Victor Hugo et communiquée par M. Lefèvre-Vacquerie).
{a) Harel avait été exilé par la seconde Restauration, pour avoir servi l"Empire comme préfet des Landes pendant les Cent-Jours.
rièrela tête sur ses Poèmes^ et je m'étonne qu'Édouard d'Anglemont ne Fait pas relevé de ce péché d'orgueil.
« Le seul mérite, disait humblement Vigny, qu'on n'ait pas disputé à ces compositions, c'est d'avoir devancé, en France, toutes celles de ce genre, dans lesquelles une pensée philosophique est mise en scène sous une forme épique ou dramatique. »
C'était vrai, mais il aurait pu laisser à d'autres le soin de le dire. ^
Après les préfaces, les lectures. De tous les moyens de propagande employés par la société d'admiration mutuelle qu'était le Cénacle, c'est incontestablement celui qui porta le plus sur les nerfs à Henri de Latouche et qui lui inspira son article de la Camaraderie littéraire.
L'idée première de ces lectures n'appartenait pas à Victor Hugo; elle était venue aux camarades qui composaient sa petite cour. Déjà pour Cromwell^ nous dit sa femme, il avait élargi un peu son cercle d'auditeurs; il hésitait à l'élargir encore, mais sur le bruit qu'il y aurait bientôt une lecture, il fut.
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assailli de sollicitations et d'instances qui ne lui laissèrent pas la liberté de refuser(i).
Et donc, au mois de juillet 1829, il lutson drame de Marion de Lorme qui s'appelait alors Un duel sous Richelieu, G éidXi le vendredi, 10 de ce mois. La date et le compte-rendu de cette soirée mémorable nous ont été conservés par Edouard Turquety, qui y assistait.
Il y avait là, rassemblée et un peu à Tétroit dans la chambre au lys d'or, toute la fleur de l'Ecole romantique : Balzac, Eugène Delacroix, Alfred de Vigny, Dumas, Musset, Sainte-Beuve, Villemain, Mérimée, Armand et Edouard Bertin, Boulanger, Frédéric Soulié, Taylor, Soumet, Emile et Antony Deschamps, les Devéria, Ch. Magnin, M"^^ Belloc et M"^^ Tastu. Il ne manquait que Lamartine, qui venait de retourner à Saint-Point, et David d'Angers, qui se préparait à partir pour Weimar.
« On se figure mon enthousiasme, dit Turquety. J'avais vingt ans ; j'étais reçu à bras ouverts par les poètes les plus en renom et, après tout, Hugo
(i) Victor Hugo raconté, t. ^.^ — « J'apprends, mon cher Victor, lui écrivait le baron Taylor, que vous venez de terminer un drame, vous ne m'en avez rien dit hier au soir ; je serai bien aise d'en entendre la lecture, seriez-vous assez aimable pour m'accorder cette faveur? Votre ancien ami, Taylor. »
(Lettre inédite tirée de l'Album de M-^e Victor Hugo et communiquée par M. Lefèvre-Vacquerie.)
était un homme de génie. Je croyais assister à la lecture du Cid; j'avoue même que je ne rougis pas de le lui dire à la fin de la pièce. Maintenant je ne compare plus Marion au Cid; mais j'en admire encore quelques parties; hélas ! on en était à Tespoir : on croyait à un théâtre renouvelé, agrandi peut-être... L'expérience est venue trop tôt détruire ce beau rêve : il a fallu retourner aux autels abandonnés un instant... Le salon du messie romantique était curieux à voir. Victor Hugo lisait lui-même et lisait biea. La pièce était intéressante et il y avait où admirer : mais dans ce temps-là la simple admiration était trop peu dechose. Il fallait s'exalter, bondir, frémir : il fallait s'écrier avec Philaminte :
On n'en peut plus, on pâme, on se meurt de plaisir.
(( Ce n'était qu'interjections faiblement ^exprimées, extases plus ou moins sonores. Voilà pour l'ensemble : les détails n'étaient pas moins gais. Le petit Sainte-Beuve tournait autour du grand Victor... L'illustre Alexandre Dumas, qui n'avait pas encore fait schisme, agitait ses énormes bras avec une exaltation illimitée. Je me rappelle même qu'après la lecture il saisit le poète et.
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Je soulevant avec une force herculéenne : « Nous vous porterons à la gloire », s'écria-t-il ; Hugo y a été porté, mais ce n'est ni par Marion ni par Fauteur de la Tour de Nesle. Alfred de Vigny, retiré dans un coin, méditait déjà, je le pense, une rupture prochaine ; le statuaire David faisait mine de réfléchir ; quant à Emile Deschamps, il applaudissait avant d'avoir entendu : toujours coquet, il regardait en tapinois les dames de rassemblée. On servit des rafraîchissements : je vois encore l'immense Dumas se bourrer de gâteaux et répéter la bouche pleine : « Admirable! admirable! » Cette comédie, qui succédait si gaiement à ce drame lugubre, ne finit elle-même qu'à deux heures du matin (i). »
Ce compte-rendu n'a qu'un défaut, c'est qu'ayant été rédigé de mémoire, bien des années après l'événement, alors que Turquety avait perdu toutes ses illusions, il contient des remarques qui ne sont pas justes et même quelques erreurs de détail. Ainsi il est faux que David d'Angers «faisait mine de réfléchir » , puisqu'il était absent, et c'est calomnier Alfred de Vigny que de dire qu'(( il méditait déjà une rupture prochaine ». A ce moment-là, il n'y avait dans le Cénacle aucun germe de division. Comme
(i) Édouard Turquety, ^sly Fréd. Saulnier, p. 78.
l'écrivait Boulay^Paty, c'était « une société d'amis où Ton était sans étiquette et où l'on chantait à cœur ouvert ». La maison de Victor Hugo était, elle aussi, ouverte à tout venant. On n'avait pas besoin d'une invitation pour y entrer. Il suffisait qu'on fût un ami des muses, et l'on y était reçu tout de suite familièrement, sans la moindre cérémonie. Tout ce qu'on vous demandait, c'était de payer votre bienvenue en disant des vers. La première fois que Boulay-Paty alla chez Hug-o, il lut son Ode à André Chénier parce que, dit-il, Sainte-Beuve était là, et qu'ilavait eu l'occasion de faire son éloge (i). Depuis, il n'a pas fait comme Turquety, il est resté l'ami de l'un et de l'autre (2).
Huit jours après la lecture de Marion de LormCy avait lieu chez Alfred de Vigny la lecture Othello, (( La soirée, dit encore Turquety, fut très brillante : on n'annonçait que comtes et barons : les appartements sont pleins de luxe et d'ornements. La lecture dura fort tard et m'intéressa au point de me faire beaucoup de mal. Je vis là beaucoup d'hommes de lettres dont je connaissais les ouvra-
(1) Lettre inédite.
(2) En 1848, Sainte-Beuve partant pour Lièg-e offrit à Boulay- Paty le manuscrit du tome IIÏ de son Port-Royal, en souvenir de leur amitié i Ce manuscrit appartient aujourd'hui à M. Louis Barthou.
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g-es : il ne manquait que Charles Nodier, mais il est trop souffrant pour sortir ainsi le soir (i), »
Ces quelques lignes suffiraient pour marquer la diff'érence des milieux. Autant la société qui fréquentait chez Victor Hugo était bruyante et mêlée; autant celle qui fréquentait chez Alfred de Vigny était réservée et choisie. On avait beau y rencontrer les mêmes figures romantiques, Tatmosphère n'était pas la même ; cela tenait évidemment aux manières de Vigny qui, tout en étant d\me politesse exquise, était toujours cérémonieux et légèrement distant. Un seul homme y semblait comme chez lui : c'était Emile Deschamps, son collaborateur. Redingote bleu clair, ruban rouge à la boutonnière, cheveux noirs, barbe noire, tiré à quatre épingles, Emile nommait souvent Alfred
(i) Nodier était malade, en effet, et cela désolait Vigny qui, le 16 juillet, veille de cette lecture, écrivait à Aug^ustin Soulié : « Tâchez que notre poète Nodier vous accompagne. Je viens de l'en prier, aidez-moi. » (Lettre inédite. )
Victor Hugo, toujours pressé, s'était trompé de date et s'était présenté deux jours avant. Sainte-Beuve avait reçu l'avant-veille le petit billet suivant :
« Vendredi 37, à sept heures et demie précises du soir (on voit qu'en ce temps-là les spectacles commençaient de bonne heure), le More de Venise vivra et mourra par devant vous, mon ami; si vous voulez faire asseoir l'ombre de Joseph Delorme à ce banquet funèbre, sa place est réservée comme celle de Banquo. Etesvous assez bon pour vous charger d'inviter de ma part nos deux amis, Boulanger et Devéria,et les prier d'être d'une exactitude militaire, s'ils ne veulent revenir chez eux à quatre heures du matin ?
Tout à vous, « ALFRED DE VIGNY. ))
[Correspondance d'Alfred de Vigny, p* 26.)
(( mon ami » tout simplement et sans y mettre d'affectation, et il allait en sautillant d'un groupe à l'autre, heureux de provoquer le sourire des dames par ses mots spirituels.
Mais le héros de la soirée du 17 juillet, celui qui, après Vigny, attira tous les regards de l'assistance, fut Alfred de Musset. Il n'était connu encore que d'une élite par les vers inédits de Don Paëz et de la Ballade à la Lune, mais son jeune visage de chérubin^ sa mise élégante et un peu outrée: redingote col develoursjusqu'à la ceinture, pantalon bleu de ciel et collant le désignaient suffisamment à l'attention,et plusieurs fois, pendant la lecture d'Othel-- /o,il avait donne le signal des applaudissements (i). Car il avait une prédilection marquée pour le talent de Vigny, et, comme il le lui écrivait un jour, le plaisir de le lire égalait pour lui le plaisir de le voir (2).
On connaît la lettre par laquelle il l'invita quelques mois après à venir entendre ses Contes Espagne et d'Italie :
« Mon cher monsieur, puis-je espérer que vous voudrez bien entendre ces malheureux poèmes que
(1) Lettre inédite de Paul Foucher.
(2) Gorresp. d'Alfred de Musset, publiée par Léon Séché, lettre du 19 décembre 1829.
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je me propose de lire? Vous y trouverez de nos amis et nous ferez bien grand plaisir. Je ne puis que vous renvoyer l'exhortation que vous m'avez adressée pour Othello : Venez ! brave cœur! — non qu'il s'agisse d'un danger, mais il ne s'en agit pas moins d'un secours ; et c'est surtout le vôtre que j'invoque, car vous êtes aussi mon père in litteris. »
Il va sans dire que Vigny répondit à cette invitation filiale. A quelque temps delà, Musset racontait chez l'auteur d'0/A^//o qu'il avait passé la journée du dimanche avec un de ses amis au petit jeu suivant. Il avait mis sur sa tête une tête de mort. Au moyen d'une cravate noire et d'une grande redingote il avait caché sa propre figure. Sur la tête de mort il avait fiché un claque, et la tête et le claque se balançaient avec un petit air coquet. Dans cet équipage^ il s'était promené devant sa fenêtre. Tous les gamins du voisinage s'étaient rassemblés dans la cour de l'hôtel ; l'ami leur avait jeté de mauvaises estampes ^ et pendant que les gamins se disputaient, tous deux, avec une énorme seringue, les avaient aspergés tellement que plusieurs semblaient sortir du bain. Puis, pour finir la comédie, Tami avait lancé ne seringade dans la figure de Musset, qui, pour se venger, lui avait versé un verre d'eau dans son chapeau... « Ah ! que vous
êtes bête ! voilà un chapeau perdu ! » — Et Musset de rire en racontant cela. Et Vigny de rire aussi, disant : c( Voilà à quoi il passe sa vie ; il vaut bien la peine d^être grand poète (i) » !
Le 3o septembre suivant (2) avait lieu chez Victor Hugo la lecture d\Hernam.
On a fait mille récits de cette soirée historique, mais je n^en connais que deux qui me satisfassent pleinement. C'est d'abord le récit d'Auguste Barbier, que domine la figure de Vigny :
« ... M. Paul Lacroix, invité à la soirée, m'emmena avec lui et m'introduisit au milieu du Cénacle. Tous les chefs du romantisme avaient été fidèles au rendez-vous, un seul tardait à paraître. C'était l'auteur d'AVoa. Enfin il arriva, et je vis passer à travers les rangs des Jeune-France barbus et chevelus, un gentleman d'une tenue parfaite, en habit noir, cravate noire et gilet blanc. Sa taille était élancée, sa figure pâle et régulière; des lèvres minces, un nez légèrement aquilin et des yeux ffris-bleus sous un beau front encadré de cheveux blonds, un air de grande distinction.
« La lecture de la pièce commença. Le poète lisait bien, mais son organe était désagréable. Sa
(1) Souvenirs de Juste Olivier .
(2) C'est la première fois qu'on donne la date de cette lecture.
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voix, composée de deux tons extrêmes, le grave et l'aigu, allait continuellenient de Fun à Fautre, ce qui nuisait un peu à Feffet. Néanmoins, Fouvrage, plein de beaux vers et de sentiments chevaleresques jetés à profusion sur une fable peu naturelle, produisit un enthousiasme difficile à décrire. La lecture achevée, tout le monde alla féliciter Fauteur ; et, dans le défilé, je vis le chantre d'Eloa, toujours la figure froide et réservée, venir serrer la main de son confrère et ami, après quoi il s'éclipsa discrètement (r). »
Tout Vigny est dans ce croquis d'artiste. On dirait qu'il avait le pressentiment que le drame d'Hugo serait la cause initiale de leur première brouille.
Le second récit, plus long et plus circonstancié, est celui de Boulay-Paty. Le poète à^Elie Mariaker écrivait à Turquety, le 16 octobre 1829 :
« Il y a eu quinze jours mercredi (3o septembre) que je reçus une invitation de M""® Hugo d'aller passer la soirée chez elle pour assister à la lecture du nouveau drame en 5 actes et en vers d'Hugo, intitulé Hernani (2). J'en fus extrêmement flatté,,
(1) Souvenirs personnels, p. 367,
(2) Boulay-Paty avait attiré l'attention sur lui en publiant, le 8 juillet 1839, dans le Figaro, à propos du procès intenté à Barthélémy pour le Fils de l'homme, une traduction en vers de la Revue nociurne du poète autrichien Sedlitz.
car il y avait à peiae 60 personnes et toutes les notabilités de Tépoque : Alfred de Vigny, Nodier, M«^^ Tastu, M^^ Belloc, Mérimée, Sainte-Beuve, Vitet, Boulanger, David, Devéria, A. Deschamps, etc., etc. Victor nous lut sapièce d'une voix vaste et sonore qui convient parfaitement à ses grands vers. Dieu ! que de poésie ! Comme c'est admirable de style ! On pourra lui reprocher des invraisemblances, mais comme elles s'oublient devant ces expressions si vivantes, si pittoresques, si énergiques !... »
Et quelques jours après, le même auteur écrivait à Eugène Lambert :
(( ... Je ne te donnerai point l'analyse de la pièce, parce que je veux te laisser l'intérêt tout neuf pour quand tu la liras. Je te dirai seulement que le style est admirable, que beaucoup de vers sont brisés suivant notre nouveau système, que c'est une poésie pleine d'énergie et de pittoresque, du Corneille ressuscité. Il n'y a que peu de vers comiques, ce ne sont pas les meilleurs. Je me rappelle ces deux vers : quand le vieillard trouve chez sa nièce, qui est fiancée, le roi et le brigand, qu'il ne connaît pas, il les prend pour de jeunes seigneurs qui viennent la séduire, et il dit en parlant des jeunes nobles que si le Cid vivait, il aurait Souffleté leur blason du plat de son épée.
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« Et j3uis en leur proposant le combat :
Sinon le bras, j'ai l'âme Aux rouilles du fourreau ne jugez point la lame.
« Les scènes que j'aime le mieux sont celles du troisième acte, où don Ruy, devant les tableaux de ses aïeux, raconte au roi leurs hauts faits les uns après les autres pour en venir à lui refuser de livrer le brigand qui est devenu son hôte; celles du 4® acte, où don Carlos attend sur le tombeau de Charlemagne s^il sera élu empereur; et celles du 5® acte, où les deux jeunes époux sç rendent à la chambre nuptiale. Pas de scène au théâtre où la poésie soit si suave, si empreinte de charme ! Cette belle nuit qu'ils s'arrêtent à contempler y jette sa couleur, pas de scène plus ravissante, et qui finisse d'une manière plus terrible! Oh! que le son du cor traverse Tâme!... Ce drame a été reçu par acclamations aux Français et il sera joué en décembre (i)... »
Non, c'est au mois de février suivant qu'Her^ nani devait être représenté, après des péripéties que je raconterai plus loin.
(i) Communiqué par M. Dominique Caillé.