CHAPITRE VI
I. — Henri de Latouche précurseur romantique. — Opinion de Charles Nodier sur lui. — • Victor Hugo achète un habit bleu pour lui offrir à déjeuner. — - Latouche et André Ghénier. — Lettre inédite du fils de Sauveur Chénier à Charles Louandre. — Comment Latouche devint l'éditeur des poésies d'André. — Ce que Sainte-Beuve pensait de cette édition. — Latouche mystificateur. — Un mot de Lamartine sur lui. — Rapports de Latouche avec Sophie Gay et Mme de Girardin. — Lettres inédites de lui à Delphine.
IL — Ce que George Sand écrivait à sa fille Solange au sujet de Latouche. — Le paysan de la Vallée-aux-Loups et l'éditeur Renduel. — Un article d'Armand Carrel dans le Globe sur la Correspondance de Clément XIV avec Carlo Bertinazzi. — Latouche y répond.
IIL — La Camaraderie littéraire. — Victor Hugo et Sainte- Beuve pris à partie par Henri de Latouche. — Retentissement de cet article. — On en trouve un écho spirituel dans une Lettre à Victor Hugo^ suivie d'un projet de charte romantique, par Ch. Farcy.
IV. — Gustave Planche répond à Latouche dans la Haine littéraire. — Comment Gustave Planche fut introduit chez Victor Hugo. — Il posait alors au dandy. — Vigny le recommande à Buloz, et Victor Hugo le fait entrer au Journal des Débats. — Lettre inédite de Gustave Planche. — Qu'il entendait la critique comme Brunetière. — Son article sur les Royautés littéraires indispose les romantiques
contre lui. — Son manifeste intitulé les Amitiés littéraires Xf^^à Victor Hugo furieux. — Vers que celui-ci lui adresse dans les Voix intérieures ,
Sainte-Beuve, voyageant en Allemagne avec Tarchitecte Robelin et le peintre Louis Boulanger, écrivait de Worms à Victor Hugo, le dimanche 27 oc« tobre 1829 :
« ... Je n'ai pas lu de journal depuis Paris, mais j'ai entrevu un article de Latouche, qui fera que je n'écrirai de ma vie une seule ligne dans la Revue de Paris : un homme qui se respecte ne remet pas les pieds dans un salon, ou même dans un café, où s'est installé un insulteur... (i). »
De quel article s'agissait-il ici ? De l'article sur la Camaraderie littéraire^ qui parut vers le milieu du mois d'octobre et qui visait, en effet, tout particulièrement Hugo et Sainte-Beuve. Parlons donc un peu de F « insulteur ».
Romantique de la veille, ayant embrassé, l'un des premiers, les idées de réforme de M"^^de Staël, hbéral en littérature et républicain en politique,
(i) Revue de Paris du i5 décembre 1904.
Henri de Latouche avait acquis dans le monde lettré, dès le commencement du règne de Louis XVIII, tant par ses compositions originales que par ses traductions envers de Bûrger et de Gœthe (ï),une telle réputation de talent' et d'esprit, qu'il était considéré, bien avant 1819, comme un précurseur et un futur chef par tous ceux qui savaient juger.
« Quand j'ai logé le Lutin d'Argail dans les pierres du foyer, disait Nodier en 1822, et que je l'ai fait converser avec une fileuse qui s'endort, je connaissais depuis longtemps une jolie composition de M. de Latouche, où cette charmante tradition était racontée en vers enchanteurs ; et comme ce poète est, selon moi, dans notre littérature, l'Hésiode des esprits et des fées, je me suis enchaîné à ses inventions avec le respect qu'un homme qui s'est fait auteurdoit aux classiques de son école (2). »
C'est donc VAriel exilé de Latouche qui avait inspiré à Nodier son Trilby^ père ou plutôt gra^ndpère du Trilby de Victor Hugo. Et Nodier n'était pas seul à avoir subi son influence. Emile Deschamps, qui connaissait Latouche mieux que personne, ayant collaboré de bonne heure avec lui, le regardait comme son Mentor et l'avait présenté
(1) Notamment la ballade de Lénore, du premier, et celle du Roi des Aulnes^ du second.
(2) Préface de Trilby.
IIENÏ\I DE LATOUCHE ET LA CAMARADERIE LITTÉRAIRE 2l3
comme tel au jeune auteur des Odes et Ballades. Il faut bien, d'ailleurs, qu'il ait imposé à tout le monde, pour qu'en 1819 on lui ait confié, de préférence à tout autre, le soin délicat de publier un choix des poésies d'André Ghénier.
Il habitait alors, non pas quai Voltaire (i), comme le dit le (( témoin » de Victor Hugo raconté (2), mais rue des Saints-Pères, dans une mansarde arrangée avec goût. Car il vivait chichement du produit de sa plume, et je ne vois pas pourquoi Victor Hugo, qui était logé à la même enseigne, rue du Dragon, avait cru devoir acheter un habit bleu à boutons d'or et dépenser deux louis, pour lui rendre les pommes de terre cuites à l'eau et la tasse de thé qu'il lui avait servies un jour en guise de déjeuner. Il aurait pu mieux placer son argent, et, s'il voulut lui donner une leçon, je crains qu'elle n'ait été perdue. Chacun sait que, dès ce tempslà, Henri de Latouche posait au paysan et vivait en Spartiate, ce qui n'empêchait pas l'Amour de lui faire de fréquentes visites sous des visages variés. Il y avait toujours sur sa table de travail un bou-
(1) Latouche n'habita le quai Voltaire qu'après i84o. Précédemment il habita,durant quelques années, 19, quai Malaquais, au-dessus de l'étude de Delavigne. C'est même là qu'Auguste Barbier fil sa connaissance.
quet de fleurs nouvelles, et c'est parmi les roses, comme une jolie femme, que l'amie de Marceline, qui n'était pas précisément un Adonis, dépouilla les manuscrits d'André.
A ce propos, il n'est pas inutile que l'on sache exactement dans quelles conditions Latouche reçut ce dépôt précieux. J'ai là justement devant moi la lettre autographe où le propre neveu du poète de la Jeune Captive raconte les choses au long* et en met quelques-unes au point. Il écrivait, en i858, à Charles Louandre :
Paris, 12 février 1858.
(( Monsieur,
« En 1819, M. Alexandre Baudouin, imprimeur, et M. Foulon, libraire, qui avaient publié en 3 volumes le théâtre de mon oncle Marie-Joseph, l'année précédente, demandèrent à mon père (Sauveur), et à mon oncle (Constantin), à imprimer des poésies démon oncle André (i).
« La première objection fut de demander à ces messieurs s'ils étaient bien sûrs qu'une telle publication ne serait pas sévèrement traitée par un public qui paraissait engoué de ce qu'on appelait alors
(i) On sait qu'André Chénier avait trois frères : Constantin, qui était l'aîné; Louis- Sauveur, le cadet, et Joseph-Marie-Blaize,qui était la quatrième.
HENRI DE LATOUCHE ET LA CAMARADERIE LITTERAIRE 2l5
la nouvelle école, André étant Tadmirateur passionné de Tantiquité. La famille parla de la proposition à M. Daunou,qui était le dépositaire de tous les manuscrits d'André et de Marie-Joseph. Rendezvous fut pris un soir chez lui avec MM. Foulon et Baudouin, et là, j'y étais, on examina la proposition faite. Lorsqu'on fut tombé d'accord sur l'essai de la publication à tenter et sur le nombre et la nature des pièces qui parurent à M. Daunou pouvoir être imprimées, je demandai quelle était la personne qui serait chargée de l'édition. MM. Foulon et Baudouin désignèrent M. Henri de la Touche.
(( Gomme nous nous regardions tous avec M. Daunou, MM. Baudouin et Foulon combattirent notre hésitation en assurant que c'était un jeune homme plein d'ardeur, poète lui-même, qui présenterait au public les poésies d'André par une notice faite avec modestie et dans la couleur du style qui conviendrait à l'époque.
« M, Daunou remit tous l^s manuscrits d'André, avec le portefeuille qui les avait toujours contenus, et je les emportai après qu'il eût été formellement convenu avec MM. Foulon et Baudouin que M. de la Touche verrait les manuscrits chez mon père et que des copies seulement seraient remises à l'imprimerie. Plusieurs semaines s'écoulèrent. M. de la
Touche ne vint pas. Pendant les heures que me laissaient libres mes études en droit, j'avais fait les copies promises. M. Baudouin arriva chez mon père pour lui faire connaître que M. de la Touche était très mécontent que les manuscrits ne lui eussent pas été confiés. Mon père répondit avec le ton d'un militaire habitué à donner un ordre : Ce qui a été convenu sera exécuté.
« Quelques semaines se passèrent encore, et enfin M. de la Touche se présenta. Je m'empressai de lui communiquer les manuscrits qu'il feignit de trouver dans un grand désordre. Je lui fis remarquer que le désordre qu'il supposait n'existait pas, le poète ayant eu le soin de rattacher par des signes toutes les pièces du même genre, et, par d'autres signes, les diverses parties du même tout (i).
« La curiosité fiévreuse avec laquelle il parcourut alors ces manuscrits, je puis dire sans les voir, les monosyllabes qu'il articulait à peine, me révélèrent un homme voulant dissimuler son irritation et profondément désappointé. Il se remit, toutefois, et nous collationnâmes les copies faites qu'il emporta. 11 recueillit aussi quelques renseignements
(i) M. Gabriel de Ghénier, dans la préface de son édition des œuvres complètes de son grand-oncle, a répété cette assertion, ajoutant que Latouche n'avait tenu, aucun compte de ce renseig*nement, dans les éditions postérieures à celle de 1819,
HENRI DE LATOUCHE ET LA GAMAIlADERIE LITTERAIRE 2I7
pour la courte notice qu'il devait faire. Dès qu'il fut sorti, je conjurai mon père de ne jamais lui confier les manuscrits.
« L'impression des poésies ne fut pas longue. Tout le volume était à Tétat d'épreuves, lorsqu'un jour M. de la Touche, qui était devenu poli, obséquieux même envers mon père, lui représenta la nécessité, avant de donner le bon à tirer, de collationner sur les originaux. J'étais absent, et mon père eut la faiblesse de lui laisser emporter Jusqu'au lendemain les seules pièces qui étaient imprimées (i). Ce que je craignais, ce que j'avais prévu, arriva : les manuscrits confiés ne rentrèrent pas tous, quelques-uns furent égarés à l'imprimerie, affirmait M. delà Touche (2); de son côté, M. Alexandre Baudouin assurait avec raison qu'on n'avait pas eu besoin des originaux puisque la composition s'était faite sur les copies. Quant au texte des pièces, M. de la Touche a cru devoir en transposer quelques vers, changer quelques hémistiches, mais en très petit nombre, je dois le dire. Ces changements, du reste, n'étaient ni importants,
(1) n voulait dire « les manuscrits des seules pièces qui étaient imprimées ».
(2) De ce nombre fut le manuscrit de la Jeune captive^ qui appartient aujourd'hui au Musée Dobrée, de Nantes.
ni heureux; par exemple, dans le Jeune Malade, l'original porte :
Et chaque été nouveau, d'un jeune taureau blanc La hache à ton autel fera couler le sang.
M. de la Touche a mis :
Et chaque été nouveau, (Tun taureau mugissant.
« Ce qu'il y a de très positif, c'est que les poésies publiées sont bien d'André de Chénier : j'ai tous les manuscrits que je conserve pieusement comme étant le seul héritier du nom, et je compte bien qu'ils seront conservés de même par mon fils,
« Il reste à expliquer Topinion de Bérang-er. Je crois cela facile par deux raisons : la première, c'est que Déranger, ignorant complètement la langue grecque, n'a pas pu connaître le cachet antique qui caractérise si éminemment les ouvrages d'André; et, dès lors, les vers du jeune poète et les vers de M. de la Touche, qui, je l'avais reconnu, n'était pas non plus très familiarisé avec la langue que parlait Homère, avaient pour lui une ressemblance suffisante; — la seconde, c'est qu'initié probablement à la pensée intime de M. de la Touche, Béranger aura vu son ami inventer un André Chénier dans la notice fantastique qu'il a mise aux
éditions postérieures à celle de 1819. Lors de cette première édition, Timagination de Fauteur des poésies de la Vallée-aux-Loups avait été arrêtée dans ses rêves. Bien que cette notice contînt déjà des fables dont la famille s'était plainte, elle était moins éloignée de la vérité; mais celle notamment, qui est en tête de l'édition Charpentier, de i84i, n'est plus qu'un roman, dans lequel il se venge de la contrainte de 181 9, des mensonges blessants pour la famille et dont il essuya les reproches qu'il méritait, des contes qui présentent André classant, à Saint-Lazare, en trois portefeuilles, les manuscrits, bien qu'ils fussent restés chez mon père; qui lui font faire même une préface pour le portefeuille no I ; qui le font l'ami de Chateaubriand, qu'il n'a jamais connu ; toutes ces inventions ont pu faire croire à M. Béranger que le poète André Chénier n'était venu au monde que dans le cerveau de son ami de la Touche (i).
(i) Tout cela est exagéré et sent la rancune. Dans la bouche de Béranger, les propos qu'on lui reproche n'étaient guère qu'une boutade. Il avait beau ne pas savoir le grec; il était assez fin connaisseur pour distinguer ce qui était à Chénier de ce qui était à Latouche, et cela prouve, en résumé, la haute estime qu'il avait pour le talent de ce dernier. Rappellerai-je ici qu'en i83i, lorsqu'il fit sa fameuse chanson sur Chateaubriand, Béranger ne voulut pas la publier sans l'avoir soumise à Latouche, à cause « des difficultés insurmontables qu'il avait à vaincre dans ce genre ». (Voir la Gorresp. de Béranger, t. II, p. 5i.)
(( Enfin M. Béranger va même jusqu^^ ajouter à V inventeur d'André au sujet des deux derniers ïambes écrits par le jeune poète. Il suppose que les vers sont interrompus par le bourreau qui appelle sa victime, tandis que M. delà Touche s'est borné tout simplement à scinder le dernier ïambe écrit à Saint-Lazare, et non à la Conciergerie, et à retrancher la fin. L'édition de iSigporte seulement : Z)^rniersvers de V auteur ti cela est vrai. Je possède ces derniers vers comme tous les autres manuscrits. Du reste, j'ai déjà donné des éclaircissements sur ces divers points dans une brochure publiée en i844 sous le titre De la vérité sur la famille Chénier, J'ai fait un travail complet sur les ouvrages de mon oncle André où j'ai exposé et mis en leur place toutes les pensées, tous les travaux qu'il a laissés en indiquant l'ordre suivi par lui-même ; ce travail réfute toutes les erreurs volontairement ou involontairement commises.
Agréez, Monsieur, l'assurance de ma parfaite considération...