‹ Le cénacle de Joseph Delorme,Chapitre 30 sur 46 · DE CHÉNIER · texte numérisé non relu

DE CHÉNIER

Rue Belle-Chasse, 55 (1).

(i) Cette lettre, que m'a communiquée M. Macqueron, l'érudit collectionneur, à qui j'avais déjà tant d'obligations, est donc de la main même du père de Gabriel de Chénier, le dernier éditeur d'An-

Ainsi, de raveii même du fils de Sauveur Chénier, il est acquis que Latouche, après avoir préparé son édition sur les copies qui lui avaient été remises, jugea nécessaire^ contrairement à Tavis du libraire Baudouin, de collationner sur les originaux, avant de donner le bon à tirer. Gela seul démontre avec quelle conscience et quel soin il accomplit sa tâche, et cela nous explique en même temps pourquoi Gabriel de Chénier, malgré le ton rogue, discourtois et injuste sur lequel il parle du premier éditeur des poésies de son grand-oncle, trouva en somme si peu de chose à reprendre dans le travail de Latouche.

Certes, je n'excuse pas les libertés que celui-ci prit avec le texte d'André Chénier. Il est clair, par exemple, que le poète du Jeune Malade eût bondi d'indignation en voyant que son jeune taureau blanc était devenu, sous la plume de Latouche, m/z taureau mugissant. Ce changement d'adjectif ne prouve pas seulement que Latouche entendait mal la langue d'Homère, mais encore qu'il ne connaissait pas sa mythologie, puisque c'était toujours un taureau blanc qu'on immolait sur les autels d'Apollon.

dré, qui ne fit que mettre en œuvre le travail de révision et de classification définitive préparée par son père. Gela était bon à savoir.

Mais quel est Técrivain qui, à cette époque, n'eût fait pis à sa place ? On lui reproche d'avoir mal classé les poésies d'André, et, s'il faut en croire le petit-fils de Sauveur, Sainte-Beuve auquel, en i838, 4o et 4i? on communiqua les manuscrits originaux, quand il fut chargé par les libraires de les compulser de nouveau pour les éditions qui furent alors successivement publiées, Sainte-Beuve aurait déclaré qu'il faudrait tout refaire et tout remettre dans un ordre nouveau. Cette déclaration ne nous surprend qu'à moitié, étant donné qu'il existe une lettre de Sainte-Beuve à Jal, en date du 24 mars 1867, où se trouvent les lignes suivantes : « Vous dites à propos de H. de Latouche qu'il a publié la meilleure édition d'André Chénier; puisque vous alliez sur ce terrain, vous aviez à dire qu'il avait publié la première et la moins bonne édition de ce poète (i). »

Mais cette réserve n'empêcha pas Sainte-Beuve de rendre publiquement hommage au talent et au goût de Latouche, chaque fois qu'il en eut l'occasion. Et ce n'est pas Millevoye, qui le premier eut communication des manuscrits d'André chez son frère Marie-Joseph ; ce n'est pas non plus ChênedoUé qui les avait vus chez Daunou etqui,dès i8i4,

(i) Lettre communiquée par M. Macqueron.

offrit de les éditer dans le but de rattacher un si beau génie à la cause légitimiste ; ce n'est pas ces deux charmants poètes, qui eussent présenté en meilleurs termes au public Tceuvre posthume de l'auteur de la Jeune Captive,

La notice de Latouche, on ne saurait trop le répéter, est un petit chef-d'œuvre de style, de critique et de goût. Lui-même avait si bien conscience de son mérite que, dans le chapitre sur les Ouvrag es inédits d'André Chénier, paru en i833 dans la Vallée aux Loups, il s'exprimait ainsi:

« Le soin qui me fut confié de cette publication sera mon meilleur titre littéraire. Je ne me croira jamais, si j'ai apporté un dévouement presque fraternel à remplir ce devoir, étranger tout à fait au mouvement d'une école poétique dont Ghénier est le régénérateur. A voir le progrès que son exemple a fait faire, j'ai senti quelquefois un grand plaisir à l'entendre louer, orgueilleux comme ce marguillier qui avait sonné le beau sermon d'un prince de son église (i).

Latouche n'avait donc, semble-t-il, qu'à suivre tranquillement la voie qu'il avait ouverte, pour prendre la tête du mouvement romantique. Par malheur il était affligé d'un caractère des plus dé-

(i) Souvenirs et Fantaisies.

sagréables. Il était jaloux, hargneux, misanthrope, s^amusait à mystifier les gens qui pouvaient lui rendre service, comme la duchesse de Duras avec son roman d'Olivier^ ou ce bon M. Sosthènes de la Rochefoucauld, à qui il soutira un jour quinze cents francs (qu'il versa d'ailleurs à la caisse des Grecs) en lui faisant accroire qu'à ce prix il renoncerait à le harceler dans le Mercure (i); bref il avait le tempérament de ces pamphlétaires qui, non contents de faire de l'opposition atout le monde, s'en font à eux-mêmes, (( tantôt jouant avec Anacréon, comme disait de lui Lamartine, et tantôt avec Haritiodius ; tantôt avec Déranger et tantôt avec Chateaubriand, insoucieux de tout, hormis de renommée, mais incapable de dompter le monstre, c'est-à-dire la gloire (2). »

Je ne connais qu'une maison à qui il soit demeuré fidèle jusqu'au bout, qu'une famille qu'il n'ait cessé d'honorer, et de voir, quoique de loin en loin. C'est la maison de Sophie Gay où il fréquenta dès son arrivée à Paris. J'ai trouvé, dans les papiers de M"^^ de Girardin, quelques lettres de lui à elle qui témoignent de la persistance du sentiment affec-

(1 ) E. Delécluze, Souvenirs de soixante années, p. 443. (2) Lamartine, Souvenirs et ortraitSj article sur M^^^ Récamier, t. II, p. 275.

tueux et comme attendri qu'il avait voué à la mère et à ses filles. Je les publie ici avec plaisir pour adoucir unpeu les traits de cette figure rébarbative.

Voici donc ce qu'il écrivait à Delphine Gay, le i4 mars 1824 :

(( Mademoiselle,

(( Je vous remercie du gracieux présent que vous m'avez fait (i). J'aurais pu dire, au momentmême où Ton m'a remis vos vers, tout ce que j'en pense; il y avait plusieurs jours que je les possédais, et je les relisais avec enchantement dans une retraite où le prestige du monde et la complaisance des admirations disparaît.

« Je n'ose mêler plus de louanges sincères aux flatteries qui, sans doute, vous environnent. Je né veux pas donner à la voix d'une vieille amitié le tort de paraître froide, au milieu de3 compliments et des gazettes. Mais j'ai regretté, dans mes bois, de ne pouvoir vous adresser à vous-même l'hommage du plaisir que m'a fait votre livre; car si j'ai vu se refroidir quelques empressements littéraires pour n'avoir pu me faire l'adulateur du succès, ou plutôt d'ouvrages qui ne contentaient mon mauvais goût poétiquement ni philosophiquement, je sens

(i) Ses premiers Essais poétiques.

que Fhypocrisie que je ne puis m'imposer n'eût point fait baisser mes yeux devant votre couronnée

« Votre envoi m'a fait naître dans Tesprit (peutêtre mieux que dansFesprit) deux sentiments qu'il faut que je vous dise. J^ai été charmé de supposer qu'on pouvait, autour de vous, oublier à demi les torts qu'on aurait eus soi-même ; et votre dédicace à Gustave (i) a touché mon cœur. Imaginez que je n'ai rien su de lui que depuis peu de jours, et par un soupir de son père. J'aurais pu parler de ses jeux, demander si cet enfant qui m'aimait se souvenait encore de ma tendresse pour lui ; et l'herbe est déjà sur sa pauvre tombe. Si j'avais pu prévoir ce sort, je crois qu'avant de quitter votre village je Paurais emporté dans mes bras. Je l'aurais volé à sa mère, je l'aurais défendu contre un mal qui ne l'eût peut-être pas frappé dans un autre pays.

« Adieu^ jeune fille et courageuse poète ;vos succès ne me seront jamais étrangers; vous êtes trop loin de l'âge où l'on peut prévoir le besoin des amis pour que je vous offre un dévouement sans réserve et sans faste, mais je le pratiquerai sans l'offrir.

« Qu'est-il arrivé d'heureux ou de malheureux

(i) Fils d'Elisa Gay, comtesse O'Donnell, à qui Delphine dédia le conte charmant intitulé la Tour du prodige.

dans votre famille, que je n'en aie partagé la peine ou la joie, malgré vous?

(( H. DE LATOUCHE

Dix ans plus tard, pour lui prouver que ses succès ne lui étaient pas étranff ers, Lsiiouche adressait ce petit billet, daté du i5 mai i835, à Delphine devenue M"^^ Emile de Girardin :

((Madame,

(( Un malade qui souffre à deux pas de chez vous, rue Saint-Georges, n° i3, et qui n'a pas même la force de se traîner jusqu'à vos pieds, pense que la lecture du Marquis de Pontanges calmerait toute sa souffrance. Prêtez-lui pour une nuit et un jour votre exemplaire d'auteur : celui qui contient déjà quelques coups de crayon pour les corrections légères de l'édition prochaine. Ce service de bon camarade lui rappellera Villiers (i), et un temps qu'il n'oubliera jamais.

(( H. DE LATOUCHE

Et, trois jours après, ayant reçu et lu ce livre, il écrivait de nouveau, cette fois de sa petite maison d'Aulnay :

c( Madame,

(( Je n'ai jamais rencontré autant d'esprit dans

(i) Villiers-sur-Orge, maison de campag-ne de Sophie Gay, où Latoiiche lut ses premiers vers.

aucun livre que dans la première partie du vôtre; et deux scènes plus belles, dans aucun drame, que la scène où Lionel relit à Laurence sa propre lettre^et celle où, près du lit de sa femme, il Taime à la fois d^amour délirant et la remercie d^être morte. Peintures sublimes de vérité et de hardiesse. Je vous remercie.

((H. DE LATOUCHE

Enfin, en ï843, à la veille de la représentation de Judith j Latouche écrivait encore à M"^^de Girardin :

(( Entendre Judith lue par vous, Madame, eût été un mémorable bonheur pour Timagination d'un solitaire, bien sevré de grâce, de poésie et de toutes les belles choses, mais permettez-moi d'avouer qu'il y a une consolation à ma disgrâce : c'est la certitude qu'en dépit de tous les obstacles j'entendrai bientôt cette tragédie au milieu des applaudissements publics.

« H. DE LATOUCHE (l). ))

Tel était le paysan de la Vallée-aux-Loups, quand il se donnait la peine d'être aimable.

(i) Ces quatre lettres inédites m'ont été communiquées par W^* Léonce Détroyat.

HENRI DE LA.TOUGHE ET LA CAMARADERIE LITTERAIRE 22g

Nous avons vu ce que Lamartine disait de son impuissance à dompter le monstre. Jules Lefèvre, qui le connaissait bien, attribuait à cette impuissance, au sentiment qu'il en avait, les irrégularités et les bizarreries de son humeur. C'est bien possible. Quand on a formé des élèves comme M"^^ Desbordes-Valm ore, George Sand, Louis Veuillot (i), il doit être cruel, à qui n'a pas de philosophie, de rester au-dessous de leur réputation.

George Sand, qu'il avait dirigée au début, écrivait un jour à sa fille Solange:

« Tu me disais dernièrement que tu essayerais de travailler si tu avais un Delatouche. Tu trouveras conseil et amitié partout; et pour mon compte je te serai un Delatouche plus benin^ je t'en réponds (2). »

( I ) On lit dans Fouvrag-e d'Eugène Veuillot sur son frère : « Henri de Latouche occupait (en 1828), quai Malaquais, 19, au 2^ étag-e au-dessus de l'étude de Germain Delavigne, un joii appartement de garçon. . . Le jeune clerc s'introduisit, je ne sais sous quel prétexte, chez son brillant voisin. Celui-ci remarqua le vif esprit de l'adolescent et voulut le protéger. — « Vous êtes fait pour écrire, lui dit-il un jour, travaillez ferme, je vous aiderai et vous réussirez. » De bons conseils littéraires suivirent cette promesse. » (Louis Veuillot, p. 36.) (2) Lettre du r5 septembre i85i.

C'est dire qu'il avait la férule plutôt lourde. Il avait le croc dur aussi et, quand on Tennuyait, il vous mordait aux jambes comme un chien.

En 1833, pendant que Renduel préparait, de concert avec Charpentier, la réimpression des œuvres d'André Ghénier , Latouche, furieux d'avoir fait pour rien le voyage d'Aulnay à Paris (il habitait alors à la Vallée-aux-Loups), écrivait à l'adresse de Renduel le billet suivant :

(( Il est dur de venir de la campagne pour des épreuves et de n'être pas même averti qu'on ne les aura pas. Il est dur d'être, de neuf à dix heures, dans le magasin, à attendre le pacha, dont le domicile est tout proche et de ne trouver personne qui ose avertir sa Hautesse qu'un simple citoyen le demande. Et l'on parle des ministres difficiles à aborder . Honneur aux mœurs turques ! — Libraire d'avant la civilisation, le paysan fera six lieues demain pour l'amour des corrections poétiques; il attendra les paperasses quai Voltaire, numéro ï5 (i). »

Ce billet nous donne le ton ordinaire des lettres de Latouche, lorsqu'il était de mauvaise humeur. On juge de celles qu'il écrivait lorsqu'on l'avait offensé volontairement ou non.

(i) Le Bomaniisme et l'éditêup Renduel, p. i54.

En 1827, au plus fort de la campagne contre les Jésuites, car il savait prendre le vent, comme en témoignent son livre sur TafFaire Fualdès et la publication des pseudo-Mémoires de M^^ Manson^ Latouche faillit croiser le fer avec Armand Carreî, à la suite d'un article du Globe sur la Correspondance de Clément XIV avec Carlo Bertinazzi^ que le « paysan » avait publiée sous le voile de l'anonyme*

Latouche avait eu l'idée de ce livre, après avoir lu telle lettre adressée par Tabbé Galiani à Mme d'Epinay, pour appeler l'attention de Marmontel sur le parti qu'un homme comme lui pourrait tirer de l'amitié ancienne de Carlin avec le pape.

« On pourrait, ce me semble, disait l'abbé^ bâtir là-dessus le plus beau de tous les romans par lettres, et le plus sublime. On commencera par supposer que ces deux compagnons d'école, s'étant liés de la plus étroite amitié dans leur jeunesse, se sont promis de s'écrire au moins une fois tous les deux ' ans, et de se rendre compte de leur état. Ils tiennent leur parole et s'écrivent des lettres pleines d'âme, de vérité, d'effusion du cœur, sans sarcasmes, sans mauvaises plaisanteries. Ces lettres présenteraient donc le contraste singulier de deux hommes, dont l'un a toujours été malheureux, et parce qii'il était

malheureux 5 est devenu pape; Tautre, toujours heureux, est resté Arlequin. Le plus plaisant serait qu'Arlequin offrirait toujours de l'arg'ent à Ganganelli,qui serait un pauvre moine. »

Ces lignes ne tombèrent pas dans l'oreille d'un sourd, et ce que Marmontel n'avait pas fait pour des raisons que nous ne connaissons pas, Latouche se mit incontinent en devoir de le faire. Il offrit d'abord à Lefèvre-Deumier de collaborer avec lui. Mais Lefèvre voulait jouer le rôle du pape et non celui du comédien, Latouche aussi. Ils ne purent s'entendre. Latouche pensa alors à Emile Deschamps avec qui il avait déjà fait deux comédies. Mais Deschamps ne voulut pas davantage jouer le rôle de Carlin. Ce que voyant, Latouche se résigna à jouer les deux personnages. Et, comme dit Lefèvre, a il les joua avec une sorte de candeur spirituelle, avec une sorte de bonhomie magistrale, qui ressemblent assez à l'abandon, mais peut-être laissent un peu trop percer l'auteur (i) ». S'il eût pu s'entendre avec un d'eux, le livre assurément aurait eu un caractère de vérité qu'il n^a pas.

11 ne trompa donc personne, et moins Carrel qu'aucun autre. Carrel devina la supercherie littéraire, et, sous rinitiale g, qui ne pouvait le trahir,

(i) Célébrités d'autrefois^ article sur Henri de Latouche.

il laissa entendre, dans le Globe du 19 mai 1827, qu'il en connaissait Fauteur.

« Cette Correspondance, disait-il, que nous voudrions annoncer comme une découverte, mais que nous donnons hardiment pour une ingénieuse fiction, quel qu'en soit V auteur^ repose à peu près sur les données de Tabbé Galiani... A ses railleries contre l'admiration routinière des Français, peuple de tous le plus intrépide à s'ennuyer, et surtout à ses attaques irrévérencieuses contre ce jargon mesuré, espèce de psalmodie narcotique y ^^'on o/)/)^//^ ici des uers^ on croirait qu'il a puisé ses opinions littéraires comme ses épigrammes dans les satires de M. Delatouche ou les brochures de M. de Stendhal. On ne douterait même pas qu'il n'en veuille au temps présent, s'il n'ajoutait pour nous désabuser qu'il y a à Paris beaucoup d'imbéciles qui font très bien les vers. »

Latouche, piqué au vif, répliqua trois jours après dans une longue lettre qui a échappé à tout le monde, sans doute parce qu'elle est signée seulement de son initiale h, et que m'a révélée naguère le petit billet suivant écrit par lui à Lefèvre-Deumier :

Paris, 20 mai 1827.

« Il paraît que l'article du Globe est d'Armand

Carrel; je vais lui répondre incontinent et nous verrons.

(( Amitiés.

(( H. DE LATOUGHE (l). »

EfFectivement, le Globe du 22 mai publiait la réponse que voici :

(( Permettez-moi, Monsieur, d'être fort en colère contre un article inséré dans votre journal, sur un livre dont je suis Téditeur: la Correspondance de Clément XIV et de Carlin.

« Cette colère ne vient pas toute de ce que vous comparez les épanchements de deux cœurs naïfs à je ne sais quel plan d'un roman projeté, il y a un demi-siècle, par un abbé Galiani, « homme médiocre, chenille étrang-ère, emplissant nos cercles de sa nullité babillarde », si nous en croyons les auteurs des excellents Mémoires sur Naples.

« Elle ne vient même pas de ce que, me supposant l'inventeur d'une fiction épistolaire, vous me refusez impitoyablement du génie, bien que tout auteur d'une frêle brochure doive en être pourvu et affiche très avidement la prétention d'en avoir, et que cette assertion de votre part blesse mes intérêts matériels, comme je le prouverai tout à l'heure.

(i) Lettre inédite communiquée par M. Macqueron.

(( Mais cette irritation dont je parle, je la fonde, ainsi que la réclamation que je vous adresse, sur ce que, dans ce même article, contresigné d'un g, on semble dénier jusqu'à la vérité historique d'une amitié entre deux personnes de conditions si diverses : un comédien et un pape. Je défends ce point avant tout autre, car ces rapports de souvenir, de bienveillance, de fidélité jusqu'à la mort, sont attestés en mille ouvrages et placés désormais hors des atteintes de toute suspicion des critiques. On peut émettre à la rigueur quelques doutes sur Fexistence de la totalité de ces lettres (je vous le dis de vous à moi) . M. G. a ce droit comme un autre puisqu'il n'a point l'avantage d'avoir pu vérifier à Rome la coïncidence des traditions sur tous les faits que cette Correspondance retrace; puisque nul descendant de la famille Ganganelli ne lui a peutêtre confié, à Ravenne, avec le soin de traduire et de publier ces mêmes lettres, le secret de leur complète authenticité... Mais il y a une limite où s'arrête le plus utile pyrrhonisme, et on s'étonnerait ici sans raison d'un rapprochement trop piquant entre l'histrion et le prince, puisque ce rapprochement est fondé sur la philosophie d'un pontife. IJ ne faut jamais être si étonné de la vertu.

« Quant à ce que M. G. me refuse du génie : on

se dit ces choses-là à soi-même. Je me doutais bien, toutefois, qu'il y avait un peu à contester là-dessus. Le génie étant, je crois, cette puissance qui fait faire au genre humain un pas de plus dans la carrière de sa perfectibilité, j'attendais encore pour prétendre à cette gloire-là. N'ayant rien découvert jusqu'ici dans l'explication des phénomènes célestes, comme Nev^ton et M. Azaïs ; la poésie ne me devant aucun essor nouveau comme à Byronet à M. d'Arlincourt ; n'ayant point illustré les arts, comme Raphaël et M. Robert-Lefèvre ; agrandi l'économie politique, comme M. de Colbertet M. de Corbière, je doutais de moi-même dans mon obscurité et ma solitude. Mais, Monsieur, je suis venu à Paris; là, j'ai vu que tous les écrivains, mes confrères, avaient cette faculté qu'on me dénie (demandez plutôt 1) ; et c'est blesser un sentiment d'égalité^ que je dois défendre, que me refuser ce que tout le monde possède autour de moi. Un fait, d'ailleurs, a besoin d'être autrement prouvé. Un rédacteur de Gazette, M. Colnet, n'a-t-il pas établi quelque part que, pour prononcer en toutes choses, il fallait l'autorité des magistrats, et qu en attendant une décision contraire // était beau devant la loi ? Que je n'aie donc point de génie. M; G. a bien raison de le croire ; mais il a tort de le dire. Comment voulez-

VOUS que j'aborde maintenant un rimeur d'Odes^ un compilateur de Résumés, et la plupart de vos propres collaborateurs ? Que sont, je vous prie, les trois auteurs d'un vaudeville qui m'attendent pour finir un couplet, et voudront-ils, après votre article, m'admettre aux chances de leur triomphe? Votre jugement, s'il n'était cassé, me réduirait, parmi les poètôs de l'époque à Fétat d'ilote et de paria, et je vous prie, en conséquence, de me donner acte public de cette modeste réclamation. »

« Ilote! paria ! » que nenni ! Jamais personne ne Se serait permis d'appliquer ces g-ros mots à Henri de Latouche, surtout après cette lettre spirituelle où chacun recevait son sac. Dubois lui-même, qui voyait les choses s'envenimer et ne tenait pas à ferrailler plus longtemps avec H..., se contenta d'insérer sa réponse sans y ajouter le moindre commentaire. Mais cela ne faisait pas l'affaire de Latouche,qui ne demandait que plaies et bosses. Aussi ne fut-on point surpris de trouver sous sa signature, dans la Revue de Paris du mois d'octobre 1829, une charge à fond de train contre « les rimeurs d'Odes et les compilateurs de Résumés », dont se composait le Cénacle de Joseph Delorme.

L'article de Latouche était intitulé : la Camaraderie littéraire. On a dit et répété un peu partout que le mot était de son invention. C'est une erreur. Ce mot était déjà usité au dix-huitième siècle. « La plupart des liaisons de société, la camaraderie^ dit Ghamfort, tout cela est à Tamitié ce que le sigisbéisme est à Tamour. »

Quelle mouche Tavait donc piqué? Je n'en sais rien, mais je m'en doute. Et d'abord je remarque que le numéro précédent de la Revue de Paris contenait sur le portrait de Victor Hugo par Achille Devéria, qui attirait alors tous les regards, un article dithyrambique se terminant ainsi : « Il est impossible de ne pas faire reposer un glorieux avenir sur cette tête de 27 ans. »

D'autre part, il n'était bruit que des rivalités de théâtre qui avaient éclaté récemment entre Alfred de Vigny et Victor Hugo au sujet des représentations à' Othello et à'Hernani. Et comme Henri de Latouche, en plus de ses instincts jaloux, avait un sens très développé de l'actualité, il s'était dit sans doute que le moment était, venu de faire le procès du Cénacle d'où il s'était volontairement exclu, et

d'achever de mettre la discorde dans le camp d^Agramant.

Toujours est-il qu'il dit aux petits camarades leurs quatre vérités, et que, dans le nombre, il y en avait de fort justes.

— « L'amitié, écrivait Latouche, est une des calamités de notre époque littéraire. De jour en jour elle glisse en tous lieux sa partialité plus dangereuse, et peut développer au sein de quelques hommes, réservés peut-être à de brillantes destinées, le sentiment le plus infertile qu'ils puissent cultiver : Famour de soi.

— « Ce n'est pas nous qui profitons, comme tant d'autres^ de cette Camaraderie^ qui en somme importune; mais le bon sens de tous ceux qui sont plus désintéressés dans la question demande à réagir de toutes parts, et le demande comme s'il s'agissait d'une amende honorable.

— (( Oui trompe-t-on? Qui donc a rayé Tépigramme de la liste de nos franchises, et la satire généreuse des tables de nos libertés?

— (( Depuis que nous sommes tous des hommes de génie, le talent devient singulièrement rare.

— (( Il se sera rencontré une petite société d'apôtres qui, se disant persécutée dans les principes d'un nouveau culte, s'est enfermée en elle-même pour

s'encourager^ une congrégation de rimeurs bizarres est devenue un complot pour s'aduler, et quelques confidences d'écoliers qui s'essaient, une conspiration flagrante contre des illustrations consacrées. Que si vous n'étiez pas doué à un très haut degré de la faculté d'applaudir en face, d'atteindre à l'exaltation d'un enthousiasme à bout portant, nous ne vous conseillerions pas d'aborder jamais cette réunion qui s'est dit à elle-même que « le siècle lui appartient », qui s'appelle modestement un Cénacle, et trouve dans son sein ses martyrs et ses divinités. »

Naturellement c'est Victor Hugo et Sainte-Beuve qui, dans cette philippique, reçurent les plus durs coups. Cela était d'autant plus laid qu'au mois d'août 1826, après la dispersion du Cénacle de la Muse française^ Latouche ayant eu l'audace de demander à Victor Hugo quelques renseignements sur un rédacteur du Drapeau blanc^ Hugo lui avait écrit que sa lettre l'étonnait fort, mais qu'il y répondait parce qu'il était autrefois son cher Latouche et qu'il espérait que cette réponse amènerait une réparation qu'il ne pouvait s'empêcher de désirer (i).

— (( Là donc, continuait Latouche, on s'est fait

(i) Corresp. de Victor Hugo.

HENRI DE LATOUGHE ET LA CAMARADEfllE LITTERAIRE 2l^l

de la louange une servitude, un vasselage de tous les instants ; c'est dans la petite église ultra-romantique la prière du matin et du soir; c'est la dîme que toute lecture, confidence d'un projet, révélation d'un hémistiche auquel on travaille, a droit de lever sur les contribuables. Entre tout adepte rencontré par un autre adepte, il s'échange à toute heure un regard qui veut dire : Frère, il faut nous louer!...

— « Si l'école nouvelle n'avait encore inventé que Shakespeare, Schiller et Ronsard, il serait modeste d'en rester là...

— (( Ceux qui ne comprennent qu'à nioitié la plaisanterie de quelques Tristes ont adrniré, ont réflété certains rayons Jaunes du dimanche ! Plus jaunes ce jour-là que pendant la semaine, n'ont-ils pas bien mérité d'être menés dans un certain creux de la vallée, au fond du bois à gauche (i)? »

On sait que la pièce de Joseph Delorme intitulée les Rayons jaunes défraya presque autant la chro» nique et scandalisa presque autant le camp arriéré des classiques, au printemps de 1829, que, l'année d'après, la Ballade à la' Lune d'Alfred de Musset,

(i) Allusion à la pièce de Joseph Delorme, intitulée le Creux de la Vallée, et commençant amsi

Au fond du bois, à gauche, il est une vallée Longue, étroite; à l'entour, de peupliers voilée...

Après une charg'e à fond contre <( ces mutuelles compagnies d'assurances où les poètes encamaradaient les musiciens, les musiciens les peintres, les peintres les sculpteurs, et se chantaient réciproquement sur la guitare », Latouche finissait ainsi :

(( Nous ne voudrions pas voir le Romantisme, réforme utile pour laquelle nous avions fait les premiers vœux et que nous aimerons toujours, changer de nom en Tan de grâce 1829, et ne s'appeler plus que le Trissotisme, »

On comprend que Sainte-Beuve ait eu un mouvement de colère en lisant cet article sur les bords du Rhin. Mais il était trop curieux de sa nature pour ne pas se demander à la réflexion s'il n'y avait pas derrière Latouche quelque faux frère qui lui avait mis la plume à la main. Et le mot de Trissotisme employé par Latouche vient de me faire dresser Toreille. Je me souviens que, quelques années après, parlant de Fauteur de Chatterton, Sainte-Beuve dira : « Vigny n'est qu'un Trissotin gentilhomme, le comte de Trissotin (i) », • — et comme il était au courant des petites intrigues de théâtre qui troublèrent un moment l'atmosphère du Cénacle, comme il avait épousé la querelle d'Hugo,

(ij Corresp. inédite de Sainte-Beuve avec M. et M^^ Juste Olivier, publiée par Léon Séché, p. 896.

je me demande à mon tour s'il ne soupçonna pas à distance Vigny d'être pour quelque chose dans l'article de Latouche.

Dieu me garde d'accuser le premier d'avoir été ici le complice du second. Cependant, c'est un fait que Vigny fut à peu près le seul membre du Cénacle qui ait trouvé grâce devant la plume de Latouche, et qui soit demeuré envers et contre tout en correspondance avec lui. Ils s'étaient rencontrés chez Emile Deschamps, quand Vigny était encore aux Gendarmes rouges, et Latouche avait eu plaisir à se retrouver dans les premières pièces de vers du poète de Symetha^ du Somnambule et de la Prison . Car il y avait entre eux certaines affinités poétiques, et quand on y regarde de près, on s'aperçoit que le vers de l'un a souvent presque autant de gaucherie, de préciosité, que le vers de l'autre.

Quoi qu'il en soit, je ne crois pas que jamais article de journal ou de revue ait fait autant de bruit que celui de la Camaraderie littéraire. Six mois après on en parlait encore et j'en trouve un écho spirituel dans un document moitié sérieux, moitié ironique paru sous forme de brochure, après les représentations à'Hernani^ au printemps de l'année i83o. C'estune Lettre à Victor Hugo ^ sui-

vie d^un projet de charte romantique, par Ch. Farcy (i). J'en extrais le passage qui concerne l'article de Latouche :

«... Quant à moi, me voilà enrôlé dans les camarades. Vive la camaraderie I en dépit de M. Delatouche, qui feignit la tuer en la peignant d'après nalure. Rien n'est plus doux que ce tendre échange de félicitations et de louanges, par lequel le dernier membre de l'association peut se persuader, à la longue, qu'il est une des célébrités de l'époque. Je veux aussi ma partde gloire ; je veux, un de ces jours, faire une ballade de la même force que celle de M.Musset; mais pour prix démon dévouement, je prétends bien que mon portrait lithographié orne à son tour les quais et les passages ; et si Devéria tarde trop à m'offrir le secours de son habile crayon, je suis capable de me lithographier moi-même.

« Adulons-nous, congratulons-nous du matin au soir; mettons-nous à genoux les uns devant les autres comme Oreste et Pylade dans la spirituelle parodie de Favart^et demandons-nous réciproquement pardon de tant de génie ; cela chatouille l'âme et entretient la paix et le bonheur dont, il faut

(i) Cette pièce curieuse m'a été communiquée par M. Rondel, rérudit collectionneur marseillais. .

HENRI DE LATOUGHE ET LA. GAMAR.ADEaiE LITTERAIRE

Tespérer, nous jouirons perpétuellement enfamille. »

Mais qui sème le vent recueille la tempête, et le jour n'était pas éloigné où les camarades allaient rendre à Latouche la monnaie de sa pièce. Le plus drôle c'est que ce fut Gustave Planche qui se chargea de cette besogne.

Fils d'un pharmacien qui jouissait, comme chimiste, d'une certaine réputation, Gustave Planche avait commencé ses études de médecine, quand il rencontra Sainte-Beuve qui, précisément, venait de bifurquer pour faire du journalisme. Il suivit son exemple et entra derrière lui au Globe, où Dubois l'utilisa comme correcteur anglais, car il connaissait assez bien la langue de Shakespeare. Quelque temps après, en 1828, Victor Hugo, ou plutôt son éditeur, ayant eu besoin de ses services (i), Sainte- Beuve l'amena rue Notre-Dame-des~Champs, et c'est ainsi que le jeune carabin en rupture de médecine fut introduit dans le Cénacle. Il s'y fit remarquer dès le premier jour par une liberté d'al-

(i) On avait chargé un graveur anglais qui ne connaissait pas un mot de français d'illustrer la pièce des Odes et Ballades intitulée la Ronde du Sabbat, et c'est pour lui venir en aide que Sainte-Beuve avait pensé à Gustave Planche.

lures et une crudité de langage qui scandalisèrent Pavie et les autres néophytes de la religion nouvelle. Il entrait à toute heure chez Victor Hugo comme dans un moulin, se mêlait aux conversations les plus intimes, tapait sur le ventre à tout le monde, et, selon l'habitude des amis de la maison, appelait par leurs petits noms ceux que la jeunesse respectueuse et enthousiaste regardait comme les colonnes et le dieu du temple. Alfred de Vigny raconte qu'un soir, en sortant de chez Victor Hugo en compagnie d'Emile Deschamps, il fut accosté par un jeune homme qui lui dit à brûle-pourpoint :

— Je vais sortir avec vous, Aljred^ et avec Émile.

Et comme Emile Deschamps demandait à Vigny quel était cet ami qu'ils avaient là :

— Je ne sais pas son nom, lui répondit-il, et je ne l'ai jamais vu.

Ce qui n'empêche que, peu de jours après, Gustave Planche se présentait chez Vigny et devint très vite un de ses familiers.

Il paraît qu^à cette époque il posait au dandy et qu'il était mis avec beaucoup d'élégance. La toilette et M"^^ Taglioni (i) l'occupaient plus que les beaux-

(i) Sainte-Beuve écrivait de Worms à Victor Hugo^ le 27 octobre 1829 : « Que dit Planche et s'occupe-t-il toujours de M'i^ Taglioni?

arts et les belles-lettres, et j'ai lu dans les souvenirs de Pavie qu'au bal de Devéria, où Musset parut costumé en jeune page de la Renaissance, Gustave Planche fit sensation en costume de sultan porté sur les épaules de Robelin et de Raffet, Cependant Vigny avait remarqué que, dans la conversation, ses jugements étaient d'un homme qui avait des lectures et de la critique, et un jour qu'il lui exprimait le regret que ses jugements fussent perdus, Gustave Planche lui répondit que, lorsqu'il tentait de les écrire, la forme ne le satisfaisait pas. Cela n'est point pour nous surprendre, car le style de Planche sent furieusement le travail de la lime. En attendant il regardait de son œil rond, ouvert à fleur de peau, tout ce qui se passait autour de lui ; il écoutait, prenait des notes, fréquentait de préférence les ateliers des artistes comme les Devéria, Boulanger et les Johannot, et tout en étant le commensal, voire le parasite des uns et des autres, il se préparait à jouer dans la littérature le rôle ingrat qu'il remplit pendant un quart de siècle, à la satisfaction tout au moins du directeur de la Revue des Deux-Mondes. Il faut bien d'ailleurs qu'il ait su inspirer confiance aux maîtres du jour, pour que.

Nous parlons de lui quelquefois. » {Revue de Paris, du i5 décembre 1904. — Lettres de Sainte-Beuve à Victor Hugo.)

sur la simple recommandation de Vigny, Buloz ait ouvert tout de gô sa revue à un jeune homme de vingt-trois ans qui n'avait à son actif qu'un Salon quelconque (i). Il est vrai de dire qu'il s'agissait, dans la circonstance, d'exécuter un homme terrible, et que plus d*un aurait reculé devant cette exécution.

Et à ce propos, qu'on me permette d'ouvrir ici une parenthèse.

On a fait à Gustave Planche une réputation de couardise, qu'il ne semble pas avoir méritée. C'est plutôt à Latouche qu'on aurait pu faire ce reproche, puisqu'il néghgea de relever le gant que lui avait jeté ce jeune pamphlétaire. Et je me rappelle

(i) Le Salon de i83i. — Vers le même temps, Victor Hug-o le fit entrer au Journal des Débats, et voici la curieuse lettre que Planche lui adressait à la date du ii décembre i83o :

« Mon cher ami, je vous remercie bien sincèrement de vous être mis à ma disposition. Je vous prends donc corps et âme, quand ? dès que vous le pourrez, aujourd'hui si vous en avez le temps I Gomment ? de votre mieux, comme s'il s'agissait d'un intérêt grave, comme si vous étiez intéressé à réussir. A qui? à Villemain et à Cousin qui peuvent décider le sort de ma demande, Je compte plus que jamais sur votre obligeance. Depuis quelques jours je suis en pleine diplomatie.» De Vigny a dû voir Villemain, Dittmer Guizot, Ampère Cousin, Mérimée va ce matin chez Thiers pour lui et pour moi. J'ai écrit à Sainte-Beuve pour Villemain. — Il y va de mon succès et dé votre autorité à tous. Jouez comme pour vous.

(( GUSTAVE PLANCHE (a). »

Ainsi Planche avait mis tout le monde en mouvement pour une chose qui m'échappe.

{a) Lettre inédite tirée de l'Album de M*"® Victor Hugo et communiquée par M. Lefèvre-Vacquerie.

que, quelques années plus tard, quand il était le porte-queue de George Sand, Gustave Planche n'hésita pas à croiser le fer avec Capo de Feuillide pour rhonneur de sa dame. Sa dame? est-ce bien le mot qu'il convient d'employer? George Sand s'est défendue, dans une lettre à Sainte-Beuve, d'avoir été la maîtresse de Gustave Planche, et l'on sait qu'à l'encontre de Latouche il n'eut jamais de succès près des femmes. C'est donc probablement parce qu'il ne fut que son chevalier servant, son patito , son correcteur d'épreuves , comme disait Aug. Barbier, qu'il lâcha un jour l'auteur de Consuelo avec tant de désinvolture. On connaît sa boutade sur ce livre : « J'ai lu toute la première partie, ne me parlez pas de la seconde ! »

Quoi qu'il en soit, il est assez piquant de cons tater que Gustave Planche exécuta Latouche dans le temps même où celui-ci donnait des leçons d'écriture à George Sand.

Gela dit, je ferme la parenthèse et j'arrive à l'article de la Haine littéraire (i). Latouche n'y était désigné que par le pronom II avec une majuscule, mais il aurait fallu être aveugle pour ne pas le

(i) Cet article parut dans le n» de novembre-décembre i83i de la Revue des Deuœ-MondeSyh la suite de la Première consullation du Docteur Noir à' KXîveA de Vigny et des Deux Voix de Victor Hugo, extraites des Feuilles d'Automne.

reconnaître, car Gustave Planche avait multiplié à plaisir les allusions transparentes. Il débutait ainsi :

« C'est un grand malheur et que nous devons déplorer sérieusement, qu'il n'ait pas vécu au temps de La Bruyère ou de Lesage. Ç'aurait été un beau chapitre de plus pour les Caractères ou le Gil- Blas ...

« C'est un homme spirituel, et rien de plus. Ce qui suffirait au bonheur et à la vanité d'un autre fait le tourment de toute sa vie. Il n'a que de i'çsprit, et II essaie vainement par tous les moyens imaginables de se persuader qu'il a du génie...

« Tout ce qui s'est fait en France depuis vingt ans d'éclatant et de beau. Il l'a gâté ; Il s'est caché comme un ver au fond de tous les fruits qui commençaient à mûrir, pour les corrompre et les empoisonner. Dès qu'il a entendu le rôle de la poésie de l'Empire, Il s'est associé avec empressement à ceux qui voulaient fonder la poésie nouvelle. 11 a épié leur§ projets, pénétré leurs intentions, guetté leurs espérances. Il s'est initié à tous les mystères de la nouvelle religion, et le jour où la religion a triomphé, 11 a pris le rôle de Judas... »

Et comme si ce n'était pas assez clair, après avoir parlé à mots couverts de son roman de Fra-

goletta et de son édition des Poésies d'André Chénier, il s'attaqua directement à la comédie que Latouche venait de faire représenter sous le titre de la Reine d'Espagne (i) :

« Quant à sa comédie, elle a été bien et justement sifflée depuis la première scène jusqu'à la dernière. Le public n'a pas consenti à s'introduire sous les draps d'un vieillard. Il a lu la Cantharide de Béranger et les satires de Pétrone, mais il n'a pas voulu voir appliquer les recettes des commères et des sages-femmes, ni suivre pendant trois heures la lutte engagée entre deux intrigants pour empêcher ou pour hâter la virilité d'un monarque imbécile. Vainement l'auteur a protesté dans ses journaux (2) contre ce qu'il appelle les vestales de l'orchestre. Il a eu beau se mettre sous la protection de Shakespare et de Molière^ personne n'a voulu croire qu'il fût parent de ces Messieurs. Pour ee qu'il nomme la pudeur de sa reine, de bonne foi, je n'en souhaite pas une pareille à une maîtresse ou à ma femme. C'est tout bonnement, dans les premiers actes, une niaiserie d'Agnès,... et, dans les

(1) Comédie en cinq actes, représentée sur le Théâtre-Français le ^ 5 novembre i83i.

(2) Latouche dirigeait alors le Figaro.

derniers actes, un dévergondage de réticences qui feraient honte à de vieilles prostituées...

(( Il faut plaindre sa haine et ne pas la lui rendre. »

On imagine aisément le retentissement qu'eut cet article. Gustave Planche y gagna du coup ses lettres de maîtrise, et les romantiques, dont il venait de venger en une fois toutes les injures, le regardèrent désormais comme leur homme-lige. Mais^ comme il était, au fond, très indépendant de caractère, qu^il avait conscience de sa force et une très haute idée du rôle qu'était appelée à jouer la critique dans la mêlée des opinions et dans la confusion des langues, il ne tarda pas à tromper les espérances qu'ils avaient fondées sur lui. 11 commença par leur donner de sages conseils et par les mettre en garde contre eux-mêmes, leur criant qu'ils faisaient fausse route : il critiqua sévèrement les drames d'Hugo, tout en protestant qu'il demeurait son admirateuret son ami ; puis, dans une lettre ouverte à lui dédiée, après avoir passé en revue les Royautés littéraires' {\) du temps, et déclaré que, selon lui, la poésie lyrique devait se mêler plus activement qu'elle ne l'avait fait jusqu'à ce jour à la lutte des

(i) Revue des Deux-Mondes du i^r mars i834.

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intérêts positifs et des passions publiques, il concluait de la sorte :

« Il ne faut pas saluer du nom de rois ceux qui nous dépassent de la tête, ni plier le genou devant eux. Il a pas de royauté littéraire; s'il y en avait une aujourd'hui, il faudrait en changer tous les jours. Laissons venir les hommes et les choses ; laissons murmurer Tenvie et l'impuissance; ne croyons pas que l'admiration exclusive amnistie à tout jamais les erreurs de Pidole. Que la discussion et l'étude n^abandonnent pas la fantaisie, si libre qu'elle soit. Alors seulement la poésie et la critique se donneront la main ; ce n'est pas loin. »

L'erreur de Gustave Planche, qui fut plus tard celle de Brunetière, était de s'imaginer que le critique au xix® siècle pouvait exercer le même magistère que du temps de Boileau ; qu'au lieu de s'intéresser indifféremment, comme le fit Sainte-Beuve, à toutes les œuvres qui en valent la peine, quels qu'en soient le genre, le principe et la fin, il devait s'efforcer de ramener les écrivains d'imagination à l'observance des idées et des sentiments moraux, en dehors desquels il n'y a pas plus de salut devant l'art que devant l'Eglise.

L'avertissement ci-dessus étant demeuré sans effet, Gustave Planche le renouvela deux ans après

dans un manifeste intitulé les Amitiés littéraires (1)5 qui dépassait en violence celui de Latouche et qui visait exclusivement Victor Hugo. Mais cette fois Olympio perdit patience et, dans un furieux froncement de sourcils^il décocha au pamphlétaire cette volée de traits qui sent déjà la forge des Châtiments,

Jeune homme, ce méchant fait une lâche guerre. Ton imagination ne l'épouvante guère.

Crois-moi donc, laisse en paix, jeune homme au noble cœur,

Ce Zoïle à l'œil faux, ce malheureux moqueur!

Ton mépris ? mais c'est l'air qu'il respire ? Ta haine ?

La haine est son ordure, sa sueur, son haleine !

Il sait qu'il peut souiller sans peur les noms fameux.

Et que pour qu'on le touche il est trop venimeux.

U ne craint rien ; pareil au champignon difforme

Poussé dans une nuit au pied d'un chêne énorme.

Qui laisse les chevreaux autour de lui paissant

Essayer leur dent folle à l'arbuste innocent ;

Sachant qu'il porte en lui des vengeances trop sûres,

Tout gonflé de poison, il attend les morsures (2).

Quant à Sainte-Beuve, si l'on me demandait quelle fut son attitude au milieu de tout cela, je répondrais qu^il marqua les coups et en donna

(1) Revue des Deux Mondes du i^r septembre i836.

(2) Ces vers, parus dans, les Voias intérieures, ne portent aucune dédicace, et je m'étais demandé bien des fois à qui ils étaient adressés. Ce n'est qu^en ces derniers temps qu'une lettre inédite de Victor Pavie à Sainte-Beuve m'a appris qii'ils visaient Gustave Planche. Victor Hug-o les a postdatés, de février i836i

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quelques-uns sournoisement et d'une main furtive, comme dans la pièce de Joseph Delorme intitulée la Vallée au loupj où Latouche n'est désigné, au bas de la page, que par le rappel de Farticle de Gustave Planche sur la Haine littéraire.

Après avoir juré qu'il ne remettrait jamais plus les pieds à la Revue de Parisy et avoir refusé à Victor Hugo et à Véron d'y rendre compte de la représentation d'Hernani , Sainte-Beuve y rentra le 26 juin i83o avec un article sur Diderot. Ce qui prouva une fois de plus qu'il ne faut jurer de rien.

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