CHAPITRE VII
LA BATAILLE d' (( HERNANI ))
Amy Robsart, — Henri IIL — Othello. — Hernani,
I. — Les premières journées romantiques au théâtre. — Amy RobsaiH à l'Odéon. — Historique de cette pièce. — De Soumet à Paul Foucher. — Victor Hugo en désavoue la paternité et la publie longtemps après sous son nom. — Henri ÎIl et sa cour. — Les débuts d'Alexandre Dumas. — Le baron Taylor et les acteurs de la Comédie-Française. — Une lettre inédite d'Emile Deschamps à Alexandre Guiraud.
— La genèse de Henri III. — La version de Dumas et celle de Charles Magnin. — Dumas entre en relations avec le Cénacle et paie son tribut d'admiration à Sainte-Beuve.
— Les stances à la Rime de Joseph Delorme, — La préface de Henri III. — Opinion de Victor Hugo sur ce drame.
IL — La réception à"* Hernani à la Comédie-Française. — Fausse légende à ce sujet. — La brouille de Victor Hugo et d'Alfred de Vigny. — Une lettre mal datée de David d'Angers. — • Victor Hugo obtint-il un tour de faveur pour Hernani ? — Non, d'après un billet de lui au directeur du Globe. — Source de ce faux bruit. — Vigny et les acteurs du Théâtre Français. — La première représentation d'Otliello. — Succès de la pièce. — Les costumes et les décors*
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— Mlle Mars dans le rôle de Desdémone. — Ch. Magnin fait l'éloge de la traduction d'Alfred de Vigny.
IIÏ. — Le titre primitif du drame à'Hernani. — Un article du Mercure. — Opposition que rencontre Victor Hugo parmi ses camarades. — Ch. Nodier lui dit quelques vérités désagréables dans la Quotidienne. — Victor Hugo lui répond : « Et vous aussi, Charles? » — Sainte-Beuve le met en garde contre les enivrements du théâtre. — Il regrette que sa maison soit livrée à la cohue. — Mais Victor Hugo tient bon. — La lecture à'Hernani à la Comédie-Française d'après les Mémoires de Samson. — Hostilité des acteurs pendant la répétition. — Ce que Vigny disait de MUe Mars.
— Le jeu de Firmin mimé par Sainte-Beuve. — Un mot de Victor Hugo à Hippolyte Lucas. — Les indiscrétions de la censure. — Des scènes entières à'Hernani parodiées dans les salons classiques. — Victor Hugo s'en plaint dans une lettre au ministre de l'Intérieur» — Lalocationdes places pour la première représentation. — Lettres inédites de Mme Benjamin Constant et Saint-Marc Girardin. — Les précautions du baron Taylor. — Distribution des billets de claque chez Victor Hugo. — Théophile Gautier et Gérard de Nerval. — Comment et à quelle époque ils furent présentés à Victor Hugo. — Gérard tire un mélodrame en 3 actes de Han d'Islande. — La collaboration de Gérard et d'Alexandre Dumas. — Le gilet rouge de Théophile Gautier.
IV. — Le 25 février 1830. — L'arrivée des (c tribus » à la Comédie-Française. — Préault et Philothée O'Neddy. — Les conjurés envahissent la salle. — L'entrée de Sainte- Beuve et d'Alfred de Vigny. — Delphine Gay et M^e Vic- Hugo. — Les classiques et les romantiques se défient. — (( Silence aux perruques! » Manifestations pour et contre la pièce pendant la représentation. — Victor Hugo et l'éditeur Marne. — <( Sa faiblesse en affaires d'argent ! » — Ovation faite à sa femme à l'issue de la représentation. ~ Les articles d^ Charles Magnin dans le Globe. — Chateaubriand complimente Victor Hugo. — Le public aux représentations suivantes. — Lettre inédite de Victor Hugo à Jal. — Les parodies Ôl Hernani. — Les Consolations de Sainte-Beuve.
Gomme toutes les batailles décisives, la victoire d'Hernani fut Taboutissement de plusieurs journées glorieuses, mais incertaines. Elle fut, en effet, préparée, au regard de Thistoire, par les représentations des drames de Henri III et à' Othello. Je ne compte pas celle d^Amy Robsart, qui ne fut guère qu'une escarmouche, cet ouvrage n'offrant, d'ailleurs, d'autre intérêt que d'avoir été le premier essai dramatique de Victor Hugo.
Il n'avait que vingt ans quand Soumet lui proposa de ' tirer ensemble une pièce du roman de Walter Scott intitulé le Château de Kenilworth, Ce n'est pas à cet âge, eût-on même du génie, que l'on peut travailler utilement pour le théâtre. En tout cas je me refuse à croire qu'après avoir écrit la part qui lui était échue en lot, soit trois actes sur cinq, Hugo se soit séparé de Soumet, parce que celui-ci n'admettait pas le mélange du tragique et du comique. Le « témoin » qui nous a raconté l'histoire de cette collaboration (i) a dû prendre cela sous son bonnet, car, en 1822, la préface de la première édition des Odes et Poésies
(i) Victor Hugo raconté^ t. II.
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diverses en fait foi, Victor Hugo n'était rien moins que révolutionnaire (i), et si on lui avait donné à choisir à cette époque entre Racine et Shakespeare, il eût certainement opté pour Racine.
Quoi qu'il en soit, après avoir terminé tout seul Amy Robsart et en avoir enfermé le manuscrit dans un carton, Victor Hugo eût mieux fait de nepasTexposer sur lesplanchesen 1828, dumoment qu'en cas d'échec il était résolu à en désavouer la paternité.
Je sais bien que ce qu'il en faisait, c'était uniquement pour obliger son beau-frère, qui venait d'achever ses études et cherchait sa voie; mais lorsqu'on a a toutes les loyautés du courage », comme le disait un jour Paul Foucher, parlant de Victor Hugo (2), on ne doit pas se cacher derrière un homme de paille et laisser croire au public, surtout quand la chronique prétend le contraire, qu'on n'est pour rien ou presque pour rien dans un ouvrage tombé sous les sifflets. C'est pourtant ce que fit Victor Hugo (3).
(1) Ne disait-il pas, en 1824, que le Saûl de Soumet réalisait pour lui l'idéal de l'art dramatique ?
(2) Les Coulisses du passé.
(3) Dans le même temps il écrivait à Victor Pavie, à Ang-ers : « Vous savez la petite infortune advenue à Paul. C'est un petit malheur près d'un bien grand (la mort de son père, le g-énéral Hugo) . J'ai dû le couvrir de mon mieux dans cette occurrence. D'ailleurs
Après ia chute irrémédiable d'Amy Robsart, comme certains journaux s'obstinaient à le mettre encause, ilse borna à écrire aux /J^'ôa^^, au Figaro et au Moniteur que « dans ce drame, — début d'un jeune poète dont le succès lui était plus cher que les siens, il y avait quelques mots, quelques frag" ments de scènes qui étaient de lui, et que c'étaient peut-être ces passages qui avaient été le plus sifflés (i) »* — Si bien que ce manque de courage prit Faspect d'un acte de bravoure.
Je reconnais bien là Victor Hugo. Dans le cours de sa longue carrière il s'arrangea toujours de façon à ménager ses intérêts, qu'il s'agît de sa bourse ou de sa renommée.
Un an après, Alexandre Dumas faisait représenter à la Comédie-Française un drame en cinq actes et en prose ayant pour titre Henri III et sa Cour {2). Il n'avait pas encore vingt-sept ans (3).
Entré, en 182^, dans les bureaux du duc d'Or-
c'est moi qui lui ai porté malheur. La plébécule cabalante qui a sifflé Amy Robsari croyait siffler Gromwell par contrecoup... »
Ainsi, jusque dans ses lettres privées, par une sotte question d'amour-propre, Victor Hugo laissait croire que sa pièce était de Paul Foucher .
(1) Lettre du i4 février 1828.
(2) Amy Robsart avait été représe^ité à l'Odéon le i3 février 1828. La première représentation du drame de Dumas eut lieu le 11 février
(3) Puisqu'il naquit à Villers-Gotterets, le 24 juillet 1802.
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léans en qualité d'expéditionnaire aux appointetements annuels de douze cents francs, il était devenu rapidement secrétaire forestier à Dreux et à A net (Eure-et-Loir), limites extrêmes de la forêt de Dreux, et pour occuper ses loisirs il s'amusait à écrire des comédies qu'il jouait ensuite avec des camarades, dont Ad. Y von qui, sous le second Empire, acquit un si beau renom comme peintre militaire. Entre temps il cultivait aussi les Muses. Nous avons de lui une Elégie sur la mort du gênéralFoij (1825) et un dithyrambe intitulé Canaris y qui fut vendu Tannée suivante au profit des Grecs. Mais comme il avait la bosse du théâtre, comme tout, sous sa plume, s'arrangeait naturellement en dialogue, il abandonna bientôt la muse de Félégie pour faire la cour à Thalie et à Melpomène.
Vinrent les représentations de la troupe anglaise. Dumas n'en manqua pas une, et il a raconté que le premier drame de Shakespeare, joué à l'Odéon avec Kemble dans le rôle d'Hamlet et miss Smithson dans celui d'Ophélie, fut pour lui une révélation (i). C'est là que pour la première fois les yeux de son intelligence se seraient ouverts à la lumière. Et donc, sans renier sa tragédie de Christine^ qu'il avaitcomposée sous l'influence de son ami
(i) Hamlet fut joué le 11 septembre 1827.
PichaldsTauteur de Z^o/z/c/a^, il s'adonna désormais au drame et, le 17 septembre 1828, sa pièce de Henri III était reçue par acclamation au Théâtre- Français.
Les Comédiens de ce théâtre, après avoir hésité longtemps entre les classiques et les romantiques, avaient fini par subir l'influence de Taylor, qui était acquis aux idées nouvelles. Le succès de Henri III les enhardit davantage, et, à partir de ce moment, les auteurs romantiques n^eurent qu'à se présenter à la Comédie pour être reçus à bras ouverts, en dépit de l'opposition de quelques grincheux et de la cabale académique. Emile Deschamps écrivait à Alexandre Guiraud, le i^'* mai i8îi8 :
«... Vous avez vu par les journaux la réception de notre Roméo (i) à la Comédie-Française. J'avais une peur effroyable, mais les acteurs ont été charmants, et je crois, je suis sûr même, qu'ion veut nous jouer bien vite. Décoration, dépenses, rien ne les effraie. Le grand Shakespeare a triomphé de tout, malgré ses faibles traducteurs. Reste cependant quelques auteurs enragés classiques qui les intimident,et la cabale académique est telle qu'il
(i) Roméo et Juliette, de Vig'ny e,t Emile Deschamps, quoique reçu à la Comédie-Française, ne fut jamais joué, l'Odéon ayant représenté le lo juin 1828 une autre traduction de ce chef-d'œuvre par Frédéric Soulié.
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se prépare des pétitions sérieuses contre nous. Nous combattrons pour Shakespeare, comme nous ne combattrions pas pour nous. Voilà tout le secret de notre irritation. Nous ne mettrons ni amourpropre ni intérêt personnel dans cette affaire. L'amour de Tart et l'admiration d'un grand homme, voilà tout.
« Ensuite, et cela bien avant votre arrivée à Paris, nous avonsjtrouvé beaucoup de poètes de nos anciens amis qui ont commencé par nous décrier et nous décourager de toutes manières, sans songer que, depuis dix ans, nous les avons laissés les maîtres du théâtre, et que nous avons souvent applaudi à leur succès (i). Parce que nous arrivons maintenant un peu tard, et avec franchise et modestie sous le simple titre de traducteurs, tandis que leurs pièces sont prises partout, sans qu'ils en disent rien, ils veulent nous barrer le chemin : il y a peu de générosité là-dedans. Voilà où en étaient les choses quand vous êtes venu, et peut-être avonsnous été un peu fâchés de vous voir faire cause commune jusqu'à un certain point avec ceux qui n'avaient pas fait, autant que nous, cause commune avec vous. Comment voulez-vous, cher ami, qu'on
(i) Allusion à la campagne menée dans la presse par Ancelot, Brifaut et les autres.
entende de sang-froid (poétiquement et dramatiquement parlant) un homme de votre talent, vouloir exiler Shakespeare au Gymnase ou à la Gaieté et vouer le Vaudeville aux grandes compositions de Macbeth ou de Roméo I Malheur à qui ne prend pas feu pour le génie ! et ce qu'il y a de pis, c'est que d'autres poètes français nous avaient déjà tenu ce langage avant vous ! Au surplus tout cela n'est rien, les lettres vivent de discussions animées, et si l'art fait un pas, qu'importent les obstacles franchis ?
« En attendant, Soumet vient d'avoir un beau succès avec Elisabeth (i). C'est un ouvrage digne de lui, et le public s'est montré digne de l'ouvrage. Il y a dans cette tragédie des scènes plus belles qu'on n'en trouve dans nos plus grands maîtres. Nous sommes tous heureux de son triomphe.
(( Ah ! si vous aviez eu un acteur comme Macready pour jouer votre Virginie (2) !
(( Adieu, amitiés pour la vie. Merci de vos vœux pour RoméOy .et soyez sûr que nos mains nous démangent pour vos ouvrages.