EMILE
(i) Elisabeth de France, tragédie en 5 actes et en vers (1828). {2) Virginie, tragédie en 5 actes et en vers (1827). (3) Lettre inédite communiquée par ia baronne de Groze, née Guiraud.
Voilà quelle était Tatmosphère de la Comédie, quand Dumas y porta Henri III et sa cour. Je ne m'attarderai pas à analyser cette pièce ;| tout le monde a lu ce drame dont l'armature et le style ont résisté à l'action du temps. Mais le sujet appelle quelques réflexions.
A entendre Dumas, et c'est la version qu'a adoptée son distingué biographe, M. Parigot, l'idée de son Henri III lui serait venue d'une façon toute fortuite. Il était, comme je l'ai dit, expéditionnaire dans les bureaux du duc d'Orléans. Un jour qu'il avait quatre rapports à transcrire, il s'aperçoit qu'il n'a plus de papier. îl monte à la Comptabilité pour prendre quelques feuilles, mais ayant aperçu sur une table un volume de V Histoire de France d'Anquetil que quelqu'un avait laissé ouvert, il s'arrête et lit : (( Quoique attaché au roi, et par état ennemi du duc de Guise, Saint- Mégrin n'en aimait pas moins la duchesse, Catherine de Clèves^ et on dit qu'il en était aimé. » On sait le reste : le duc, pour éprouver sa femme dont il est jaloux, lui donne à choisir un jour entre le poignard et le poison. Catherine, après s'être défendue de l'avoir jamais trompé, choisit le poison ; elle avale le breuvage en recommandant son âme à Dieu. Mais comme le poison n'agit pas et
qu'elle s'en étonne, son mari lui apprend au bout d'un certain temps qu'il lui a seulement fait servir un excellent consommé. Et Anquetil d'ajouter : « Sans doute, cette leçon la rendit plus circonspecte dans la suite. »
Evidemment c'est là que Dumas prit le sujet de son drame. Cependant Ch. Mag-nin, qui ignorait ce détail, fut d'avis qu'il l'avait puisé à une autre source* Il écrivait dans le Globe^ le lendemain delà représentation :
« Nous pensons que Dumas aura été vivement frappé comme nous, en lisant, dans les mémoires du temps, la mort tragique de Bussy-d'Amboisequi fut un des plus vaillants hommes et des plus généreux aux guerres, comme dit Brantôme. Voici le fait. Le capitaine Bussy-d'Amboise, âg-é de trente ans, aimaitet courtisait depuis longtemps la femme du seigneur de Montsoreau 5 en Anjou, Ce mauvais seigneur lui envoya exprès une fausse assignation pour se rendre la nuit en la demeure de sa dame. Bussy y ayant comparu accompagné du lieutenant criminel de Saumur, lequel le servait dans cette intrigue, ils furent investis et assaillis par de Montsoreau et dix ou douze de ses gens. Le brave gentilhomme se voyant si pauvrement trahi ne laissait pas de se défendre jusqu'au bout. Il combattit tant
LA BATAILLE D HERNANI
qu'il demeura ua morceau d'épée dans la main, et après s'aida des tables, chaises et escabelles, avec lesquelles il blessa trois ou quatre de ses ennemis, jusqu'à ce qu'étant vaincu par lamultitudeet dénué de toute arme, il fut assommé près d'une fenêtre par laquelle il voulut se jeter pour se sauver. Voilà bien où M. Dumas a pris l'idée première de sa pièce. »
Le plaisant de la chose, c'est que Fauteur de Henri Illy qui ne connaissait probablement pas cette page, y trouva vraisemblablement le sujet de son futurromande la Dame de Montsor eau, Tdiniil est vrai que les hommes d'esprit ne laissent rien perdre.
Mais avant de faire cette remarque, Ch. Magnin avait tenu à rendre hommage aux qualités exceptionnelles de l'écrivain qui du premier coup, sans s'embarrasser du grotesque et du sublime et sans se préoccuper de faire de la couleur locale, venait de réaliser le rêve de Stendhal, c'est-à-dire d'affranchir le drame delà tyrannie traditionnelle du vers.
(( Dieu soit loué, écrivait-il dans le Globe, voilà un drame qui n'est imité ni de Cooper, ni de Walter Scott. Vraie ou fausse, forte ou faible, cette conception n'est pas un calque servile et continu. Le spectateur ne savait pas à l'avance chaque incident, ne connaissait pas chaque scène : les beautés
et même les défauts de cet ouvrage avaient pour eux la nouveauté. Aussi la curiosité a-t-elle été vive ; l'intérêt, d'abord un peu incertain et perdu dans le placage historique, s'est heureusement concentré dans les derniers actes. Le succès a été immense ; il est mérité à beaucoup d'égards. Cette pièce est le coup d'essai de M. Alexandre Dumas ; elle prouve dans ce jeune écrivain un sentiment très juste des effets de théâtre, une vocation dramatique décidée, et dans sa manière de dialoguer et d'écrire montre quelque chose de cette énergie entraînante qui ne manque jamais d'être applaudie dans les productions de l'auteur du T^a^^o. »
On aurait pu craindre après cela qu'Alexandre Dumas, tout en proclamant qu'il était romantique, ne fît bande à part et ne s'érigeât en chef d'école. Il le pouvait d'autant mieux qu'il n'avait^eu jusquelà aucun rapport avec le Cénacle. Mais si, comme dramaturge, il ne devait rien au jeune auteur de la préface de Cromwell, comme poète il avait la plus grande admiration pour le génie de Victor Hugo et pour le talent de ses principaux disciples. Ne venait-il pas d'en donner une preuve éclatante en mettant, au deuxième acte de sa pièce, dans la bouche du petit page de la duchesse de Guise, par un anachronisme volontaire, quelques-unes des
LA BATAILLE D HERNANl
Stances à la Rimede Joseph De l o rme {i)"! Il savait gré, d'ailleurs, à Victor Hugo d'avoir assisté avec Alfred de Vigny, dans la loge de M™^ Letellier, sa sœur, à la première représentation de Henri III et d'avoir donné, aux beaux endroits, le signal des applaudissements. Cependant plus d'un fut surpris de lire, au frontispice de la brochure de Henri III ^ cette déclaration:
« Peut-être s'attendait-on à voir, en tête de mon drame, une préface dans laquelle j'établirais un système et me déclarerais fondateur d'un genre, — Je n'établirai pas de système, parce que je n'ai pas écrit suivant un système, mais suivant ma conscience. — Je ne me déclarerai pas fondateur d'un genre parce que je n'ai rien fondé. MM. Victor Hugo, Mérimée, Vitet, Loëve-Weimar, Gavé et Dittmer ont fondé avant moi et mieux que moi : je les en remercie, ils m'ont fait ce que suis. »
On voit que Dumas avait le triomphe modeste. Aussi fut-il vite accaparé par Victor Hugo, qui s'entendait déjà comrpe personne à tout rapporter à soi. Dès le lendemain de la représentation de Henri III ^ ayant été pressenti par ses visiteurs
(i) Mais une fois cette dette payée à l'amitié ou à l'admiration, Dumas remplaça, dès la seconde représentation de son drame, ces stances par celles de Ronsard à la Rose.
et adeptes sur la portée de cet événement, Hugo disait :
« Cela me semble une excellente transition^ tant au point de vue de l'œuvre qu'à celui du public. Après l'échec d'^Amy Robsart, rien n'était plus désirable qu'une tentative de ce genre, où le parterre, à son insu, acceptât quelque chose de ce que, d'abord, il avait si obstinément rejeté. Mesurez le terrain (îîonquis depuis un an. Rappelez-vous quels orages soulevèrent alors des hardiesses dans le goût de celle-ci : Il faut avoir des pieds de chamois et des yeux de chauve-souris pour pénétrer dans ton repaire I Voilà pourtant sur quel ton l'un des mignons du roi, la sarbacane en main, apostrophait, hier soir, l'astrologue; et je vous demande si cela a fait un pli? La brèche est ouverte: nous passerons (i)! »
Ils passèrent, eti effet, et Dumas les aida de^tout son entrain et de tout son cœur. Au mois de juillet suivant, il assistait à la lecture de Marion de Lorme qui eut lieu^ non pas chez Devéria,comme il l'a dit à tort,mais chez Victor Hugo, et quelques jours après, ayant appris en voyage que VOthello de Vigny avait été reçu avec enthousiasme par le comité du Théâtre-Français, il envoyait au traduc-
(i) Victor Pavie, Œuvres choisies, t. II, p. 117.
LA BATAILLE d'hERNANI
teur de Shakespeare toutes ses félicitations (i).
Mais si Vigny et Hugo passèrent par la brèche que Dumas leur avait ouverte, peu s'en fallut qu'avant de combattre et de vaincre ils ne devinssent ennemis.
On sait qu'immédiatement après l'interdiction de Marion de Lorme par la Censure, Victor Hugo^qui avait déjà dans l'esprit le sujet à'Hernani^ se mit à écrire ce drame (2), Le témoin de sa vie a même raconté à ce propos une anecdote fabuleuse dont Edmond Biré a eu grand tort de ne pas vérifier certain détail^ car il y aurait relevé une erreur de plus.
(( M. Victor Hugo, nous dit sa femme, n'était pas de ceux qu'un échec décourage ; il comprenait d'ailleurs que l'interdiction de Marion de Lorme profiterait à son prochain drame. La semaine sui-
(1) Pour être plus sûr du succès devant le Comité du théâtre, Vig-ny avait exprimé le désir que Villemain et les deux Deschamps assistassent à la lecture à' Othello, a M^i® Mars y sera-t-elle, elle, la seule Desdémona possible?;) écrivait-il à Taylor, quelques jours auparavant. (Lettre inédite.)
(2) On lit dans les notes d'Hernani, édition ne vavietar : « Le premier acte a été commencé le 29 août 1829. Le second acte, commencé le 3 septembre, terminé le 6. Le troisième acte, commencé le 8 septembre, terminé le i4- Le quatrième acte, commencé le i5 septembre, terminé le 20. Le cinquième, commencé le 21, terminé leaô.»
vante, il dînait chez M. Nodier avecle baron Taylor qui partait pour un voyage :
— « Quand serez-vous de retour? lui demanda M. Victor Hugo.
— « A la fin du mois.
— « Cela nous donne un peu plus de trois semaines. Eh bien, convoquez le comité pour le i^f octobre, je hrai quelque chose.
« Le i^^ octobre, il lut Hernani, La pièce, reçue par acclam^ation, fut distribuée immédiatement (r). »
Ainsi, à un mois de distance, Victor Hugo était si sûr de lui qu'il fixait lui-même la date où il pourrait lire au comité du Théâtre-Français sa nouvelle pièce à peine commencée ! Cela me parut si fort que je conçus d'abord quelque doute sur le jour d'échéance de la traite qu'il tirait de la sorte sur le baronTaylor.Etquandje sus par une lettre de Boulay-Paty à Turquety que la lecture à^Hernani avait eu lieu chez Victor Hugo le 3o septembre (2), ce doute se changea pour moi en certitude. La date du octobre était certainement fausse. Il n'était pas admissible, étant connu le caractère d'Hugo, qu'il eût donné lecture de son drame au comité du Théâtre-Français, le lendemain même du
(i) Victor Hugo raconté, t. II, p. 291. (2) Voir cette lettre plus haut, p. 207,
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jour où il l'avait lu chez lui en séance solennelle. Il convenait de laisser aux trompettes de la renommée le temps d'agir sur Tesprit des comédiens. Dureste, le Figaro du 4 octobre 1829 disait qu'on ne savait pas encore à quel théâtre Victor Hugo destinait Hernani, C'est donc la preuve qu^à cette date il n'avait pas encore comparu devant l'aréopage de la Comédie-Française. Mais alors comment expliquer que David d^Angers ait écrit le i^'' octobre à Victor Pavie : « Hugo nous a lu un nouveau drame, qui vient d'être reçu aux Français... Une chose qui m'est bien pénible, c'est que de Vigny et Hugo sont brouillés. Hugo a obtenu de faire jouer sa pièce avant V Othello de Vigny (i). »
La seule explication que l'on puisse donner de ces lignes contradictoires, c'est que la lettre de David a été mal datée soit par lui soit par son éditeur. Et, en effet, Vigny et Hugo ne pouvaient pas être brouillés le le^ octobre, puisque Vigny assistait, le 3o septembre, chez Hugo, à la lecture Hernani, et que la brouille ne se mit entre eux qu'après la réception de cette pièce à la Comédie-Française.
Mais quelle était la date positive de cette réception? Bien qu'il n'existe pas, à ce théâtre, de procès-verbal de la lecture d'ffernani, il est certain
(i) David d'Angers et ses relations littéraires, p. 45.
qu'elle eut lieu le 5 octobre 1829 (i), soit cinq jours après la lettre de David d'Angers ; d'où je conclus que cette lettre doit être au plus tôt du 10 de ce mois. Elle serait du i5, que cela n'en vaudrait que mieux, car à ce moment la brouille de Vigny et d'Hugo était dans son plein. Elle ne dura guère d'ailleurs. On en connaît la cause par le petit mot de David. Est-il vrai que Victor Hugo, en compensation du dommage que lui avait causé l'interdiction de M avion de Lorme^ ait demandé et obtenu que sa pièce passât avant Othello? Il s'en est défendu, mais tout mauvais cas est niable, et l'on sait qu'il n'y a pas de fumée sans feu. Toujours est-il que le Globe du 17 octobre 1829 publia sur cet incident la note suivante :
(( Puisque nous sommes en train de causer théâtre, disons deux mots sur un autre bruit de coulisse. On dit que le drame A'Hernani obtiendrait un tour de faveur sur Y Othello de M. de Vigny, que nous devions voir l'un de ces jours. Nous croyons que cette pétulance de la Comédie-Française ne servirait pas plus M. Victor Hugo que le prologue de Rouen n'a rehaussé les mérites de
(i) Je tiens ce renseignement de l'archiviste du Théâtre-Français ; il est confirmé d'ailleurs par cet entrefilet que je trouve dans le Figaro du 8 octobre : « Victor Hugo vient de lire son nouveau drame à la Comédie-Française. L'ouvrage a été reçu par acclamation.»
LA. BATAILLE d'hEHNANI
M. Delavigne (i). Si le chef des P y g mée s romantiques, comme on dit en bon style^ a des amis plus éclairés que le chef des Géants çlassiques, nous leur conseillons de les sauver de l'enthousiasme de MM. les comédiens. Du resta, nous comptons encore plus sur la délicatesse de son amitié pour le traducteur de Shakespeare ; nous oserions même affirmer que, si le tour de faveur était donné à Hernani, ce ne serait qu'un arrangement pris de concert. Mais cet arrangement serait-il prudent et utile ? Nous en doutons. Shakespeare traduit avec fidélité, offert sans prétentions comme une étude, est une assez bonne introduction à la réforme ; il ne doit soulever ni vanité ni inimitiés ; c'est tout bonnement le théâtre anglais transporté rue Richelieu pour Tagrément et instruction du public, qui n'entend pas la langue. Puis, dans le tâtonnement où nous sommes des formes scé-
(1) Il s'agit du discours en vers que Casimir Delavigne avait fait quelque temps auparavant pour la représentation donnée à Rouen en l'honneur de Corneille. Boulay-Paty écrivait à ce sujet le 28 octobre 18^9 : « ... Cette épître imprimée lui a fait un peu tort parmi les modérés, parce que lui, qui ^ jusqu'ici n'avait attaqué personne, insulte Hugo et Sainte-Beuve avec violence et à tort^ surtout là, puisque les romantiques sont très partisans de Corneille. Les vers n'en valent pas grand'chose et sont communs. Pourquoi, en parlant de Sainte-Beuve^ dit-il : Et de Ronsard éteint rallume le flambeau? L'ironie gâte totalement le beau vers de Racine \Etde David éteint rallume le flambeau, (Communiqué par M* Dominique Caillé.)
niques qui conviennent à notre temps et à notre goût, c'est une expérience curieuse et nécessaire. 11 faut savoir si réellement la pleine liberté du drame shakespearien ne nous blesse pas autant que Fétroite sévérité du vieux drame français, et quelles transactions entre Pune et Tautre doivent conduire à la solution du problème. Les drames originaux n'en seront ensuite que mieux reçus et les efforts de création jugés avec plus de bienveillance. »
Ainsi pris à partie, Victor Hugo ne pouvait pas garder le silence. Il répondit dès le lendemain au directeur du Globe :
Paris, 18 octobre 1829.
« Monsieur,
« Je comprendrais fort bien que toujours, et quelle que fût la date de sa réception, Othello passât avant Hernani; mdiis Hernani ayant Othello, jamais.
« Vous m'obligeriez de publier ce peu de lignes.
(( J'ai l'honneur d'être, etc..
« L'auteur de Hernani, »
Cette lettre, qui n'a .pas été recueillie dans la Correspondance de Victor Hugo et dont personne n'a fait état jusqu'ici, mit fin à l'incident et désarma Vigny, qui avait conçu une grande irritation con-
LA BATAILLE d'iIERNANI
tre Hugo. Mais on continua à se demander, pendant quelques jours, ce qui avait pu donner naissance à ce bruit de coulisse. Aujourd'hui que nous connaissons le genre de rapports que le traducteur d'Othello entretenait avec les comédiens du Théâtre-Français,nous pouvons dire sans crainte de nous tromper que c'étaient eux qui avaient répandu cette fausse nouvelle, pour se venger de la façon dont il les traitait.
Car Vigny, chez qui le grand seigneur était doublé d'un militaire, n'admettait pas que l'on transigeât avec le devoir, et savait y rappeler tous ceux qui s'en écartaient. Après s'être plaint à différentes reprises au baron Taylor, son ancien camarade de régiment, d'avoir été obligé de répéter sans Michelot, il avait écrit, le i4 août 1829, aux membres du Comité de la Comédie, en les menaçant de retirer sa tragédie du More de Venise : n Dans le cas où cet ouvrage cesserait de vous plaire, les suffrages qu'il a obtenus dans le monde littéraire le plus élevé me donnent le droit de vous dire que des propositions qui m'ont été faites m'entraîneront à le retirer (i). » Il terminait sa lettre en priant Michelot de rendre son rôle de lago, qui fut donné à Perrier.
(i) Lettre inédite.
Naturellement tout cela avait indisposé les comédiens contre lui^et c^est pour lui faire pièce qu^aussitôt après la réception à'Hernani ils avaient donné à entendre à Victor Hugo que volontiers on lui accorderait un tour de faveur. Mais le baron Taylor, qui avait pour Vigny une affection profonde, n'avait pas voulu se prêter à pareil jeu, d^autant que la non-représentation de Roméo et Juliette avait mis Vigny dans la même situation qu'Hugo vis-à-vis la Comédie-Française (i).
La date de la première représentation d'Othello resta fixée au 24 octobre, et Taylor fit tous les sacrifices nécessaires pour que les costumes et les décors fussent dignes de Shakespeare et de son traducteur. D'aucuns même trouvèrent qu'il avait trop bien fait les choses. Et, en effet, Cicéri s'était surpassé. Gomme le disait fort justement le Fiffaro^ce n'étaient point des décorations qu'il nous avait montrées : rien ne sentait le théâtre dans ses compositions, très bien appropriées au temps, qu'il avait comme retrouvées clans les monuments du moyen âge. L'intérieur de la chambre où Desdéfi) il avait accordé à Vigny tout ce qu'il lui avait demandé, depuis ^autorisation pour Villemain et les deux Deschamps d'assister à la lecture de sa pièce jusqu'à la distribution des rôles, et notamment de celui de Desdémone à M^^^ Mars. (,Lettre inédite de Vigny au baron Taylor.)
LA BATAILLE D HERNANI
mone se déshabille {horribile dicta t) avant d'aller se coucher était un tableau très remarquable ; on en pouvait dire autant de la salle d'audience où le More reçoit l'ambassadeur : on n'était encore arrivé à cette vérité qu'une fois dans Polder, où Gué avait fait une galerie de tableaux si prodigieuse pour l'illusion. Les vieilles toiles, les fresques à demi effacées qui couvraient les murs de la maison d'Othello étaient d'un ton charmant, et rappelaient, par le choix des sujets et le goût du dessin, les œuvres des maîtres qui suivirent Giotto. — C'était aussi une fort jolie chose que la vue de l'Ile de Chypre (i). Ces dômes qui se détachaient en clair sur les hautes roches grises et le ciel nébuleux étaient d'un effet excellent. La mer était bien représentée du fond à la jetée ; mais là elle était sur une bande horizontale dont la ligne supérieure coupait désagréablement les lames du second plan. Quant aux trois vaisseaux qui passaient, c'était un joujou très imparfait qui semblait être là seule--
(i) Alfred de Vigny écrivait à ce sujet au baron Taylor (août 1829) : <( Encore un sacrifice, mon cher Taylor, — le second acte n'aura besoin décidément que d'une décoration, celle du port de Chypre comme vous l'avez si parfaitement improvisée avec un corps de garde à droite et la citadelle à gauche. Seulement, il faudra précieusement conserver le passage du héraut d'armes suivi du peuple. Il est jeié là pour séparer la sortie d'Othello et d'Yagô de leur rentrée et suppléer aux changements de décoration... » (Corresp.,, p. 28.)
rnent pour déposer de Finfirmité de l'art du décorateur, quand il a à donner une idée exacte de la forme et du mouvement des navires. Ce petit accessoire, disait le rédacteur du Figaro, était le seul qu'on pût blâmer dans Tensemble des décorations qui faisaient le plus grand honneur à Cicéri.
Les costumes du More n'étaient pas tous également bien. Celui dont était revêtu David était sans caractère. Ceux de Joanny (Othello) et de Perrier (lago) étaient sévèresetbeaux.Joannyavaitconservé rhabit oriental. Talma avait pensé qu'il était raisonnable que le More devenu citoyen de la république adoptât rhabit vénitien. Il joua une fois Othello avec le manteletet le pourpoint, et cet essai, si logique qu'il fût, n'eut pas l'approbation générale. i( Othello en arabe, disait le Figaro^ est plus beau au théâtre et Joanny a bien fait de nous le donner ainsi (i). Ces trois modifications du costume étaient très bonnes. M^^e Mars était habillée à ravir, surtout au premier acte. L'Assemblée du sénat était fort belle Il fut un temps où les sénateurs de Venise auraient siégé à côté du doge, avec les robes des méde-
( I ) C'était probablement Vigny qui lui avait donné le conseil d'en faire un Arabe, car il écrivait un jour à Busoni : <( Un More n'est pas un nèg-re aux cheveux courts et crépus. Salvini s'est trompé de race sur l'exemple de Kean qui le jouait en Abyssinien. Un modèle parfait pour Othello, c'est le visage d'Abd-el-Kader. » (Lettre du 26 septembre 1867 . )
cins du Malade imaffinaire, les guêtres et le col noir des vétérans, et cette espèce de bonnet carré dont Perrin Dandin et l'avocat Patelin couvrent leurs chefs antiques. »
Rien donc n'avait été négligé par Padministrateur de la Comédie pour assurer le succès Othello.
Et il fut très grand, si Ton s'en rapporte aux principaux journaux de Tépoque (i) ; il semble
(i) « Enfin, écrivait Magnin dans le Globe du 28 octobre, voilà l'auteur d'Othello introduit sur notre scène par une main habile. Grâces soient rendues à M. Alfred de Vigny ! Autant qu'on peut en juger à la première vue, sa traduction nous semble aussi belle qu'on devait l'attendre de sa plume. Nous l'examinerons plus tard dans les détails et en présence du texte, mais à la scène, mais dans le cadre pour lequel elle a été composée, elle nous a paru d'un bel effet. Son tour original et libre, mêlé si l'on veut çà et là de quelques négligences a tellement imposé d'abord à ceux mêmes qui étaient venus expressément pour siffler, qu'ils sont restés atterrés et muets pendant deux actes; mais bientôt, reprenant courage, ils se sont vengés sur les derniers actes par des rires de dépit et des sifflets de désespoir.
a Nous l'avouerons, cette insurrection d'une trentaine de cabaleurs contre une salle entière qui ne demandait qu'à entendre et qu'à juger, cette risible rancune de quelques amours-propres en souffrance qui s'en prennent à Shakespeare de ce qu'on ne veut pas voir en eux des Racine, toute cette violence puérile et ce débordement d'injures contre un essai modeste qui ne demandait qu'encouragement et soutien ; tout cela, disons-le, nous range du parti du poète. Il nous semble que M. de Vigny avait autant de droit au moins que Kemble et les acteurs anglais à la bienveillance et à l'examen. Et d'où vient donc ce redoublement d'humeur contre Shakespeare ? Qu'est-il survenu pour trépigner et interrompre M}^^ Mars qui s'est montrée dans Desdémone plus gracieuse, plus admirable, plus grande tragédienne que ne fut jamais sa rivale (miss Smithson)? Il n'est survenu qu'une chose, l'intervention et le travail de M. de Vigny. Et ne devriez-vous pas plutôt lui savoir gré d'avoir achevé
même qu'ils se fussent entendus pour faire Péloge de la pièce. C'est ainsi que Charles Magnin attende nous faire comprendre par des paroles ces gestes, cette pantomime, qui, de votre aveu, vous avaient tant émus? Eh! ce sont justement ces paroles qui vous offusquent. Shakespeare est pour beaucoup moins dans votre colère que M. de Vigny. Sous cette modeste annonce de traduction, il ne se cache rien moins que l'essai d'une langue poétique plus vive, plus vraie, plus colorée que celle des successeurs de Voltaire, d'une langue qui va faire paraître encore plus terne et plus mate une certaine poésie à laquelle nous tenons. ..Ah! je comprends...»
De son côté, le Mercure, qui avait retardé d'un jour l'envoi de son numéro pour pouvoir rendre compte de cet événement si impatiemment étendu, le Mercure disait :.
M Parlons de l'eff'et produit par la première apparition du More de Venise sur la scène française. D'abord nous pouvons assurer que nous n'avons jamais vu autant d'empressement pour assister à une solennité dramatique; tous les abords du théâtre étaient encombrés d'une foule telle qu'il est impossible que la salle ait pu contenir a moitié de ceux qui aspiraient à y entrer. Notre rôle à cette représentation consistait autant à étudier l'effet qu'elle produirait sur les spectateurs qu'à suivre nous-mêmes l'intérêt dramatique de l'un des chefs-d'œuvre de Shakespeare traduit en vers par Alfred de Vigny; et quand nous avons, pour ainsi dire, dédoublé notre attention pour en porter une partie sur le parterre, nous avons vu avec satisfaction qu'il n'était pas entièrement composé d'amis de M. de Vigny. Les applaudissements ont été nombreux et de bon aloi; mais il y avait dans la masse, nous ne savons quelle hésitation que justifiait, nous en convenons, la nouveauté du spectacle; et pour être historien fidèle, nous devons ajouter que quelques rares murmures se sont joints aux applaudissements. Ces murmures ont eu lieu notamment à la stène d'ivresse de Gassio ; un personnage de tragédie pris de vin a efî'arouché la délicatesse du parterre, attendu sans doute que le poison est le seul breuvage permis à un personnage tragiqué qui se respecte. La toilette de Desdémona n'a pas non plus été du goût de tous les spectateurs, et sans doute ils ont eu bien raison, puisqu'il est bien prouvé qu'il est dans la nature qu'une princesse tragique fasse sa toilette dans sa loge à l'aide du costumier. Une autre fois encore une partie du public s'est montrée
LA BATAILLE d'hERNANI
dit la représentation d'Hernani, pour exprimer le regret que Vigny n'eût pas mêlé dans sa traduction le vers à la prose, à l'exemple de Shakespeare, qui tira de ce mélange de si beaux effets. Mais Hugo n'était pas de cet avis et il répondit un jour victorieusement à Magnin que dans la langue française il y a un abîme entre la prose et le vers, tandis qu'en anglais c'est à peine s'il y a une différence.
(( C'est un magnifique privilège des grandes langues littéraires, du grec, du latin et du français, d'avoir une prose, écrivait-il à Jules Lacroix, le î4 avril i84o. Ce privilège, l'anglais ne l'a pas. 11 n'y a pas de prose en anglais. Le génie des deux langues est donc profondément distinct dans cette question. Ce
grande ennemie des pléonasmes en g-ourmandant Othello de ce qu'il demande plusieurs fois à Desdémona si elle a fait sa prière. Enfin on a sifflé le mouchoir de Desdémona. Voilà les seuls signes de mécontentement qui se soient manifestés, et quoique nous ne nous rangions pas du bord des mécontents, nous concevons que des mœurs théâtrales si nouvelles les aient effarouchés... )>
Enfin on lisait dans la Quotidienne du lundi 26 octobre : ce Shakespeare vient de recevoir pour ainsi dire ses lettres de naturalisation en France par la belle et fidèle traduction de ['Othello qui a été représenté hier sur notre premier théâtre et par le brillant succès qu'il a obtenu. Cette entreprise qui, au milieu de quelques chances de réussite, semblait offrir des difficultés sans nombre était bien faite pour tenter le jeune poète qui dans ses .premières productions s'était montré en quelque sorte initié aux secrets de la Muse de Milton et qui plus tard nous a fait connaître dans le roman de Cinq^ Mars une des plus belles conceptions dramatiques de notre temps. »
que Shakespeare a pu faire en anglais, il ne l'aurait certes pas fait en français. Suivez donc votre excellent instinct de poète, faites en français ce qu'eût fait Shakespeare, ce qu'ont fait Corneille et Molière. Ecrivez des pièces homogènes (i). »
Le succès à^Othello fut donc incontestable, mais il va sans dire que les classiques firent tous leurs efforts pour le contrarier et Famoindrir. Comme ils savaient qu'Alfred de Vigny était un des lieutenants de Victor Hugo, ils sifflèrent pour des choses ou des mots qu'ils n'avaient eu garde de relever dans la pièce d'Alexandre Dumas, parce que Fauteur de Fleuri III n'appartenait pas encore officiellement au clan romantique. Ainsi, dans la scène admirable où le More demande à Desdémone le mouchoir dont l'absence dépose contre elle, chaque fois qu'il revenait à sa terrible question : « le mouchoir » ? ils éclataient de rire, alors que toute la salle était haletante et frissonnait de terreur. Or, dans Henri III ^ la réplique finale : « Eh bien, serrelui donc la gorge avec ce mouchoir^ la mort lui sera plus douce, il est aux armes de la duchesse de Guise, » avait passé sans provoquer de leur part aucun signe d'impatience.
(i) Cor r es p. de Victor Hago.
LA BATAILLE d'iIERNANI
Mais j je le répète, leurs sifflets s'adressaient autant sinon plus au clan romantique qu'au traducteur A' Othello^ car tout le Cénacle avait donné dans cette bataille. Hugo même s'était montré si pressé de faire oublier ses torts, en supposant qu'il en ait eu vis-à-vis d'Alfred de Vigny, qu'il s'était rendu à la répétition générale un jour trop tôt. Il n'avait manqué à cette solennité que Sainte-Beuve, qui voyageait à ce moment sur les bords du Rhin, mais Victor Hugo le tenait au courant de toutes les péripéties de cet événement dramatique. Dès le lendemain de la représentation, il lui écrivait : « Othello a réussi non avec fureur, mais autant qu'il le pouvait et grâce à nous. Ma conduite en cette occasion a tout à fait ramené Alfred de Vigny et nos Shakespeariens (i). »
Grâce à nous ! Ce n'était pas tout à fait exact. Si Victor Hugo et les camarades du Cénacle eurent leur part dans le succès d'Othello^ la claque personnelle de Vigny eut aussi la sienne. Et M^^" Mars n'y fut pas étrangère non plus. De l'avis général, elle se surpassa dans le rôle de Desdémone. C'est surtout dans la dernière scène qu'elle déploya tout son
(i) Et la veille, Hugo mandait à Vigny : « On cherche à nous désunir, mais je vous prouverai le jour d'Othello que je suis plus que jamais votre bon et dévoué ami.» Revue de Paris du i5 décembre 1904.
beau talent. Vigny ayant rétabli dans sa traduction la romance du Saule que Ton avait depuis longtemps supprimée en Angleterre, M^^^ Mars eut le bon esprit de ne pas la chanter, mais de la dire, et comme il y avait de la musique dans sa voix, elle ravit tout le monde. Son triomphe fut tel que les élèves des collèges de Paris lui demandèrent de jouer pour eux Othello le jour de la Saint-Charlemagne, ce qu'elle s'empressa de leur accorder.
Vigny avait donc quelque raison de dire plus tard avec orgueil qu'il avait eu sa soirée^le ilx octobre 1829. Mais elle ne fut rien malgré tout auprès de celle à'Hernani.
Il paraît qu'à l'origine Victor Hugo avait donné comme sous-titre à Hernani, non pas ou l'honneur castillan j mais ou la jeunesse de Charles- Quint (i),et qu'il se proposait de mettre en drame la maturité et la vieillesse de cet empereur et de parfaire ainsi, à la façon de Beaumarchais et de
(i) D'aucuns même disent, et Théophile Gautier est de ce nombre, que Victor Hugo avait d'abord songé à prendre comme sous-titre : Ou trois contre une.
LA BATAILLE D HERNANl
Schiller, la trilogie de son héros, mourant enfin dans la solitude monacale au couvent de Saint- Just.
C'est du moins ce que racontait le Mercure au mois d'octobre 1829. Cette revue ajoutait:
« MM. les sociétaires ont reçu cette première partie de la création de M. Victor Hugo avec cet enthousiasme qui ne les quitte plus, et ces acclamations retentissantes avec lesquelles ils reçoivent également les ouvrages de M. Ancelot. Les quatrevingt-dix gens de lettres qui ont eu les étrenncg de Charles-Quint assurent que cet ouvrage est aussi beau et moins difficile à jouer que Marion de Lorme ; en conséquence, le bon public peut se promettre que la Censure n^y étant pas, et la possibilité scénique y étant, il verra bientôt le génie de M. Victor Hugo se produire sur Fun des douze théâtres de la capitale. Ce sera une grande consolation pour la jeune littérature, qui attend tout armée Fissue d'un combat capital où son chef veut s'engager tout seul ; son succès ne saurait être douteux; car sur cette scène désertée par Casimir Delavigne, les amis du prédestiné de Técole nouvelle, en lui appliquant la prédiction, des sorcières de Macbeth^ se sont écriés : « Tu régneras^ Hugo! »
Mais Hugo ne devait pas tarder à éprouver qu'il
LE CÉNACLE DE JOSEPH DELOî\ME
n'est point de roses sans épines. Les premières piqûres lui vinrent de ses propres amis, non de Vigny, comme on pourrait le croire, mais de Nodier, qui jusque-là Tavait traité comme son fils, et de Sainte-Beuve, qui lui était plus cher que tous les autres. Nodier et Sainte-Beuve l'avaient vu avec peine s'éloigner des frais ombrages où la Muse lui avait inspiré des chants si nobles et si purs, pour courir après la gloire tapageuse que donnent les planches, quand on y réussit. Et tous d'eux, sans s'être fait le mot, lui tinrent le même . langage sévère. Ce fut Nodier qui commença. M. Laurentie lui ayant demandé pour la Bibliothèque choisie une notice sur Byron et Moore (Bibl. nat. Z. i2332 bis)^ il y vit l'occasion de faire entendre quelques vérités assez désagréables à Victor Hugo. Et, le i^' novembre 1829, alors (\Vi Hernani était en pleines répétitions, il publia cette notice dans la Quotidienne. Elle débutait ainsi :
« Il y a des hommes qui croient que les grands talents se forment par le commerce de leurs semblables et que le génie inné se développe avec toutes ses richesses au milieu des communications d'une conversation polie, sans autre stimulant que le besoin d'être et l'émulation de la gloire. Ceux-là envoient un rimeur à Paris pour y apprendre le
LA BATAILLE D HrîRNANÏ
métier des vers, et quand ces vers, cadencés sous la dictée d'une cotterie ou prônés par un parti, ou exaltés moyennant salaire par le journal qui veut la renommée, naissent au jour de cette célébrité d'industrie, ils s'empressent de proclamer le glorieux avènement du poète. »
Après ces lignes quelque peu obscures, venait ce passage où l'allusion était plus que transparente.
« A la vérité nos orientalistes, s'ils ont produit quelque chose, n'ont encore rien produit qui approchât des adorables compositions de ces beaux génies (Byron etMoore)... Et d'ailleurs jusqu'à quel point la poésie a-t-elle le droit en France d'emprunter des couleurs à un sol qui n'est pas soumis à notre cadastre, à une nature hors des barrières, qui n'est pas même enclavée dans notre circonscription géographique ? »
Cette critique, venant de Nodier, blessa cruellement Victor Hugo qui, dès le lendemain, lui adressa la lettre suivante :
« Et vous aussi, Charles!
« Je voudrais pour beaucoup n'avoir pas lu la Quotidienne d'hier. Car c'est une des plus violentes secousses de la vie que celle qui déracine du cœur une vieille et profonde amitié .
« J'avais perdu depuis longtemps l'habitude de
LE CÉNACLE DE JOSEPH DELOrtME
rencontrer votre appui pour un ouvrage. Je ne m'en plaignais pas. Pourquoi donc auriez-vous continué de vous compromettre dans une amitié, publique avec un homme qui n'apporte à ses aniis qu'une contagion de haines, de calomnies et de persécutions. J'ai vu que vous vous retiriez de cette mêlée.
« Peu à peu, du silence et de FindifFérence pour moi,je vous ai vu passera l'éloge, à l'enthousiasme^, à l'acclamation pour mes ennemis, même pour les plus ardents, les plus amers, les plus odieux. Rien que de simple encore en cela ; car, après tout, ce n'est qu'une chose personnelle à moi, et mes ennemis peuvent fort bien avoir de l'esprit, du talent et du génie. Cela est tout simple, dis-je, et loin de moi l'idée de m'en plaindre un seul instant. Je ne vous en aimais pas moins, et (vous auriez tort de ne pas me croire, Charles) du fond du cœur.
« Je n'avais pas prévu, de là ma tranquillité parfaite, que c'était une transition naturelle, irrésistible peut-être pour vous-même, à une guerre contre moi! Vous en voilà donc aussi. L'attaque d'hier est sourde, obscure, ambiguë, j'en conviens, mais elle ne m'en a pas moins frappé, au cœur, elle n'en a pas moins éveillé brusquement comme une secousse
LÀ BATAILLE D HERNANI
électrique^plus de vingt personnes qui sont venues s'en affliger avec moi.
(( Et quel moment avez-vous pris pour cela ? Celui où mes ennemis se rallient de toutes parts plus nombreux et plus acharnés que jamais, où les voilà ourdissant sans relâche et de toutes mains un réseau de haines et de calommies autour de moi, le moment où je suis placé seul entre deux animosités également furieuses : le pouvoir qui me persécute, et cette cabale déterminée qui a pris porte dans presque tous les journaux. Ah ! Charles ! dans un moment pareil j^avais droit du moins de compter sur votre silence .
« Ou bien, est-ce que je vous ai fait quelque chose ? Pourquoi ne me Tavez-vous pas dit ? Ce n'est pas que je réclame contre votre critique . Elle est juste, serrée et vraie. Il y a singulièrement loin des Orientales à Byron ! Mais Charles, n'y avait-il pas assez d'ennemis pour le dire en ce moment?
<( Vous vous étonnerez sans doute, vous me trouverez bien susceptible. Que voulez-vous ? une amitié comme la mienne est franche, cordiale, profonde, et ne se brise pas sans cri et sans douleur. Puis je suis fait comme cela. Je ne m'occupe pas des coups de stylet de mes ennemis, je sens le coup d'épingle d'un ami.
(( Après tout, je ne vous en veux pas, déchirez cette lettre, et n'y pensez plus. Ce que vous avez voulu rompre est rompu, j^en souffrirai toujours, mais qu'importe I Si quelqu^un m^en reparle, je vous défendrai comme je vous ai défendu hier. Mais, croyez-moi, c'est une chose bien triste pour moi, et pour vous aussi, car de votre vie, Charles, jamais vous n'avez perdu d'ami plus profondément et plus tendrement et plus absolument dévoué.
a VICTOR (i). »
Nous ne connaissons pas la réponse de Nodier, mais on la devine après avoir lu ce qu'il écrivait à Lamartine le ii janvier i83o :
« ... On attend Hernani qui fera certainement plus de bruit, mais dont la cabale a déjà préparé la chute dans ses vaudevilles, et dans ses journaux. C'est une pièce faite d'ailleurs tout entière dans le système de Victor, et dans laquelle ses théories sont portées, suivant son usage, à leur dernière expression de témérité ! Mon amitié pour lui me fait déplorer le hasardeux courage avec lequel il se livre au péril de son repos et de son bonheur, à toutes les chances d'une publicité orageuse, qui, cette fois, menace de prendre Paspect d'une petite
(ï) Correspondance de Victor II ago.
LA BATAILLE d'hERNANI
guerre civile. Quelle que soit la force de son âme, il est difficile d'ailleurs que son caractère ne s'aigrisse point dans cette polémique en action, où la haine des partis passe si aisément de l'ouvrage à l'homme. Heureux le poète qui peut jouir comme vous de ses inspirations sans être obligé d'en faire un chant de combat! Je vous dis tout cela parce que c'est une des amères sollicitudes de mon cœur et que mon cœur n'a jamais plus besoin de s'ouvrir qu'avec vous. Je l'aurais dit à Victor lui-même si ma sérieuse amitié avait aujourd'hui le même empire qu'il y a dix ans ; mais quand à vingt-sept ans on a fait secte, il est bien rare qu'on puisse se rendre encore aux froides représentations delà raison. L'enthousiasme de ses jeunes admirateurs doit produire sur lui l'effet des chants de la sirène. C'est un des plus doux prestiges de la gloire. Puisse l'avenir lui en épargner les tribulations (i)I »
Cet incident, qui aurait pu avoir des suites fâcheuses^ n'altéra en aucune façon les bonnes relations de Victor Hugo avec l'Arsenal, .et Nodier fit son devoir comme les autres le soir d'Hernani.
Avec Sainte-Beuve la remontrance fut beaucoup plus franche et eut un tout autre caractère. Habitué qu'il était à dire à Victor Hugo tout ce qu'il
(ï) Lettres à Lamartine, p. gS.
pensait, Sainte-Beuve ne lui cacha pas le chagrin qu'il éprouvait en voyant sa maison, qui était hier si calme, livrée subitement aux cris, à la cohue de la place publique. Et saisissant par les cheveux la première occasion que le hasard, sous les traits du docteur Véron, lui apportait, il lui adressa la lettre que voici :
« Mon cher ami, vous avez lu ce matin la lettre de Véron. —Eh bien, je viens de lui répondre que je ne ferai pas Tarticle Hernani dans la Reuue^ ni rien désormais. Vous n'en pouvez croire vos yeux, mais cela est bien vrai. — Pour raison, je pourrais bien vous dire que ce sont de malhonnêtes gens qui nous veulent pour dupes, et qu'on se doit à soi-même de ne pas jouer entre leurs doigts comme des marionnettes ; voilà la seconde fois que j'écris à Véron que je ne mettrai plus un mot dans sa Revue. Et ce serait trop de plaisir pour lui de me reprendre deux fois au même leurre. Mais il ne s'agit pas ici de cela et pour vous, mon cher ami, je consentirais 'à tout, même au ridicule. Mais je vous dirai la vraie raison ; il m'est impossible de faire en ce moment un article sur Hernani qui ne soit détestable de forme comme de fond. Je suis blasé sur Hernani ; je ne sais plus qu'une chose, c'est que c'est une œuvre admirable ; pourquoi,
LA BATAILLE D'uERNANI
comment, je ne m^en rends plus compte. Quant au reste de la question, celle du public, celle de Fart, je vois tout en noir, aussi noir que possible.
a Je crois qu'il n'y a pas à espérer de faire adorer l'art en place publique et que c'est s'exposer à des avanies. Votre affaire personnelle (et c'est ce qui me console un peu) est sauve après tout ; cette lutte que vous entamez, quelle qu'en soit l'issue, vous assure une gloire immense. C'est comme Napoléon ; mais ne tentez-vous pas, comme Napoléon, une œuvre impossible ? En vérité, à voir ce qui arriA^e depuis quelque temps, votre vie à jamais en proie à touisi, votre loisir perdu, les redoublements de la haine, les vieilles et nobles amitiés qui s'en vont, les sots ou les fous qui les remplacent, à voir vos rides et vos nuages au front qui ne viennent pas seulement da travail des grandes pensées, je ne puis que m'affliger, regretter le passé, vous saluer du geste, et m'aller cacher je ne sais où. Bonaparte consul m'était bien plus sympathique que Napoléon empereur. Il m'est impossible maintenant de penser cinq minutes à Hernani^ sans que toutes ces tristes idées ne s'élèvent en foule dans mon esprit ; sans penser à cette voie de luttes et de concessions éternelles où vous vous engagez ; à votre chasteté lyrique compromise; à
la tactique obligée qui va présider à toutes vos démarches, aux sales gens que vous devrez voir, auxquels il vous faudra serrer la main. — Je ne vous dis pas tout ceci pour vous détourner ; car les esprits comme le vôtre sont inébranlables, doivent Pêtre; car ils ont leur vocation marquée. Je ne vous le dis que pour moi, pour vous expliquer mon silence, non interprété, et mon inutilité. Le seul article que je puisse faire sur Hernani^ c'est mon livre des Consolations qui paraîtra dans quatre ou cinq jours. Acceptez-le comme expiation, comme excuse de ce que je vous refuse aujourd'hui.
(( Cette comparaison de Napoléon me revient ; oui, je crois que, comme lui, vous tentez une entreprise impossible, en ce sens que tout l'Empire était en lui et que tout l'art (dramatique) sera en vous. Vous aurez Austerlitz, léna ; peut-être même qu' Hernani est déjà Austerlitz ; mais quand vous serez à bout, Tart retombera ; votre héritage sera vacant ; et vous n'aurez été qu'un brillant et sublime épisode qui aura surtout étonné les contemporains. Napoléon devait venir du temps de Mahomet ; vous deviez venir au temps du Dante. Entre des facultés aussi gigantesques et un temps comme le nôtre, il n'y a pas harmonie.. »
Et cette lettre éloquente, irritée, prophétique se
LA BATAILLE D HKnNANI
terminait par ce post-scriptum où Sainte-Beuve montrait le bout de Toreille de Tamoureux de la reine :
(( Et madame ? Et celle dont le nom ne devrait retentir sur votre lyre que quand on écouterait vos chants à genoux, celle-là même exposée aux yeux profanes tout le jour, distribuant des billets à plus de quatre-vingts jeunes gens à peine connus d'hier, cette familiarité chaste et charmante, véritable prix de Tamitié, à jamais déflorée par la cohue ; le mot de dévouement prostitué, Vutile apprécié avant tout, les combinaisons ministérielles remportant (i) !!! »
On pense bien que ces remontrances [amicales ne furent pas sans causer quelque désappointement à Victor Hugo. Mais comme il était de ceux que rien n'ébranle, son désappointement ne dura que quelques minutes, le temps de réfléchir et de se dire : A qui le tour? Il s'était promis de renouveler le théâtre après la poésie lyrique ; il aurait plutôt, comme Napoléon à qui on voulait bien le comparer, marché sur des cadavres pour arriver à ses fins. Et plus il rencontrait d'obstacles devant lui, plus augmentait son énergie, sa force de résistance. Dans le seul espace de trois mois qui s'était écoulé depuis
(i) Revue de Paris du décembre 1904.
la réception de sa pièce au Théâtre-Français, il avait eu à faire face, tel un sanglier traqué par une meute, à l'hostilité des comédiens, aux rivalités des coulisses, aux menées des journaux et à la mauvaise foi des censeurs. Il était venu à bout de tout par son sang-froid et sa ferme volonté de vaincre.
J'ouvre les Mémoires Samson et je lis ce passage relatif à la lecture d'Hernani devant le comité du Théâtre :
(( Aux auditeurs ordinaires, c'est-à-dire aux sociétaires, membres du Comité, se joignirent d'autres auditeurs invités par le poète, parmi lesquels figuraient, entre autres, MM. Villemain et Alexandre Dumas.
« La salle était pleine, et ce fut pendant toute la lecture un enthousiasme perpétuel que je ne partageais pas tout à fait, je dois le confesser. Je-trouvais cet ouvrage un mélange de grandes beautés et d'énormités : il y avait certains vers que je ne pouvais croire, acceptables. Cependant toutes les bouches offraient un sourire admiratif. On sentait que tous les illustres personnages renfermés dans cette étroite enceinte étaient venus avec l'idée d'accomplir une haute mission révolutionnaire en imposant à l'art des doctrines toutes nouvelles et
LA BATAILLE d'hERNANI
une complète transformation. La terreur planait sur la partie classique de Fauditoire : la réception ne pouvait être douteuse. Corneille avait négligé ces salutaires précautions lorsqu'il lut le Cid ; il réussit pourtant. Ce qu'il y a de curieux, c'est que la tragédie classique fut censurée par l'Académie et que l'œuvre romantique fut patronnée par quelquesuns de ses membres. »
On peut conclure de ces lignes qu'une partie des comédiens auraient reçu la pièce à^Hernani à corrections, s'ils avaient été libres de leur vote. Mais ils prirent leur revanche pendant les répétitions, et Samson, Mictielot, Firmin, M'^® Mars, tout en témoignant beaucoup d'égards à Victor Hugo, ne cessèrent de le harceler de leurs observations taquines et saugrenues.
L'opposition de Samson n'était pas dangereuse, le rôle de don Ricardo qu'il avait à jouer étant de second ordre. Mais celle de Michelot était assez redoutable. C'est lui, effectivement, qui faisait don Carlos, et il disait tout haut qu'il ferait tomber la pièce. Pourquoi ? peut-être pour se venger de ce que Vigny lui avait enlevé naguère le rôle d'Iago dans le More de Venise^ pour le donner à Perrier, sa doublure. Et ce ne fut pas de sa faute si la pièce ne tomba pas. Armand de Pontmartin raconte qu'à la
première représentation il déclama d'un ton goguenard, comme s'il en avait joué la parodie, le monologue de Charles-Quint, et que la parodie circula aussitôt sous la forme de ce distique :
C'est là le romantisme ? alors qu'on nous ramène A ton monstre marin, récit de Théramène (i).
Le coup de feu passé, Michelot récita son rôle les mains dans ses poches, s'amusant à escamoter les rimes masculines pour mieux faire rire des autres.
Joanny, vieux cornélien, n'était pas content du rôle de don Ruy Gomez de Silva. Quant à Firmin, qui jouait Hernani^ il ne savait pas s'il devait prendre son rôle au sérieux. « Je me réserve, disait-il, de régler mon attitude sur celle du public. » Il y avait des choses qu'il ne pouvait avaler, même après que le parterre les eut couvertes de ses applaudissements. De ce nombre était le vers fameux : « De ta suite, j'en suis ! » Quand il arrivait à ce passage il prononçait très haut « de ta suite », puis il trépignait, il se démenait, il courait sur le théâtre, à droite et à gauche, revenait et saisissait dans tout cela un moment pour prononcer clandestinement le « f ensuis » ; après quoi il relevait fièrement la tête comme pour dire à la gale-
(i) Mes Mémoires t p. i34.
LA BATAILLE d'hERNANI 3cI
rie : « Que pensez-yous de ce petit stratagème ? » Sainte-Beuve mimait admirablement le jeu de Firmin dans cette scène : il décrivait en Pair avec le doigt une ligne longuement brisée en tout sens, partant d'un premier trait, de ta suite, pour aboutir à un dernier fen suis (i).
Mais la plus terrible était M^^« Mars. Victor Hugo a raconté, et sa femme après lui, toutes ses tribulations avec elle, et sa lutte pied à pied au sujet du vers :
Vous êtes mon lion superbe et généreux,
Vigny disait qu^elle avait de la finesse, mais qu^elIe ne savait pas juger de la poésie, et il en donnait comme preuve cet exemple : au lieu de face, elle voulait absolument mettre visage, a Face I jamais je ne dirai cela ! » s'écriait-elle. Un soir qu'elle avait à dîner quelques écrivains du parti classique, elle leur demanda leur avis. Naturellement ils opinèrent du bonnet. « Face ! mauvais, détestable, » lui répondirent-ils en chœur (2). Et M'^® Mars de répéter le lendemain à Victor Hugo : « Je ne dirai jamais face. Elle le dit tout de même, et mon lion aussi. Mais de quelle humeur et comme elle le
(1) Souvenirs de Juste Olivier ^ p. 17.
(2) Id.
fit payer au poète ! Quand Victor Hugo se readait dans sa loge pour lui renouveler son admiration, c'est à peine si elle avait Tair de Fécouter. Elle finissait cependant par lui tendre la main, qu'il lui baisait respectueusement — à Tespagnole.
Cette hostilité des comédiens se prolongea jusqu'à la représentation. Hippolyte Lucas raconte qu'étant allé voir Hugo, la veille, il le trouva sur le point de sortir, et qu'il l'accompagna au Théâtre- Français. Chemin faisant, il lui demanda s'il était content de la distribution de ses rôles.
— Mon Dieu, répondit-il, je suis dans la position d'un homme qui a mis son vin en bouteilles ayant déjà servi et imprégnées des goûts de certains crus. Je ne reconnais pas toujours le vin de mon tonneau.
— Vous avez du moins dans M^^® Mars un flacon de cristal et d'or.
— Oui, mais dans lequel il y a eu de l'essence de rose, répliqua Victor Hugo en riant (i).
Après les acteurs ce fut la Censure. Victor Hugo s'en défiait comme de la peste, ayant eu à souffrir de ses mauvais procédés à l'égard de Marion de Lormè. Il aurait pu demander au ministre de faire pour Hernani ce que son >prédécesseur avait fait
(i) Portraits et Souvenirs littéraires, p. 3o.
LA BATAILLE d'heRNANI
pour Marion, c'est-à-dire de ne soumettre son drame qu'à un seul censeur choisi par lui, Hugo, dans le bureau de la Censure ; mais comme il n'avait aucune faveur à demander aux ministres en exercice, il envoya sa pièce à la Censure, la prenant telle qu'elle était, sans réclamation, ni précautions, mais non sans crainte. Or, voilà qu'au mois de décembre, en pleines répétitions, il apprit que des vers de son drame, les uns à demi travestis, les autres ridiculisés tout entiers, quelques-uns cités exactement, mais artistement mêlés à des vers de fabrique, des fragments de scène enfin, plus ou moins défigurés et tout barbouillés de parodie, avaient été livrés à la circulation, et qu'après avoir couru dans les journaux les mêmes fragments étaient lus dans les salons classiques où l'on en faisait des gorges chaudes.
Quels étaient les artisans de ces manœuvres déloyales ? Etaient-ce les comédiens? Cela se pouvait, puisque l'on répétait tous les jours sur le manuscrit à^Hernani (i), et que les acteurs se moquaient ouvertement de certaines audaces verbales du poète.
(i) Gorresp. de Victor Hago. — [Jn mois plus tard, le 5 février, il écrivait encore à ce sujet àunM. L. Richard, 4)place du Louvre :
« Vous me disiez il y a quelque temps, Monsieur, chez notre ami commun Achille Devéria, qu'il était à votre connaissance que des lectures, soit partielles, soit totales d'ffernani, avaient eu lieu en plu-
Mais il aurait fallu pour cela qu^ils se concertassent puisque chacun d'eux n'avait que la copie de son rôle et que le manuscrit du théâtre était mis sous clef après chaque répétition. A la suite d'une enquête minutieuse, Victor Hugo acquit la preuve que les indiscrétions venaient tout droit de la Censure, qui avait gardé un manuscrit à sa disposition pour son bon plaisir. Et il Faccusa carrément dans une lettre adressée le 5 janvier i83o au ministre de l'Intérieur.
En même temps, le Mercure du XIX^ siècle^ se faisant Técho de cette plainte, publiait la note que voici :
« On parle d'un abus de confiance bien inouï, dont cependant on ne peut garantir Tauthenticité. On dity et sans horreur je ne puis le redire^ que des messieurs de la Censure ont communiqué des vers, des scènes entières d'Hernaniet ont fait même des lectures particulières de ce drame ! Nous vou-
sieurs endroits et que vous teniez ces détails de quelqu'un qui avait assisté à l'une de ces lectures. Vous seriez bien bon et je [vous] serais bien reconnaissant si vous me transmettiez des détails plus précis, comme par exemple le nom de la personne chez qui la lecture se devait faire et celui du témoin oculaire qui vous en aurait parlé. S'il vous, était possible de m'envoyer ce détail dans le délai le plus court, vous ajouteriez à la reconnaissance que je vous dois déjà pour d'autres preuves de bonne et cordiale amitié.
« Votre> bien dévoué,
« V. Hugo. » (Lettre inédite communiquée par M. Louis Barthou.)
LA BATAILLE D HEKNANI
drions fournir les preuves de cet acte digne de la Censure; mais toujours est-il que M. Victor Hugo se plaint de dépositaires infidèles. Dieu le garde de ses amis les ennemis (i)! »
Et le Mercure ajoutait :
(( Le froid qui empêchait l'achèvement des décorations d'Hernani ayant cessé (2), il n'y a plus d'obstacle à la représentation de ce drame qui soulève tant de petites noirceurs , tant d'ignobles méchancetés, tant d'injures plates et tant de sots pronostics.
« M. Victor Hugo ne se dissimule pas sans doute qu'il est plus difficile d'accaparer un public avec une œuvre large et créatrice qu'avec des lieux communs traînés de planches en planches depuis le grand siècle. Toutefois, doit-il mettre sa confiance dans une certaine portion de juges sans préjugés, sans haine et sans envie; un drame de Tauteur de Cromwell ne peut pas être traité comme un pastiche d'écolier ; malheureusement des caba-
(1) Voir le tome XXVH, p. 96.
/a) L'hiver de 1829 à i83o îut, en effet, si vif que la Seine fut prise du 20 décembre à la fin de février. Victor Hu|ÇO allait au théâtre en chaussons pour ne pas se casser les jambes en traversant les ponts. On lui apportait une chaufferette. Les acteurs grelottaient, les vers leur gelaient sur les lèvres, et ils se hâtaient de bredouiller leur scène pour aller se réchauffer au foyer. Gela n'avançait pas le travail et les inimitiés avaient le temps de s'organiser, {yictor Hugo raconté, t. H, p. 3o2.)
les s'ameuteront contre le succès d'un homme estimable qui a doîiné, il n'y a pas longtemps, la preuve d^'un beau caractère libéral, mais toutes les personnes honnêtes se mettront du côté de la justice littéraire. Si, comme on a lieu de l'espérer, Herna/ii est une composition de génie, FAcadémie et les Scudéry de nos jours auront beau les censurer, il en arrivera comme du Cid. »
Tout cela naturellement ne faisait qu'exciter la curiosité du public. Aussi, quand approcha le jour de la représentation, les moindres places du théâtre furent-elles vivement disputées. Dès le 12 janvier Benjamin Constant priait Victor Hugo de lui retenir une loge ou deux places pour lui et pour sa femme (i); le i3 février, M. Thiers, moins pressé et plus gourmand,demandait au poète une loge de six places, en lui disant qu'il avait fait de vains efforts
(i) On connaît la lettre de Benjamin Constant par le Victor Hugo raconté ; voici celle de sa femme, demeurée inédite :
<( Moi aussi, Monsieur, je me joins à mon mari et comme désir de vous admirer une fois de plus que je ne l'ai déjà fait et comme indiscrétion, car j'ai la plus grande envie non seulement d'assister à la première représentation, mais si je pouvais obtenir 4 places pour la représentation, cela me rendrait fort heureuse, vous voyez que je ne suis pas facile à contenter, n'en accusez que vous, Monsieur, vos Orientales m'ont fait un tel plaisir que vous voir après vous avoir lu, et vous lire après vous avoir vu me semble le meilleur emploi de mon temps. Pardonnez donc à deux indiscrets, si vous les jugez tels.
« Charlotte de Constant. »
(Lettre tirée de l'Album de M'"^ Victor Hugo et communiquée par M. Lefèvre-Vacquerie. )
LA BATAILLE D*HERNANÏ
pour se la procurer. Mérimée en sollicitait une autre pour M^"® Récamier ou à son défaut « deux bonnets d'évêque(i) ». Saint-Marc Girardin en demandait une pour lui (2). Bref, le Tout-Paris de i83o était mis en mouvement par « la première » à'Hernani.
Malgré tout, le baron Taylor n^était pas tranquille sur le sort de la bataille. Afin d'augmenter les chances de Victor Hugo, il lui avait offert de changer le claqueur, qui était en quelque sorte à la dévotion de Scribe et de Casimir Delavigne, et de le remplacer par le claqueur du Gymnase, qui lui
(1) Et Victor Hugo, en lui envoyant « la seule log-e qui restât )),lui disait : « Cela vaut toujours mieux que deux mitres. » (L^original de ce billet fut vendu le 20 novembre 1876 par Gabriel Gharavay parmi d'autres Curiosités autographiques.)
(2) Voici sa lettre : « L'empressement tout naturel du public pour la représentation de votre pièce me force d'avoir recours à vous, et je m'en félicite. Je ne puis mieux témoig^ner quelle vive curiosité et quel intérêt m'attire à Hernani qu'en m'adressant à vous pour avoir les moyens d'assister à cette représentation. Tout le monde en attend l'événement, et moi, je le désire fort ; car personne ne ^émît plus que moi sur la stérile monotonie de notre littérature théâtrale; personne ne prend une part plus sincère à ce que vous faites pour ranimer notre théâtre, il est temps que l'art se relève : sinon nous tomberons infailliblement da^is la littérature des ballets et des mêmes drames dans le g-énie de la mise en scène.
(( Auriez-vous la complaisance de m'indiquer comment je pourrais encore avoir au théâtre un billet pour quelque place sûre et commode ? Vous obhgerez en cela quelqu'un qui mettrait infiniment de prix à se trouver votre obligé dans cette circonstance. »
(Lettre inédite tirée de l'Album de Victor Hugo et commu-
niquée par M. Lefèvre-A^acquerie . )
avait des obligations personnelles. Mais Victor Hugo lui avait répondu qu^il ne voulait ni de l'un ni de l'autre, que les applaudissements salariés lui répugnaient et qu'il préférait un parterre libre. Entendez qu'il avait l'intention de charger la jeunesse des ateliers et des écoles du soin de défendre son ouvrage. Et Taylor lui avait abandonné l'orchestre des musiciens, les secondes galeries et le parterre, moins une cinquantaine de places. 11 s'agissait maintenant d'organiser cette claque d'un genre nouveau.
Boulanger, Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Vivier, Pavie, Ernest de Saxe-Cobourg, fils naturel du duc régnant (i), Achille et Eugène Devéria, Français, Célestin Nanteuil, Edouard Thierry, Pétrus Borel et ses deux frères, Achille Roche, qui eût peutêtre été un peintre célèbre s'il ne s'était noyé dans le Tibre, se mirent des premiers au service de Victor Hugo. Tous battirent le rappel dans les écoles, dans
(i) On lit à son sujet dans Victor Pavie, sa jeunesse, ses relations littéraires, p. io5 :
« J'ai rencontré chez Victor Hugo ce jeune Saxe-Cobourg* intelligent,doux, de façons aristocratiques, quoique sans morgue ni fierté ; il avait été accueilli chez le poète avec beaucoup d'égards et d'empressement. Subitement frappé d'une fièvre maligne, il fît appeler le docteur R. .. (médecin de la famille Hugo) qui ne put le sauver. Affolée de douleur, sa pauvre mère s'imagina que Victor Hugo, jaloux du génie de son fils, s'était entendu avec le docteur R... pour le faire disparaître de la scène du monde. J'ai vu son portrait chez Hugo, qui m'expliqua lui-même le fait dans tous ses tristes détails. Qu'était cette dame de Saxe-Cobourg ? Je ne sais... »
LA BATAILLE d'hERNANI
les ateliers de peinture, de sculpture et d'architecture, et bientôt la maison de la rue Notre-Damedes-Ghamps fut livrée, comme dit Sainte-Beuve, à plus de quatre-vingts jeunes gens à peine connus d'hier, à qui M^^ Victor Hugo distribuait des billets. Lui-même, cédant à Tenthousiasme général et faisant contre mauvaise fortune bon cœur, remplit spontanément les fonctions de secrétaire et pendant quelques jours écrivit des centaines de lettres du modèle suivant :
c( Monsieur Victor Hugo, accablé d'occupations et ne pouvant vous répondre, me charge de le faire. Il a été très touché des sentiments bienveillants que vous lui exprimez; il vous envoie un billet de parterre pour la première représentation à'Hernani,
« J'ai l'honneur de vous saluer,
(C SAINTE-BEUVE (l). ))
^me Victor Hugo rapporte dans la biographie de son mari qu'elle retrouva, trente ans après, les listes des tribus que Gautier, Gérard de Nerval, Pétrus Borel, etc., s'étaient chargés de mener au combat. Il y avait sur ces listes les noms de Balzac, Berlioz, Cabat, Auguste Mac-Keat (Auguste Maquet)^ Préault, Jehan du Seigneur, Joseph Bouchardy,
(i) Lettre inédite.
3io
Philothée O'Neddy, Gigoux, Laviron, Amédée Pommier, Lemot, Piccini, Ferdinand Langlé, Tolbecque, Tilmant, Kreutzer, etc. , mêlés d'appellations collectives : Tatelier d'architecture de Gour. naud, i3 places; l'atelier d'architecture de Labrousse, 5 ; l'atelier d'architecture de Duban, 12, etc. C'est la preuve que Théophile Gautier fut dans ces circonstances autre chose que le comparse à gilet rouge qu'il a dépeint dans son Histoire du Romantisme. Et à ce propos il faut que je détruise une autre légende qu'il a également mise en circulation par défaut de mémoire. Il a dit qu'il avait été présenté à Victor Hugo, rue Jean-Goujon, par Gérard de Nerval et Pétrus Borel. Or, chacun sait que Victor Hugo habitait rue Notre-Dame-des- Ghamps, avant, pendant et deux mois encore après la bataille à'Hernani^ et qu'il ne transporta son foyer rue Jean-Goujon qu'au commencement du mois de mai i83o. — Comment donc expliquer, m'écrivait naguère un admirateur de Théophile Gautier, que Victor Hugo n'ait pas passé, dès le lendemain, la revite des troupes qui lui avaient assuré la victoire, et qu'il ait attendu jusqu'au mois de mai ou de juin pour donner l'accolade au Jeune-France enthousiaste dont le gilet pourpre avait été le point de mire de toute la salle, le soir du 26 février? —
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3ll
Par la raison bien simple, répondis-je, que Victor Hugo connaissait Théophile Gautier depuis 1829.
Gela résulte, en effet, d'une lettre que Sainte- Beuve écrivait de Gologne à Victor Hugo, le 2 novembre de cette année :
« Mes amitiés à nos amis, disait Sainte-Beuve, à M. Gautier, qui doit être de retour (i). »
Evidemment, Théophile Gautier faisait déjà partie des familiers de la maison.
Mais il y a mieux. Je possède les Mémoires manuscrits d'Ulric Guttinguer, que M"^® Victor Hugo appelait couramment « Fonde de Normandie » et qui, en cette quahté, avait ses grandes et ses petites entrées rue Notre-Dame-des-Ghamps. Or, voici ce que je lis dans ces Mémoires sous la date du 27 juin 1829 :
« J'ai fait, chez Victor Hugo, la connaissance du jeune traducteur de Faust, C'est un esprit charmant, avec des yeux naïfs, et qui a des idées à lui sur Gœthe et sur TAllemagne. Il avait demandé à Victor Hugo la permission de lui présenter quelques-uns de ses amis, et l'un d'eux, qui a l'air d'un étudiant et qui porte sur le dos des cheveux aussi longs que ceux d'une jeune fille, m'a dit
(i) Revue de Paris du i^' décembre 1904. Lettres de Sainte- Beuve à Victor Hugo.
qu'il se destinait d'abord à la peinture, mais qu'à présent il voulait faire de la littérature comme Gérard. Voilà encore deux bonnes recrues pour les batailles de l'avenir ! »
Plus de doute après cela : Théophile Gautier (le jeune homme aux longs cheveux de Gutting-uer) n'avait pas attendu la représentation d'Hernani pour offrir ses services à Victor Hugo, et nous savons par ailleurs que, durant les répétitions de ce drame héroïque, il s'était chargé d'enrôler tous les rapins de Fatelier de Charlet .
Mais comment Gérard de Nerval, qui avait connu Théophile Gautier sur les bancs du collège Gharlemagne, était-il entré en relations avec Victor Hugo ? — C'était hier encore une énigme pour moi comme, du reste, pour M. Maurice Tourneux et pour tous ceux qui ont étudié la vie de Gérard, et j'avais renoncé depuis longtemps à la déchiffrer, quand le hasard, qui m'est décidément une providence, m'en donna tout récemment la clef.
J'ai comme ami à Fontainebleau un homme de loi qui est un bibliophile émérite. C'est M. Aristide Marie. Je le nomme ici parce qu'il nous a donné, il y a quelque temps, un très beau livre sur Célestin Nanteuil, et que, de ce chef, il appartient un peu à la corporation des gens de lettres. M . Aristide Marie
connaît à fond tous les illustrateurs romantiques ; je voudrais qu'il eût assez de loisirs pour faire un autre livre sur les frères Johannot, car cela nous manque. Mais il s'occupe en ce moment d'écrire la Vie de Gérard de Nerval pour laquelle il a recueilli patiemment, ici et là, un peu partout, les documents les plus précieux, et il n'est pas homme à chasser deux lièvres à la fois.
L'autre jour donc que j'étais chez lui, il me montra le manuscrit d'un ouvrag'e de Gérard dont jamais personne n'a entendu parler, Gérard luimême n'en ayant soufflé mot nulle part.
Gela est intitulé : Han d'Islande, mélodrame en 3 actes et en y tableaux^ 182 g.
Je ne pouvais en croire mes yeux.
Je pris le manuscrit entre mes mains, je le regardai du haut en bas, j'en tournai les pages : c'était bien l'écriture de Gérard qui se flattait de rivaliser comme calligraphe avec les copistes des plus riches manuscrits de l'Iram. Et je vis au verso de la page du titre que Gérard avait destiné le rôle principal à Beauvallet.
Qu'en conclure ? Que le futur auteur des ///wminés avait demandé, en 1828 ou 1829, à Victor Hugo l'autorisation de tirer un mélodrame de son ô terrible » Han^ comme disait Lamartine, qu'il 1 10
] avait obtenue, et qae son intention était de faire jouer cet ouvrage à FOdéon.
Et voilà pour moi Te-xplication de sa présence et de celle de Gautier chez Victor Hugo, au mois de juin 1829.
Le plus drôle c'est que, jusqu'en 1827, date de sa traduction de Faust^ Gérard n'était rien moins que romantique. Il n'avait même que des railleries à l'adresse de la nouvelle école littéraire, et j'ai vu chez M. Marie un petit cahier de poésies manuscrites où, dans une langue médiocre d'ailleurs, Gérard semble vouloir paraphraser le quatrain célèbre :
Où, ô Hugo, jucheras-tu ton Dom ?
Rendu justice enfin que ne t'a-t-on ?
Quand donc au mont qu'académique on nomme
De roc en roc grimperas-tu, rare homme ?
Ces poésies de jeunesse sentent encore l'apprenti. Gérard a donc bien fait de ne pas les envoyer à rimpression . Cependant elles confirment ce que nous savions déjà des'es sentiments à l'égard du Romantisme. Ils ne devaient se modifier que dans la société du docteur Faust, Et cela se comprend. Si jamais livre était capable de captiyer les jeunes imaginations par les diableries du moyen âge et par Tat-
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trait mystique des légendes d'outre-Rhin, c'était bien le chef-d'œuvre de Gœthe.
Alexandre Dumas, qui avait visité F Allemagne avec Gérard, lui disait un jour en riant :
— Ton honneur sera de nous avoir apporté la Bible (i).
(i) Puisque le nom de Dumas se présente sous ma plume, il faut que je tranche encore au passage une question qui divise les biog-raphes de Gérard de Nerval, c'est à savoir si Dumas collabora ou non au drame de Gérard qui a pour titre Léo Barckart. — Georges Bel prétend avoir vu, chez Théophile Coigniard, le manuscrit original écrit par les deux mains. D'autre part, Alexandre Dûmas, dans ses Causeries d'un voyageur , dit que « l'idée de Léo Burckart était à Gérard, et que lui, Dumas, ne fut pour quelque chose que dans Farrangement dramatique des scènes et dans l'exécution du dialogue. » Il semble après cela que le procès soit jugé, car tous ceux qui connaissent la manière de travailler d'Alexandre Dumas savent que, dans toutes ses pièces écrites en collaboration, il n'apporta jamais que la sauce. Mais n'est-ce pas la sauce qui fait passer le poisson? Et qu'on n'objecte pas que la pièce de Léo Burckart ne porte qu'une signature et que ce n'est pas celle de Dumas. Je répondrais qu'aux termes d'une convention intervenue entre Gérard et lui chacun devait signer ' seul et à tour de rôle l'une des pièces faites en collaboration. C'est ainsi que V Alchimiste, drame en cinq actes, en vers, qui fut joué, le lo avril 1889, sur le théâtre de la Renaissance, échut à Alexandre Dumas, de même que l'Opéra-Gomique de Péquillo, représenté deux ans auparavant. Au surplus, j'ai sous les yeux un document inédit qui coupe court à toute discussion sur ce point. C'est un billet, daté du î6 novembre i838, dont voici le teneur : « Nous nous engageons, Gérard et moi, malgré la réception d'Anténor Joly (a), à ne pas exiger la représentation de la pièce intitulée Léo Burkart, » Et ce billet— qui m'a été communiqué par M. J. Dumas, de Saint-Etienne — est signé : Gérard, Al. Dumas. — On sait que ce drame, après avoir été interdit par la Censure, fut représenté à la Porte-Saint-Martin le 16 avril 1889. — Evidemment, Dumas n'aurait pas signé le billet ci-dessus à côté de Gérard, s'il n'avait pas collaboré à la pièce en question . (a) Directeur du théâtre de la Renaissance,
La Bible, c'était beaucoup dire, mais il est certain qu'à partir de 1828 tous les romantiques qui se respectaient se mirent à lire Faust dans la traduction de Gérard, et que cette lecture ne fut pas étrang'ère au voyage, gros de conséquences, que David d'Angers fit Tannée suivante à Weimar.
Je reviens à Théophile Gautier.
A présent que nous savons pertinemment en quels termes il était avec Victor Hugo au mois de février i83o, nous ne devons ajouter foi à aucun récit — fût-ce le sien ! — qui représenterait notre Théo entrant dans la salle du Théâtre-Français, le soir d' Hernanij avec un des six cartons timbrés du mot de passe espagnol Hierro^ que lui aurait remis Gérard de Nerval .
Six cartons! pour un homme qui s'était vanté quelques jours avant d'enrôler tout l'atelier de Charlet ! tudieu, monseigneur, ce n'était guèr^ la peine d'arborer un gilet rouge !
Victor Pavie, qui n'était qu'un provincial d'Angers, commandait à lui seul une compagnie de vingt-neuf claqueurs.
J'aime mieux croire que Théo avait perdu la mémoire. Je ne parle pas de celle du cœur, qui ne lui fit jamais défaut.
Il y a des gens qui, à une certaine distance des
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événements, sont tentés d'exagérer leur rôle. On ne fera pas ce reproche à Gautier. Je ne sais même pas s'il était bien sûr, à la fin de sa vie, d'avoir porté le soir à*Hernani son gilet légendaire. Cambronne soutenait bien, quand il n'avait plus de dents, qu'il n'avait pas dit (( Mange » aux Anglais !
Mais la légende, comme la mauvaise herbe, repousse toujours. Qu'importe, d'ailleurs, qu'à la bataille à'Hernani Théo ait commandé ou servi sous les ordres de Gérard de Nerval I Du moment qu'il estimait que c'était assez pour sa gloire d'y avoir assisté en gilet rouge, nous ne devons pas être plus difficiles que lui. Quant à moi,sous le bénéfice de ces observations, je lui tire volontiers mon chapeau .
Voilà donc les tribus formées pour la bataille. Le jour de la représentation (sB février), qui était le surlendemain du mardi gras, elles affluèrent, entre deux heures et demie et troisheures,vers le Théâtre Français par toutes les rues avoisinantes, en chantant des chansons d'atelier et en poussant de grands cris, ce qui mit tout le monde aux portes.
— Vous pouvez nous regarder, criait Philothée
O'Neddy, nous sommes les brigands de la pensée !
~ Les sauvages de Fart ! hurlait Préault.
« Ce n^étaient pourtant pas les Huns d'Attila, dit Théophile Gautier, qui campaient devant le théâtre, malpropres, farouches, hérissés, stupides; mais bien les chevaliers de l'avenir, les champions de l'idée, les défenseurs de l'art libre; et ils étaient beaux, libres et jeunes. Oui, ils avaient des cheveux, on ne peut pas naître avec des perruques — et ils en avaient beaucoup qui retombaient en boucles entières. Cela est vrai, mais cela seyait fort bien à leurs têtes spirituelles, hardies et fières, que les maîtres de la Renaissance eussent aimé à prendre pour m^odèies (i).»
Et pendant que Gérard de Nerval, Devéria, Gautier, Boulanger, Paul Huet, Victor Pavie, ralliaient leurs troupes et les rangeaient sous les galeries du théâtre, on entendait ces mots courir de proche en proche:
— Tu réponds de tes hommes ?
— Comme toi des tiens.
— Hierro ! mort aux perruques !
(i) Histoire da Romantisme. — J'ai mis à contribution dans ce paragraphe les Souvenirs de Pontmartin, le Victor Hugo raconté, la Correspondance de Victor Pavie et surtout les Mémoires {inédits) de Guttingaer.
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Quand tous les conjurés furent réunis, le baron Taylor,pour dégager les abords de la Comédie, fit ouvrir, rue Montpensier, une porte inusitée par où ils envahirent la salle et se répandirent dans les places qui leur étaient réservées. Il était trois heures et demie ; or, le rideau ne devait être levé qu'à sept heures ! Comme ils ne pouvaient chanter toute Taprès-midi, Fidée leur vint, pour passer le temps, d'avancer Fheure du dîner. Et ils déplièrent sans façon, sur les banquettes ou sur leurs genoux, leurs journaux et leurs mouchoirs en guise de serviettes, pour manger le saucisson à Tail, le jambon et le fromage qui composaient généralement leurs provisions de bouche. Naturellement, ils burent ferme aussi ; en sorte que, sur tant d'hommes, il y en eut un certain nombre qui, vers le soir, éprouvèrent le besoin d'expulser le trop-plein de ce qu'ils avaient bu. Mais les ouvreuses n'étaient pas encore arrivées, et la porte de communication qui donnait sur la scène était fermée à double tour. Comment faire? Ils allèrent se soulager au paradis qui bientôt fut transformé en piscine. On devine la surprise et l'indignation du public, quand il pénétra dans la salle. Il s'exhalait du parterre et des galeries une odeur sui generis qui amena cette exclamation sur toutes les lèvres : « Pouah ! quelle horreur ! » Heu-
reusement que les dames n'avaient eu garde d'oublier leurs flacons de parfums.
Vers six heures on vit arriver Sainte-Beuve, suivi de deux jeunes gens qui avaientTair de ses acolytes.
— Tiens, dit un mauvais plaisant, il faut croire que son confesseur lui a permis d'assister à la représentation.
Le bruit avait couru, en effet, que Fauteur mystique des Consolations allait demander une dispense à cause du carême !...
Puis ce fut rentrée de Vigny, toujours grave et solennel, que le parterre salua d'une triple salve d'applaudissements. Cette manifestation spontanée ne fut pas du goût des classiques, et il y eut des murmures au balcon et à la première galerie. C'est là que l'école de Delille et de Ducis étalait sa collection de têtes chauves. « A l'aspect de ces moignons glabres sortant de leurs cols triangulaires avec des tons couleur de chair et beurre rance, malveillants malgré leur apparence paterne, un jeune sculpteur, célèbre depuis, dont les mots valent les statues' (Préault), s'écria au milieu d'un tumulte :
(1 A la guillotine, les genoux ! »
— Oui, à la guillotine ! répétèrent tous les camarades.
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Et Vigny qui, sans le vouloir, avait déchaîné cette tempête, se laissa emporter jusqu'à dire : « Aux fureurs littéraires qui m^ag-itent, je comprends les fureurs politiques de 98 (i) ! »
Tout à coup il y eut un g'rand mouvement de curiosité dans la salle, et tous les regards se dirigèrent vers une loge d'avant-scène, où Ton venait d'apercevoir une robe blanche. On crut d'abord que c'était M«^® Victor Hugo. Mais non, c'était Delphine Gay qui, sous Técharpe bleue du portrait d' Hersent, s'accoudait au rebord de la loge dans sa pose accoutumée. L'apparition de cette déesse excita l'enthousiasme des romantiques qui se levèrent et battirent des mains. Cette fois les classiques, par galanterie, gardèrent un respectueux silence.
Quelques instants après, parut M™® Victor Hugo dans tout l'éclat de sa beauté brune. — « Madame, lui avait dit Emile Deschamps, il suffira de vous voir pour que le classique le plus enrag'é applaudisse commenous.» — Les applaudissements partirent, en effet, de tous les coins de la salle. Et tout en échangeant un sourire avec Delphine qui était en face d'ell e , elle remercia le public d'une gracieuse inchnation de tête. On remarqua alors qu^'elle avait un bandeau blanc sous le menton, qui lui seyait à ravir.
(i) Voir mon livre sur Alfred de Vigny.
Etait-elle donc malade? a Non, dit Paul Foucher à ceux qui Finterrogeaient, ma sœur a seulement le mal d'amour.» — Et Sainte-Beuve trouvait que cela la rendait encore plus jolie.
Cependant la salle s'était remplie jusqu'aux combles, et le paradis commençait à s'impatienter.
On frappa les trois coups. La toile se leva sur la chambre à coucher de dona Sol et M^^^ TouseZj qui faisait la duègne, n'avait pas ouvert la bouche, que les classiques murmurèrent. Pensez donc : Victor Hugo avait eu Taudace de commencer sa pièce par un enjambement:
Serait-ce déjà lui ? C'est bien à Tescalier Dérobé,
Quelle abomination! la scène où don Carlos se cache dans une armoire à l'arrivée d'Hernani fit dire à un spectateur du balcon : « C'est comme dans Britannicus! » et celle où don Ruy Gomez, en entrant chez sa mère, s'écrie :
Par saint-Jean d'Avila, je crois que sur mon âme
Nous sommes trois chez vous, c'est trop de deux^Madame
fit dire au même spectateur : (( C'est comme dans le Barbier de Séville ». Ce qui lui attira cette riposte du parterre : « Silence aux perruques I »
Par contre, les romantiques applaudirent à tout
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rompre la scène où Hernani parle de Ruy Gomez en ces beaux vers :
0 Finsensé vieillard, qui, la tête inclinée, Pour achever sa route et finir sa journée A besoin d'une femme, et va, spectre glacé, Prendre une jeune fille ! 0 vieillard insensé ! Pendant que d'une main il s'attache à la vôtre Ne voit-il pas la mort qui l'épouse de l'autre ? Il vient dans nos amours se jeter sans frayeur? Vieillard, va-t-en donner mesure au fossoyeur.
Au second acte, après le dialogue entre don Carlos et Hernani qui se termine par ce vers :
Et quand j'aurai le monde ?
— Alors j'aurai la tombe,
quelques loges mêlèrent leurs applaudissements à
ceux de Torchestre, du parterre et de la seconde
galerie. Mais le vrai danger n'était pas franchi.
L'endroit redoutable était la scène des tableaux,
désignée d'avance aux moqueries des classiques,
non par la parodie du Vaudeville, comme le dit
M™® Victor Hugo, puisque cette parodie ne fut
jouée que le 23 mars, mais par les gorges chaudes
qu'on en avait faites dans les salons.
Ce troisième acte commença bien. Les vers de
don Ruy Gomez à dona Sol :
Quand passe un jeune pâtre — oui, c'en est là! — souvent^ Tandis que nous allons lui chantant, moi rêvant,
Lui dans un pré vert, moi dans mes noires allées, Souvent je dis tout bas : — 0 mes tours crénelées, Mon vieux donjon ducal, que je vous donnerais, Oh ! que je donnerais mes blés et mes forêts Et les vastes troupeaux qui tondent mes collines, Mon vieux nom, mon vieux titre, et toutes mes ruines, Et tous mes vieux aïeux qui bientôt m'attendront Pour sa chaumière neuve et pour son jeune front.
Ces vers-là, dits par Joanny avec une fierté mélancolique, touchèrent les femmes et il y en eut qui battirent des mains. Alors le jeune de Saxe- Cobourg- cria : a Vivent les femmes ! » — Joanny avait une sorte de gaucherie hautaine et de noblesse familière qui allait à merveille à son personnage. Il aborda grandement la scène des portraits et fut suivi par le public attentif jusqu'au sixième, mais là se firent sentir quelques marques d'impatience. Deux de plus on sifflait ! le vers fameux : J'en passe et des meilleurs, sauva tout. Le dernier portrait fut salué d'acclamations qui redoublèrent quand on vit don Ruy préférer livrer sa vie et sa fiancée plutôt que l'hôte qu'il sait son rival.
Le quatrième 'acte, avec le monologue de Charles- Quint, enflamma toute l'assistance. Ce n'étaient plus des acclamations, c'était un brasier de oh ! comprimés et sourds, si bien que Louis Reybaud, parlant de la représentation, disait : « Dans l'état
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d'effervescence où nous étions, on doit nous savoir gré de ce que nous n'ayons pas démoli lasalle(i). »
Il faut entendre Victor Pavie raconter cette fin de pièce :
« Mes vingt-neuf amis (tous Angevins d'origine) me faisaient comme les plumesàla queue d'un paon. Ils s'étalaient en roue de ma gauche à ma droite et me secondaient de toute la puissance de leurs poumons^ l'ampleur de leurs battoirs et le trépignement de leurs pieds. A chaque bond que je faisais sur ma banquette, le corps incliné vers l'abîme du parterre, deux mains officieuses et inconnues pesaient sur mes épaules et contremandaient mon élan... Il n'y avait que l'entraînement de la passion qui pût produire quelque chose après le grandiose concentré du quatrième acte, et de toute manière cet effet dépassa l'attente. Le son du cor fut un navrement universel pour les quatre points de la salle (2)... »
Or, savez-vous ce que faisait Victor Hugo, pendant que se décidait ainsi le sort de son drame? Il signait, s'il faut en croire le (( témoin de sa vie », sur la table d'un bureau de tabac voisin , un traité avec l'éditeur Mame qui, de peur que la pièce ne
(1) Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale.
(2) Lettre de Pavie à son père, du 26 février i83o.
lui échappât, était venu jusque sur la scène, après le troisième acte, lui en offrir la somme de six mille francs. — Sainte-Beuve dit même quinze mille, mais il était mal renseigné. Quand M™^ Victor Hugo nous raconta cette histoire, elle ignorait évidemment, ou ne se la rappelait plus, la lettre que son mari avait écrite à Paul Lacroix, le 27 février i83o, à minuit, après la seconde représentation àiHernani,
i( Je suis assailli de libraires, lui disait-il. Envoyezmoi, je vous prie, M. Fournier. Ou bien écoutez ceci. Tout le monde me conseille de ne pas traiter moi-même, vu ma faiblesse et ma facilité en affaires d'argent. On m'engage à choisir un ami pour débattre avec les libraires. Cela vous ennuierait-il bien fort, cher ami de me rendre ce service ? ou auriezvous le temps ! êtes-vous d'avis surtout que la chose se fasse sans moi? Votre conseil, votre ton conseil là-dessus (i). »
Sa faiblesse en affaires (T argent ! Je ne sais si Victor Hugo était aussi facile qu'il le dit, en i83o ; en tout cas il ne tarda pas à se rattraper. M. Ad. Jullien nous apprend, en eff'et, que le premier traité conclu par lui avec Renduel, le 20 août i83i, pour
(i) Corresp. de Victor Hugo.
LA BATAILLE D IIElvNANI
Marion de Lorme^ était tout à fait draconien (i) et que, du mois d'octobre î835à la fin de Tannée i838, Renduel lui versa pour F exploitation de ses œuvres, moins les Odes et Ballades et les Orientales, la somme respectable de 43.ooo francs.
Quoi qu'il en soit, Victor Hugo, qui avait suivi dans les coulisses toutes les péripéties delà bataille, ne se départit pas un seul instant de son calme olympien, en dépit de la mauvaise humeur des artistes en général et de M^^^ Mars en particulier. Car dona Sol n'était pas contente et reprochait au poète de lui avoir taillé un rôle où, jusqu'au cinquième acte, elle avait été à peine applaudie, elle qui avait l'habitude de l'être dès son entrée en scène. Et il avait beau lui répéter : « Prenez patience ! votre tour va venir ! » il ne pouvait la dérider. Ce n'est que lorsque la toile fut tombée sur la mort tragique des deux amants, et qu'il fut allé dans sa loge lui faire les compliments qu'elle méritait, que M}^^ Mars changea de figure, et, toute radieuse de son triomphe, lui dit :
(i) L'éditeur avait le droit de tirer autant d'exemplaires qu'il voudrait par série de 5oo, en payant 2 francs par exemplaire à l'auteur qui paraphait tous les titres, les gardait chez lui, ne les livrait que contre argent donné d'avance, par série de 5oo, et devait rentrer dans sa propriété au bout d'un an.
[Le Romantisme et r éditeur Renduel^ p. 94.)
~ Eh bien! vous n'embrassez pas votre dofïa Sol ?
Pendant ce temps-là toute la salle, à Fexception des rangs classiques, acclamait le vainqueur que, (( suivant l'usage antique et solennel », venait de lui nommer Tacteur Firmin. On entendait les partisans de Victor Hugo crier à tue- tête : « L'auteur ! Tau-' teur ! bravo ! Victor ! amenez ! amenez ! » Mais Victor eut le bon goût de se dérober à ces ovations et rentra chez lui comme un bon bourgeois, sans se douter que c'était vers sa jeune femme que les applaudissements et les vivats allaient se retourner à la sortie du théâtre. Quand il arriva rue Notre- Dame-des-Champs, une quinzaine d'amis l'attendaient, dont Dumas, Pavie, Devéria. Sainte- Beuve était resté dans un café voisin du théâtre, occupé à rédiger avec Charles Magnin le bulletin de la représentation (i). « Il se trouva, dit Pâvie,
(i) Magnin fit trois articles sur Hernani dans le journal le Globe, Le premier parut le i^'^ mars; le second le 12 et le troisième le 29. « M. Victor Hugo, écrivait-il le i^r mars, vient d'exploiter ,je ne dirai pas une forme, mais une source nouvelle d'émotions dramatiques, et de nous donner un drame dont Tavénement n'a guère été possible que depuis trente ans, et qui, depuis quinze, a été vingt fois tenté sans succès : nous voulons parler du drame d'imagination... Depuis dix ans une seconde génération de poètes a fait de grands travaux ; leur vocation, leur tâche à tous senible avoir été d'introduire partout plus d'imagination; presque tous les genres de poésie ont été renouvelés, quelques-uns avec bonheur. Le théâtre seul a langui; là de nombreux essais ont été tentés^ mais jamais décisifs. La dose
que j'attrapai le premier Victor Hugo. Mais je n'osais y toucher avant sa femme. Je tremblais devant lui avec l'épilepsie de Firmin. Puis je me cramponnai à lui et Tembrassai si dur que j'écrasai mon chapeau entre cet étau. Lui, comme de coutume > demandait si nous nous étions amusés, et il était enchanté que cela nous eût fait plaisir (i). »
Le surlendemain, Chateaubriand, qui avait assisté à la représentation dans la loge de M"^^ Récamier, et qui, s'il faut en croire Sainte-Beuve, avait partagé l'admiration commune à cause de F amour du vieillard pour dona Sol, Chateaubriand envoya ses compliments à celui qu'il avait baptisé « l'enfant sublime », et Sainte-Beuve pouvait dire en toute vérité que la question romantique venait d'être por-
de poésie que pouvait supporter un public qui en était depuis si longtemps sevré, la dose même que le drame en peut légitimement admettre, étaient des problèmes d'une extrême difficulté. D'heureuses, d'habiles transactions furent faites par M. Delavigne, M. Soumet, moins heureux, étala ses vers dithyrambiques sur de vieux canevas sans poésie et ne fit qu'augmenter les préventions adverses..» M. Hugo a été mieux inspiré : c'est sur un fonds romanesque, sur une histoire inconnue d'antique honneur castillan, d'où M. Mérimée aurait pu tirer une joHe nouvelle, qu'il a été jeté pensées, passions, couleurs, trésor de poésie.., C'est un genre frais et nouveau à la scène, une légende féodale, une romance espagnole qui peint mieux peut-être les mœurs du temps du Gid que celles du temps de Charles-Quint, <;'est, si l'on veut nous passer cette expression qui ne sera claire que pour qui a vu la pièce : c'est une ballade allemande élevée aux proportions de la tragédie... »
(i) André Pavie, Médaillons romantiques.
LE GÉNAGLF DE JOSEPH DKLORME
tée par le seul fait A^Hernani à cent lieues en avant. Quant à Stendhal, bien que a le Champagne et la pièce » ne lui eussent pas enlevé son mal de tête, il était bien forcé de reconnaître que cette tragédie en vers « mal imité des Two gentleman of Verona et autres pièces du. divin Shakespeare », avait cause gagnée devant Fopinion, puisque toute la presse, à deux ou trois journaux près, entonnait les louanges d'Hugo.
Mais la partie n'était pas encore gagnée au Théâtre-Français, et pendant une quinzaine de jours ii fallut que Victor Hugo continuât de battre le rappel des conjurés pour arracher, comme il disait, sa dernière dent au pégase classique.
La seconde représentation à^Hernani îni houleuse.Ilyeut réaction pendant les trois premiers actes, (( des murmures et des ricanements de femmes ignobles qui obligèrent M"^® Victor Hugo à se retirer ». Pavie et ses Angevins durent « protester, debout sur les banquettes, contre un infâme sifflet gagé ». Mais les deux derniers actes obtinrent un succès prodigieux.
A la troisième représentation il y eut une petite scène entre le public et la police. A la fin du cinquème acte, M^^- Mars ayant été rappelée à grands cris, on vit paraître à sa place le commissaire, qui.
LA BATAILLE d'hERNANI
après de grands saluts, parla d^ordres impérieux qu'il venait de recevoir. Le public se fâcha et tempêta jusqu'à ce que le rideau se fût relevé et que M^^^ Mars parût.
La quatrième représentation fut orageuse, quoique la victoire fût restée aux bravos. La cinquième mi-bien, mi-mal. « Nous sommes sur les dents, mandait Sainte-Beuve à Saint-Valry, car il n'y a guère de troupes fraîches pour chaque nouvelle bataille, et il faut toujours donner comme dans cette campagne de i8r4. »
A la sixième représentation, la présence de la duchesse de Berri calma ia fureur des classiques, et l'opposition alla en diminuant chaque jour. La Comédie, d'ailleurs, fit d'excellentes affaires. Les deux premiers soirs lui avaient rapporté neuf mille francs, ce qui était sans précédent au théâtre. Elle n'encaissa dans la suite pas moins de quatre mille francs par représentation.
Le livret de la pièce eut îc même succès. Nous avons dit que Victor Hugo avait cédé son manuscrit à l'éditeur Mame. Celui-ci vendit à son tour au Cabinet de lecture, petite gazette paraissant six fois par mois et qui donnait le résumé de toutes les feuilles quotidiennes, le droit de publier le drame
Hernaniy acte par acte, dans cinq numéros successifs, à partir du 4 mars (i).
Et le i6 de ce mois Victor Hugo, très préoccupé de la vente de son livre, adressait à Jal la lettre suivante :
« Il faut que vous fassiez deux choses pour moi, mon excellent Jal, d'abord que vous acceptiez Hernaniy ensuite, que vous en disiez un mot de compte rendu dans le Figaro. Mon ami Roger m'a affirmé hier soir qu^on vous laisserait dire tout ce que vous voudriez. Seriez-vous assez bon, en ce cas, pour me prêter aide et main-forte en cette crise d'art et de théâtre. J'ai grand besoin de tous mes amis, et quand ils ont votre valeur, votre autorité et votre influence, leur secours est victoire.
(( Mettez-moi aux pieds de Madame Jal, qui doit me trouver bien malhonnête de n'avoir pas encore été m'y mettre moi-même. G^est le théâtre qui me prive de la joie de vous aller voir, et ce n'est pas une de mes moindres raisons de le maudire.
« Avons cordialement.
16 mars.
(r) Voir à ce sujet te Globe du dimanche i4 mars. — M. Rondel, de Marseille, possède les numéros du Cabinet de tecture où fut publiée la pièce à'Hernani.
(2) Lettre inédite communiquée par M, Jules Macqueron.
LA BATAILLE d'hERNANI
Puis vinrent les parodies, qui sont aux pièces de théâtre ce que les caricatures sont aux hommes en vue : la monnaie courante de la popularité. Le 12 mars, la Porte-Saint-Martin représentait i^niou le Danger des Castilles,])B.rodie en cinq actes et en vers sublimes mêlés de prose ridicule, de Dupeuty, Carmouche et de Courcj, dans laquelle don Carlos était changé en don Pathos, dona Sol en M^^^ Parasol etdom Gomez en père Dégommé. — Le23mars, le Vaudeville donna la première représentation de Harnali ou la contrainte par cor, cinq tableaux en vers d'Auguste de Lauzanne ; et, le 16 mai, le théâtre de la Gaîté représenta Oh qunenni ou le Mirliton fatal, cinq tableaux de Brazier et Carmouche.
Nombreux aussi furent les pamphlets qu'inspira le drame d'Hugo. L'un des plus spirituels et des plus modérés fut celui que j'ai vu, naguère, à Marseille, dans la riche bibliothèque de M. Rondel. C'est une lettre adressée à Victor Hugo par Charles Farcy, laquelle est suivie d'un projet de charte romantique. Je me reprocherais de ne pas reproduire ici le passage de la lettre où sont résumées toutes les critiques faites à la pièce d'Hernani (i).
(i) Cette Lettre à Victor Hugo parut en i83o chez Landois et Biog't, libraires.
« Laissons les voltigeurs de rancien régime, disait Farcy, se moquer ouvertement à'Hernani et de sa préface. Laissons-les dire que ce mélodrame en versi-prose prouve, comme Favait déjà prouvé le Cromwell^ que Fauteur n'est pas d'étofFe à faire un poète tragique ; que la donnée en est prise dans un poème de Prior (Henry and Emma) ; que la belle mais trop longue scène deRuy de Silvaavec les portraits de ses ancêtres est imitée d'une tragédie anglaise intitulée ^yac/n^^quela^catastrophe, à cela près de l'invention du cor, est imitée de Roméo et Juliette^ de Shakespeare ; que ce cor et le suicide obligé qu'il amène est une conception fausse, aKendu qu'au seizième siècle le suicide était, dans toute la chrétienté, un crime devant Dieu et devant les hommes, et que l'honneur castillan ou tout autre honneur ne pouvait l'emporter ainsi sur ce profond sentiment religieux ; que la contexture de la pièce est aussi vicieuse que la donnée principale, par l'invraisemblance des événements et par l'ignorance des ressorts scéniques ; que les détails n'y sont pas mieux étudiés que l'ensemble ; que, par exemple^ il n'y avait du temps de Charles- Quint d'autres armoires que celles qui étaient destinées à renfermerjes armes et qu'elles ne servaient pas à une garde-robe de femme ; que don Carlos
LA BATAILLE D HERNANI
se conduit d'un bout à Tautre de la première pièce ou logie^ comme un drôle ; qn^Bernani, qui parle sans cesse de sa qualité de bandit,de son poignard^ de la soif qu'il a du sang de don Carlos, qui s'exprime enfin comme un furieux prêt à l'assassiner en toute rencontre, le tient deux ou trois fois en son pouvoir sans tenter seulement de se jeter sur lui-même au moment où le prince violente dona Sol ; que cette dona Sol, tout Espagnole et toute passionnée qu'elle soit, se comporte comme il ne convient pas à une fille de haut rang, et en outre d'une manière opposée au naturel lorsque, voyant son enlèvement manqué, elle reste exposée à toutes les avanies dans la rue, devant sa porte, au lieu de rentrer chez elle, sauf à se faire réenlever le lendemain ; que Ruy de Silva n'est qu'un Bartholo maladroit; enfin que le style, pour couronner Tœuvre, est barbare et ridicule, autant que l'action... »
Tout cela, critiques, parodies et pamphlets, ne faisait qu'élever un plus haut piédestal au vainqueur du 25 février i83o.Mais le bouquet de ce feu d'artifice,c'est encore Sainte-Beuve qui en fit les frais avec son livre des Consolations, On, sait qu'il est tout entier à la louange de Victor Hugo et de sa femme. Après l'avoir lu, Stendhal écrivait à Sainte-Beuve :
« La passion a sa pudeur ; pourquoi révéler ces choses intimes ? Pourquoi des noms... (i)? » Pourquoi ? parce que le Romantisme le voulait ainsi, et que, non content d^être le vice-roi du Cénacle, Sainte- Beuve tenait à faire savoir au monde qu'il était amoureux de la reine.
(i) Lettre du 26 mars. — Stendhal y ajoutait cette phrase prophétique : « Je crois qu'on parlera de vous en 1890. Mais vous ferez mieux que les Consolations y quelque chose de plus fort et de plus pur. »