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CHAPITRE VIII

AUGUSTE BARBIER. LES « ÏAMBES

La Révolution de i83o

1. — Les rivalités de théâtre et l'exagération des idées contribuent à désorganiser le Cénacle. — La Révolution de Juillet fait le reste. — Une lettre inédite de Jules de Rességuier à Alexandre Guiraud. — Auguste Barbier chez Victor Hugo, le soir de la lecture à'Hernani. — Ses relations avec la famille d'Alfred de Musset. — Première audition de la Ballade à la Lune. — Gomment Barbier fit la Curée,

— Alphonse Royer le met en rapports avec le docteur Véron, — Henri de Latouche décide Véron à publier la Curée dans la Revue de Paris, — Enorme retentissement de cette pièce. — Ge qu'Alfred de Musset disait le lendemain à Auguste Barbier.

n. — Auguste Barbier et Brizeux. — Leur voyage en Italie.

— Influence du poète de Marie sur celui des ïambes. — Satiriques d'occasion. — Ronsard, du Bellay, Régnier, Boileau et André Ghénier. — Les Châtiments de Victor Hugo. — Ge que Vigny disait des ïambes de Barbier. — La valise de M^^ de Girardin. — « Ma mère était de la Saintonge ! » — Auguste Barbier et Agrippa d'Aubigné. — Derniers ïambes de Barbier. — Son élection à T Académie- Française. — Histoire de cette élection. — Théophile Gautier candidat des bonapartistes. — Sainte-Beuve et Mérimée le soutiennent. — Visite de Barbier à Sainte-Beuve.

— Lettre de Sainte-Beuve à la princesse Mathilde. —

LE CÉNACLE DE JOSEPEi DELORME

Barbier patronné par Montalembert. — Fausse manœuvre des partisans de Théophile Gautier. — Un mot de Sainte- Beuve à M. Rouher à l'issue de frélection de Barbier.

Sainte-Beuve aimait à dire que c'étaient les rivalités de théâtre qui avaient désuni et puis dispersé le Cénacle. Cela n'est vrai qu'à moitié. La Révolution de Juillet eut sa part aussi dans cette œuvre de désorganisation^ et même avant qu'elle n'éclatât, l'exagération des idées qui s'étaient fait jour dans le Cénacle en avait chassé l'élément conservateur et royaliste pur. J'en trouve la preuve dans une lettre que Jules de Rességuier adressait à Alexandre Guiraud, le 23 septembre 1828 :

(( ... Je voiis dirai peu de chose de nos poètes; je suis depuis six mois à la campagne et ne vais à Paris que pour les heures du Conseil. On ne cherche pas à se voir lorsqu'on est sûr de ne pas s'entendre. Victor Hugo, Antoni [Deschamps], notre charmant Emile lui-même, tout cela a été mordu par un démon enragé; il faut tout blâmer, tout mépriser, porter la haine dans les arts et n'y plus chercher l'amour : voilà peut-être un bon système littéraire ; voilà certainement un mauvais système

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de bonheur et d'amitié. Si Ton réfléchit à ces violentes et sauvages dispositions, on est dégoûté d'écrire; mais on les oublie bien ^vite sous un beau ciel et de beaux arbres ; et la nature est toujours plus douce que la société n'est amère... (i). »

Je dois ajouter qu'en transportant son foyer rue Jean- Goujon, au mois de mai i83o, Victor Hugo détendit singulièrement les liens qui l'unissaient à ses camarades, et que son ralliement public à la monarchie de Juillet acheva de le brouiller avec ceux d'entre eux qui, comme Alfred de Vigny, demeurèrent fidèles à rancienne monarchie.

Mais la Poésie, bien loin de souffrir des événements politiques, y trouva un nouvel aliment, et c'est un devoir pour moi de saluer ici le jeune poète qui sut traduire l'indignation de tous sur la corde d'airain.

Auguste Barbier ne faisait pas partie du Cénacle. La première fois — et peut-être la dernière — qu'il pénétra chez Victor Hugo (2), ce fut le soir de

(1) Lettre inédite communiquée par la baronne de Groze, née Guiraud. Voir plus haut, p. aÔQ, celle d'Emile Deschamps à Guiraud.

(2) x\ug"uste Barbier n'aimait pas beaucoup Victor Hugo, et l'a assez bien jugé :

(( Au fond, disait^il, avec toutes ses ambitions de penseur et de politique, ce n'est qu'un artiste. Maintenant, quel artiste est-il? Assurément, ce n'est pas un Grec, un fils de Périclès, mais quelque chose de saxon mêlé d'espagnol ; pour le style, M. Hugo est un fils

la lecture d'Hernani, dont il nous a laissé en quelques lignes un compte-rendu saisissant. Il y avait été introduit par Paul Lacroix qui, lui, était un familier de la maison. Barbier ne connaissait pas non plus Alfred de Vigny, avec qui il se lia depuis d'une amitié fidèle. Mais il voyait souvent Alfred de Musset chez M. de Guer, mort président de la cour d'appel d'Angers, qui habitait la même maison que les parents du poète, dans la cour de la fontaine de la rue de Grenelle.

C'est là qu'entre deux parties d'écarté il entendit un soir Alfred de Musset, qui était encore au collège, débiter d'une voix vibrante et émue la Messénienne de Casimir Delavigne, intitulée Aux Ruines de la Grèce païenne^ où se trouve la strophe célèbre : Eurotas, Eurotas, que font ces lauriers roses?. . .

Plus tard, en 1829, il lui entendit dire également dans la même maison sa Ballade à la lune. Mais il paraît qu'à ce moment la fameuse ballade n'avait pas le préambule ironique du point sur un i, ni la fin graveleuse des dernières éditions. « C'était une gentille odelette adressée à la sœur de Phœbus et

de Ronsard et de Chateaubriand. En prose et en vers, il a ouf ré les qualités de ses deux pères. C'est le plus vaste imagier de la littérature française et le plus fort remueur de mots que, peut-être, elle ait eu, mais remueur de mots seulement. » (Souvenirs personnels, p. 270.)

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composée très sérieusement dans le goût de Joachim du Bellay (i). »

Quand Auguste Barbier fit la Curée ^ il appartenait encore à la basoche (2), mais il avait déjà publié en collaboration avec Alphonse Royer un roman historique intitulé les Mauvais Garçons et, tout en s'essayant dans la poésie lyrique, il faisait du théâtre, excité qu^il était par les succès retentissants de Casimir Delavigne, qu'il voyait quelquefois chez son patron. 11 avait même, en sortant du collège, entrepris un grand drame historique sur la conspiration Malet. Inutile de dire que le « Corse à cheveux plats » n'y avait pas le beau rôle. Barbier était républicain, mais comme on Fêtait en i83o. Aussi, quand il vit les libéraux du Globe et d'ailleurs se ruer à la curée des places, des sinécures et des honneurs, le rouge lui monta au visage, et il écrivit dans un mouvement d'indignation et de colère les iambes vengeurs de la Curée,

Mais qui se chargerait de publier cette flam-

(1) Auguste Barbier, Souvenirs personnels y p. 298.

(2) On sait qu'il était quatrième clerc dans l'étude de M. Fortuné Delavigne, frère de Casimir, quai Malaquais, 19. Le second clerc de cette « singulière étude », comme il dit dans ses Souvenirs, était Jules de Wailly, auteur dramatique; le troisième, Olivier Fulgence, littérateur et compositeur de romances ; le cinquième,Dumas-Hinard, traducteur du Romancero, et le sixième, Natalis de Wailly, le bibliographe. Le petit clerc, celui qui faisait les courses, s'appelait Louis Veuillot.

LE CÉNACLE DE JOSEPÏ^ DELOBME

boyante satire? Alphonse Royer, qui l'avait lue à peine finie, proposa à Barbier de le mettre en rapports avec le docteur Véron, directeur de la Revue de Paris dont Aguado faisait alors les frais (i). Barbier accepta et, un matin du mois d'août i83o, il se présenta, muni d'une lettre de Royer, chez le docteur Véron, qui habitait rue Godot-de-Mauroy. Véron le reçut très gracieusement et lui promit d'examiner sa pièce tout de suite. Cependant quinze jours s'étaient passés sans qu'il lui eût fait connaître sa réponse» Barbier commençait à désespérer, quand, un beau jour, au moment où il s'apprêtait à quitter Paris, il vit entrer chez lui, rue Saint- Dominique-Saint-Germain, le docteur Véron en personne qui se précipita dans ses bras en lui disant : « Vous êtes un grand homme! »

La Carée venait de paraître (2) et produisait

(1) Gela résulte du petit billet suivant de Prosper Mérimée à Victor Hug"o ;

« Je vous serai fort obligé de me renvoyer « la vie du Faust » le plus promptement que vous pourrez. Je n'ai pas reçu d'exemplaire de la Bevae de Paris et j'en suis outré. Encore si M, Véron m'avait envoyé pour me consoler un mandat sur Aguado et C'^. Si vous voyez ledit V... insinuez-lui combien son procédé est peuFrancès» [sic) (11 mai i83o).

(Lettre inédite tirée de l'Album de M^^^ Victor Hugo et communiquée par M, Lefèvre-Vacquerie.)

(2) Mais Véron, comme pour s'excuser de tant d'audace, l'avait fait précéder de la note suivante :

« Parmi les nombreuses pièces de ^vers qui nous sont adressées depuis un mois swr les événements de notre grande révolution, celle

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une sensation telle, dans le monde littéraire, que Saint-Marc Girardin avait écrit d'enthousiasme à Véron : « Mon cher, je vous félicite, vous avez trouvé un poète ! » — Véron avait l'autographe de Saint-Marc Girardin sur lui. Il le remit à Barbier en lui disant : « Maintenant je ne sors pas d'ici que vous ne m'ayez donné une autre pièce de vers ! )> Et comme Barbier s'excusait, certifiant qu'il n'avait rien de prêt : « Peu m'importe, s'écriait Véron, que ce ne soit pas de la même veine que la Curée, Donnez-moi quelque chose de vous. » Et Barbier lui remit une petite idylle appelée Nisa qui dérouta complètement le lecteur. Mais le succès étourdissant de la Curée lui avait donné du courage et des ailes. Il fit coup sur coup le Lion^ la Popularité^

que nous publions aujourd'hui, écrite sous i'inspiration du moment, nous a paru si remarquable que nous n'avons pas craint de l'offrir à la curiosité de nos lecteurs. C'est une boutade énerg^ique et brutale, échappée sans doute dans un quart d'heure de colère, contre les gens du lendemain. Cependant nous sommes loin d'approuver le poète dans la forme et le fonds de ses idées. Nous pensons d'abord que, dans leurs positions diverses, toutes les classes de la société ont également bien mérité de la patrie, aux jours de la grande semaine. Nous croyons ensuite que, même dans le but véritable de l'art, la satire et l'indignation ne suffisent pas pour légitimer un choix d'images et une crudité d'expressions qui touchent quelquefois au cynisme. En publiant ce morceau, nous avons voulu surtout engager l'auteur, homme de talent, à ne pas vouer tant de verve à la peinture d'une liberté hideuse, celle de 98, et qui heureusement n'est pas celle de i83o. »

ridole^ qui achevèrent de porter son nom aux nues (i).

Et dire que, sans Henri de Latouche, les ïambes ne seraient peut-être jamais sortis de Técritoire de Barbier! Oui, c'est au terrible « paysan de la Valléeaùx-loups » que nous sommes redevables de ce livre superbe. Véron avait lu la Curée et ne Favait pas comprise. Latouche, ayant affaire à lui, entre un matin dans son cabinet. Véron lui montre la pièce de Barbier et lui demande son avis. Le « paysan qui s'y connaissait etqui partageait Técœurement du poète, dit au docteur : (( Il faut imprimer cela sans hésiter et je vous en promets merveille ! » A quoi tient pourtant la fortune d'un homme?

Le lendemain de la Curée ^ Musset, rencontrant Barbier sur le pont des Arts, vint à lui et lui dit :

— Vous ne nous aviez pas parlé l'autre jour de votre satire.

— C'est vrai, mais je ne savais pas encore si j'aurais la chance de la voir paraître.

(i) n faut croire qi;e cette « boutade » de la Curée, comme disait Véron, fut écrite d'une plume très sûre, car elle fut publiée telle quelle dans les ïambes, sauf une toute petite variante que voici : I IV, au lieu de :

Dans nos murs mitraillés tout d'un coup revenue Aug"uste Barbier fit imprimer dans son livre :

Dans nos murs mitraillés tout à coup reparue.

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— Ma foi, je ne vous supposais pas une telle énergie (i).

Deux ans après la publication des ïambes^ Auguste Barbier rapportait d'Italie, qu'il avait visitée avec son ami Brizeux, le très beau poème d'/Z Pianto, Ce poème, malgré tout son mérite, causa aux lecteurs de la Revue des Deux Mondesl^mtme désenchantement que Tidylle de Nisa aux lecteurs de la Revue de Paris, Pourquoi ? parce que le public est le plus capricieux de tous les animaux de la création et qu'il demande aux uns ce qu'il ne pardonne pas aux autres de lui donner.

Rappelons-nous l'accueil plutôt frais qu'il fit aux secondes Méditations de Lamartine. Ces secondes Méditations avaient le tort, grave à ses yeux, de ressembler trop aux premières. Il accusa Lamartine de monotonie. Douze ans plus tard, Barbier lui ayant offert autre chose que des ïambes, le public se fâcha et lui dit que ses plaintes d'artiste sur le Campo santo, le Campo vaccino, Bianca et ses admirables sonnets sur Michel-Ange, le Titien, Raphaël et Cimarosa, ne valaient ni la Curée ni

(i) Auguste Barbier, Souvenirs personnels.

r Idole. On lui en voulut, en ces années de trouble,

de choléra et de misère, d'avoir abandonné le fouet de la satire à un pamphlétaire gagé comme Barthélémy. Et Fon avait raison, et lui n'avait pas tort, le poète n'étant pas complet qui n'a qu'une corde à sa lyre.

Juvénala dit que c'est l'indignation qui lait le vers; certaine prose aussi, celle de Tacite, entre autres. Mais, à moins d'avoir un caractère singulièrement pointu, on ne saurait être indigné toute sa vie. Les auteurs de Is. Satyre Ménippée jse contentèrent de flétrir la Ligue, et l'un d'eux, Jean Passerat, nous a laissé en vers des chefs-d'œuvre de grâce et d'enjouement. Ronsard, du Bellay, Régnier, Boileau ne furent que des satiriques d'occasion. André Ghénier ne flagella (( les bourreaux barbouilleurs de lois » que la veille de monter sur l'échafaud. Barthélémy avait fait Napoléon^ en Egypte avant d'écrire la Némésis. Que si, pendant cinquante-deux semaines — ce qui était un vrai tour de force — il eut le fouet en mains et fouailla à tort et à travers, personne ne me démentira si je dis que son indignation était un peu de commande. Victor Hugo, en fait de satires, n'a écrit que les Châtiments^ et c'est pour cela que, dans son œuvre colossale, ce livre unique a tant de prix.

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Pourquoi donc s'étonner qu'après avoir dénoncé ^ censuré, en vers pleins de trivialités superbes, toutes les mauvaises passions que la révolution de Juillet avait mises en mouvement, Barbier ait éprouvé le besoin d'aller respirer un air plus pur en Italie et que son vers se soit adouci dans le commerce tout d'admiration des grands artistes de la Renaissance?

Certes, je comprends la surprise que causa la lecture du Pianto à tous ceux qui avaient tressailli à la lecture des ïambes^ mais, comme au point de vue de Part, Barbier ne s'était pas montré inférieur à lui-même, je ne m'explique pas que cette surprise ait été pour tant de gens une si grande déception, car, s'il avait eu son heure d'héroïsme et, comme on l'a dit, son jour de « subhme ribote », rien de plus naturel que le fils de bourgeois qu'il était fût rentré dans ses gonds, une fois guéri du coup de soleil qu'il avait reçu.

Mais nous sommes ainsi faits au pays de France : quand nous avons classé un écrivain ou un artiste dans une catégorie quelconque, malheur à lui s'il s'avise d'en sortir! tout le monde lui crie haro ! ou jui refuse connaissance. Alfred de Vigny lui-même qui, après avoir fait Eloa^ devait faire la Colère de Samson, fut le premier à manifester son désen-

çhantement lors de la publication du Pianto. «C'est beau, disait-il, mais ce n'est déjà plus lui I » Et ilne cessait de répéter, il a écrit dans son Journal ç^mq Barbier n'aurait jamais dû se lier avec Brizeux (i).

Est-ce à dire qu'il soupçonnait Brizeux d'avoir buriné les vers des ïambes ! QueMe absurdité! Cette absurdité a pourtant été mise en circulation, je ne sais par qui, dans les cafés littéraires du temps et dans les ateliers d'artistes, car j'en trouve l'écho un peu partout, dans lés chroniques du boulevard et dans les petits mémoires de gens qui, en fait de souvenirs, n'ont que ceux des autres. Tout récemment encore M. Jules Claretie nous contait qu'il possédait une lettre autographe annexée à un exemplaire des ïambes^ s'il vous plaît, où l'attribution à Brizeux de ce chef-d'œuvre était consignée en gros caractères.Toujours l'histoire de la valise de M"*^ de Girardin (2) ! Que Brizeux ait exercé une influence fâcheuse sur Barbier, c'est fort possible : on sait

(1) Plus tard, le 9 octobre i85o, Vigny, parlant de Barbier, disait à Busoni : «... Quel malheur qu'il n'ait pas suivi la veine indignée et fière de la Curée et la Cavale ! Mais il a toujours en lui son talent, et un moment de mauvaise humeur le fera sortir (a) » — C'était vrai, à preuve ses derniers ïambes, àoni il sera question plus loin.

(2) Delphine disait de Barbier qu'il avait assassiné un voyageur en i83o, et trouvé les ïambes dans sa valise !

[a) Correspondance d'Alfred de Vigny,

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qu'en matière d'art ils étaient aux antipodes l'un de Tautre, et que, par exemple, celui-ci ne jurait que par Michel-Ang*e, et celui-là par Raphaël. Mais de ce que le poète de Marie ait été capable d^éteindre la torche de Barbier, il ne s'ensuit pas qu'il eût été capable de l'allumer. J'ai beau chercher dans toute son œuvre, je ne trouve pas, non pas même dans les Ternaires^ où il s'inspira visiblement du Dante, une note, un cri qui fasse songer à quelque pièce des ïambes. C'est que Brizeux fut, au naturel, un élégiaque et un doux, tandis que Barbier avait un fonds d'amertume qui, pour s'être adouci, n'en transpira pas moins dans toute son œuvre. Ouvrez seulement le livre de ses Souvenir s ^ vous verrez qu'il avait le croc dur, le trait méchant, et qu'il était né satirique ! Lamartine l'avait bien jugé. Un jour qu'ils causaient ensemble des ïambes, Lamartine dit à Barbier qu'il y avait trouvé l'œuvre d'un gallo-romain^

(( Cette appréciation me surprit, dit Barbier, mais en réfléchissant un peu, je lui répondis : Vous pourriez biei;i. Monsieur, ne point vous tromper ; ma race est du Midi, par ma mère, et du Nord, par mon père, en d'autres termes, ma mère était de la Saintonge et mon père de la Picardie. — La liqueur se ressent souvent du vase qui

Fa renfermée, ajouta Lamartine, oui, j'en ai jugé ainsi par la franche audace de votre pensée et par la netteté du contour de votre forme. — Je n'aurais guère songé à cette origine si vous ne m'en eussiez point parlé. »

x( Ma mère était de la Saintonge! » Savez-vous ce que Barbier entendait par là ? 11 voulait dire qu'elle était du pays d'Agrippa d'Aubigné. Et le fait est qu'il y a plus d'une affinité naturelle entre lui et le poète des Tragiques, D'abord, ils sont sortis tous les deux de la guerre civile; ensuite, Barbier avait dans sa tournure d'esprit et dans sa manière d'être quelque chose de protestant. C'était un huguenot de lettres. On ne lui connut que deux passions, mais très arrêtées et comme irréductibles: la haine de Napoléon et l'amour de ia liberté politique et religieuse. La haine de Napoléon, qui lui inspira peut-être ses plus beaux vers, lui ouvrit les portes de l'Académie au printemps de l'année 1869. La liberté religieuse lui dicta, en 1880, ses derniers iambes, car il en faisait encore dans ses moments de colère civique. Lisez ses Poésies posthu^ mes et dites-moi si ces vers ne sont pas véritablement indignés :

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