AUX SOI-DISANT REPUBLICAINS DE
La Liberté n'est pas une âpre crocheteuse
De serrures, de cadenas.
Une vile argousine en guerre furieuse
Contre des Carmes, des Oblats.
Au despotisme enté sur une ou trois cents têtes
Appartient ce sale métier, Celui d'aller troubler au fond de leurs retraites
Des gens qui ne font que prier, De les prendre au collet, de les mettre en la rue,
Comme un troupeau de malfaiteurs, Et de livrer leur robe à la noire cohue
Des voyous et des insulteurs.
La liberté du droit de tous est soucieuse
Et par tous lieux, sous tous climats Elle sait respecter la foi religieuse
Que son cœur même n'admet pas.
Honte donc aux fauteurs de cette politique
Qui, par d'imbéciles décrets.
Epouvante la France, et de la république
Va nous dégoûter à jamais !
Qu^on en pense ce qu^on voudra, ces iambes ne sont pas encore du Brizeux, s'ils ne sont pas du Barbier de derrière les fagots.
Et puisque je viens de faire allusion à rélection académique du poète des ïambes^ qu'on me permette d'en rapporter ici toutes les circonstances. Après cela nous connaîtrons tout Fhomme.
Quand fut suscitée la candidature d'Aug*uste Barbier à l'Académie, rétonnement fut universel. Qui se souvenait de Fauteur des ïambes? Il s'était
enfermé dans un tel silence, depuis le coup d'Etat, qu'il était oublié de ceux-là même qui, du jour au lendemain, devinrent ses patrons.
On a raconté que c'était M. Guizot qui avait eu la première idée de sa candidature académique. C'est une erreur. M. Guizot ne le connaissait même pas de nom, s'il faut en croire Sainte-Beuve. En tout cas, il ne l'avait jamais lu. Cela ne l'empêcha pas, quelques jours plus tard, de prendre hardiment son parti et d'édifier sur son compte tous ceux qu'il rencontrait, justifiant ainsi le mot de la duchesse de Broglie :
— Ce que Guizot sait de ce matin, il a l'air de le savoir de toute éternité
Le véritable inventeur de la candidature de Barbier fut le comte de Montalembert; encore, ne l'inventa-t-il pas tout seul. Depuis qu'il avait lâché le gouvernement de Napoléon III, Montalembert ne perdait aucune occasion de le combattre, pour se faire pardonner, sans doute, son adhésion scandaleuse à « la mesure de police un peu rude » du Deux- Décembre i85i'. Aussi, quand le fauteuil d'Empis devint vacant, chercha- t-il autour de lui, dans le monde des lettres, un homme détalent dont le nom fût désagréable aux Tuilerie,s. Sans avoir l'embarras du choix, il y en avait bien une demi-douzaine qui
AUGUSTE BARBIER LES « ÏAMBES
pouvaient faire des académiciens sortables; mais le comte de Montalembert tenait à ce que son candidat eût des principes religieux, et cette condition rendait le choix plus difficile.
Il en était là, quand il reçut, un matin du mois de décembre 1868, la visite du poète Edouard Grenier. La conversation étant tombée sur les prochaines élections académiques, Grenier prit d'abord la défense de Théophile Gautier, qui était sur les rangs et qu'appuyait, naturellement, le parti impérialiste, dont Mérimée et Sainte-Beuve (i). Mais
(i) Théophile Gautier avait toujours désiré être de l'Académie. Il disait un jour à Feydeau : « Je te prie de m'excuser pour cette faiblesse, mais je t'avoue sincèrement que j'aurais éprouvé un réel plaisir à me voir, comme on dit, « Tun des quarante ». 11 en est de l'Académie comme de la croix de la Légion d'honneur. On en plaisante quand on est jeune, on affecte de s'en moquer; on sait, on se répète et l'on répète autour de soi à satiété que cela ne signifie rien et ne prouve rien de faire partie de l'une et de porter l'autre. Cependant,quand on a le sentiment de sa valeur personnelle et qu'on sait qu'on n'a pas démérité, et surtout quand on voit que tous vos confrères, même ceux d'un moindre mérite, et spécialement ces derniers, sont invariablement choisis pour obtenir au moins l'une de ces deux distinctions, on ne peut s'empêcher de ressentir une certaine humiliation à s'en voir trop longtemps privé. , . L'Académie qu'il faut solliciter devrait être le premier corps littéraire de l'Europe, et elle pourrait l'être, en effet malheureusement, par la faute de la vanité humaine, elle est devenue insensiblement une sorte de club ou de salon poHtique. On y reçoit toute sorte de gens, excepté des littérateurs, des avocats, des princes. Tout cela ne fait rien; il n'y en a pas moins quelque chose de blessant pour un homme de lettres qui occupe une certaine position dans l'esprit du public, de ne jamais en faire partie. L'entêtement que je mets à recommencer mes visites à chaque nouveau fauteuil vacant n'a pas d'autre cause. Tu me diras que de Balzac n'était pas académicien, que George
Théophile Gautier avait le malheur d'être le bibliothécaire de la princesse Mathilde. Montalembert déclara à Grenier qu'il ne voterait jamais pour lui.
— Eh bieni dit Grenier, prenez un autre poète; j'en sais un qui ne sera pas agréable aux Tuileries.
— Et lequel ? fit Montalembert.
— L'auteur des ïambes^ Auguste Barbier.
— Mais il est mort !
— Nullement; il n'est qu'oublié. Je Tai vu hier encore : il était en parfaite santé.
— Mais alors, s'écria Montalembert, c'est bien l'homme qu'il nous faut, celui qui a dit :
Je n'ai jamais chargé qu'un homme de ma haine : Sois maudit, ô Napoléon !
Voilà le vrai candidat de l'opposition, le digne successeur d'Empis*
Le lendemain, tous les meneurs de l'Académie, tous ceux qui étaient hostiles à l'Empire, Guizot et Thiers en tête, adoptaient la candidature de Barbier, qui ne se douta jamais du coup d'épaule que
Sand et le grand Dumas ne le seront jamais ni l'un ni l'autre, je n'en suis que plus disposé à le devenir. Encore une fois, je te fais simplement ici l'aveu d'une faiblesse. Que veux-tu? On n'est pas parfait. »
{Théophile Gautier , par Ernest Feydeau, p. 3o6.)
AUGUSTE BARBIER LES (( ÏAMBES
lui avait donné son futur exécuteur testamentaire (i).
Cependant, Barbier hésitait à se mettre sur les rangs, à cause de Gautier qu'il aimait beaucoup. Avant d'accepter Thonneur qu'on lui faisait, il alla consulter Sainte-Beuve, avec qui il était en froid depuis de longues années, sans qu'il y ait eu jamais rien de bien grave entre eux. Barbier, qui avait conscience de sa valeur, en voulait à Sainte-Beuve de n'avoir jamais parlé de ses productions littéraires après les ïambes et // Pianto. Sainte-Beuve, que la politique avait éloigné de ses camarades du Cénacle, en voulait à Barbier de son intransigeance républicaine et peut-être aussi de son amitié pour Alfred de Vigny, qu'il avait affirmée, trente ans durant, en toute occasion, — car Vigny, je dirai pourquoi un jour, était devenu, ^ partir de l'année i835, la bête noire de Sainte-Beuve. Cependant, le critique des Lundis avait gardé une très haute estime pour le talent et la personne de Barbier. Un jour (c'était au mois de septembre 1862) que la princesse Mathilde avait été mystifiée par un homonyme du poète des ïambes^ Sainte-Beuve lui écrivit en ces termes :
(i) Edouard Grenier, Souvenirs littéraires ,
<( Ce que vous me dites d'Auguste Barbier est bien fait pour m'étonner, et je ne doute pas, princesse, que vous n'ayez eu affaire là à un de ces hommes qui se donnent pour ce qu'ils ne sont pas. Auguste Barbier, le vrai, l'auteur des ïambes^ est un petit homme, court et gros, très myope, très bien mis habituellement, fils de notaire et, par conséquent, riche ou très à l'aise, ayant passé l'âge des folies et n'en ayant jamais fait, même en temps utile; tout occupé d'art, de lecture, n'ayant jamais retrouvé la belle veine qu'il n'a rencontrée qu'une fois; poète de hasard, mais poète; enfin, je le sais digne de caractère, et quoique, depuis des années, ses yeux myopes l'empêchent régulièrement de me reconnaître quand il me rencontre, et qu'il ne me rende jamais mon salut, je n'ai pas cessé de l'estimer et de le considérer comme des plus honorables... (i) »
Si Barbier avait pu lire ces lignes^ je pense que, dans ses Souvenirs^ il se serait montré nioins dur pour Sainte-Beuve.
Celui-ci fut donc quelque peu surpris de recevoir sa visite; il le fut davantage encore lorsqu'il en eut appris l'objet. Sa surp^se passée, il essaya de le convaincre qu'il n'avait aucune chance d'être élu
(i) Lettres à la Princesse.
AUGUSTE BARBIER LES (( ÏAMBES
et de lui faire comprendre que son intérêt même lui commandait de s'efFacer devant Théophile Gautier.
— Cela vous fera une voix déplus, lui disait-il, quand il vous plaira de vous représenter.
Barbier aurait pu lui répondre qu'il avait autant de titres que Gautier etqu'«unbon tiens vaut mieux que deux tu l'auras » ; mais, du moment qu'il était venu prendre conseil de Sainte-Beuve, il ne pouvait guère faire autrement que de suivre son avis.
Il le quittait donc bien résigné à décliner toute candidature en concurrence avec Gautier, lorsque Sainte-Beuve, se ravisant tout à coup, lui cria, du haut de son escalier, au moment où il avait déjà un pied dans la rue :
— Après tout, vous feriez peut-être bien de vous présenter : on n'est jamais sûr de rien, en fait d'élection !
Barbier ne se le fit pas dire deux fois. En sor^ tant de chez Sainte-Beuve il courut chez M. de Montalembert... et Fintrigue de la comédie commença aussitôt.
Barbier était lié, depuis longtemps, avec Victor de Laprade ; la publication tapageuse des Muses d'Etat et des Poèmes Civiques n'avait fait que resserrer ce lien. Victor de Laprade conseilla à
Barbier d'aller voir M^^ Lenormant qui, grâce à sa parenté avec M"^^ Récamier, dont elle entretenait pieusement le noble souvenir, avait beaucoup de crédit dans le monde académique. Gela lui était d'autant plus facile que sa mère Favait conduit plus d'une fois, dans sa première jeunesse, chez M"^® Récamier, du temps qu'elle habitait la rue d'Anjou-Saint-Honoré. M^^« Lenormant fit le meilleur accueil au poète des ïambes et lui promit son concours le plus absolu (i). Mais il n'avait pas encore partie gagnée, car la princesse Mathilde agissait, de son côté, en faveur de son bibliothécaire, et Sainte-Beuve et Mérimée, aidés de M. de Sacy, menaient une campagne enragée dans le même sens et aux mêmes fins (2). Seulement, Théophile Gautier avait contre lui quelque chose que l'on passe difficilement sous la Coupole : il avait contre lui, non pas précisément ses mœurs, mais celles de Mademoiselle de Maupin.
(1) Renseignements fournis par Ch. de Loménie.
(2) « Mérimée, dit Jules Troubat^ avait fait le voyage exprès de Cannes à Paris pour voter pour Théophile Gautier. Il avait déjeuné la veille avec Fempeceur, qui l'avait remercié et félicité de son zèle à venir voter pour son candidat à lui, M. de Champag-ny . — «Non sire, avait répondu Mérimée, je ne puis pas voter pour un clérical. » Il me chargea de le répéter à Sainte-Beuve, ajoutant que l'empe. reur, après tout, n'y tenait pas plus que cela, puisqu'il avait paru plutôt indifférent à ce qu'il lui avait répondu. »
(Théophile Gautier et Sainte-Beuve, dans le Temps du 5 juillet 191 1.)
AUGUSTE BARBIER LES <( ÏAMBES
Quoi qu'il en soit, la bataille s'engagea dans ces conditions et elle fut d'autant plus chaude que l'Académie avait trois élections à faire le même jour, 29 avril 1869.
La première, en remplacement de M. Viennet, était réservée à M. d'Haussonville. C'était une élection toute politique. M. d'Haussonville passa au premier tour de scrutin, au nez et à la barbe du parti impérialiste, qui n'avait trouvé personne à lui opposer.
La seconde élection, en remplacement de M. Berryer, donna lieu à une lutte épique entre les partisans de M. de Ghampagny et ceux de M. Duvergier de Hauranne, et décida du sort de la troisième, qui devait être celle de Barbier.
M. de Ghampagn}^, candidat présumé de l'empereur, était surtout, à l'Académie, le candidat de la fraction catholique. Il était patronné par Guizot et Mgf Dupanloup, qui patronnaient également Auguste Barbier.
La candidature de M. Duvergier de Hauranne était soutenue, au contraire, par l'élément voltairien ou libéral de la Compagnie, par Tliiers, Mignet, de Rémusat, Prévost-Paradol, etc. Ges messieurs, qui n'avaient aucune prévention contre le talent et la personne de Théophile Gaiilierj se déclaraient
LE CÉNACLE DE JOSUPli DELOKME
prêts à voler pour lui, si ses partisans s'engageaient à assurer^ par leurs voix, Télection de Duvergier de Hauranne. Mais cette combinaison si simple n'eut pas rheur de plaire aux patrons de Gautier. Guizot leur ayant fait entendre qu'en votant pour M. de Champagny ils assureraient l'élection de leur candidat, ils lâchèrent Duvergier de Hauranne, ne se doutant pas qu'ils lâchaient la proie pour l'ombre. Et, en effet, quand vint le tour de la troisième élection, tous les partisans de Duvergier de Hauranne votèrent, comme un seul homme, pour Auguste Barbier qui battit Gautier, au quatrième tour de scrutin, par dix-huit voix contre quatorze.
On juge de la déception du parti impérialiste. Il s'attendait si peu à cet échec que les amis de Gautier, la princesse Mathilde en tête, s'étaient réunis à l'institut, dans l'appartement de M. de Secy, pour apprendre plus tôt la bonne nouvelle.
Quand, après le dernier scrutin, le nom de Barbier fut proclamé, Sainte-Beuve s'écria, en regardant M. Legouvé, qui avait combattu la candidature de Gautier :
— Après tout, je m'en console; c'est toujours un poète !
Mais la princesse Mathilde n'en prit pas si facilement son parti, car elle savait qu'au fond c'était
AUGUSTE BAflBIEa LES (C ÏAMBES ))
elle qu'on avait visée en faisant échec à Théo. Elle entra dans une colère folle et dit, en prenant congé de M. de Sacy :
— C'est la dernière fois que je mets les pieds dans cette maison !
Un quart d'heure après, Sainte-Beuve ayant rencontré, dans la rue de Seine^MM. Rouher et de la Valette qui revenaient du Luxembourg*, s'arrêta pour causer avec eux et dit à M. Rouher :
— Voilà ce que, sur un désir de l'empereur, les amis de Gautier viennent de faire : ils ont eu plus de confiance en M. Guizot qu'en nous; nous votions pour M. Duvergier de Hauranne, et nous étions sûrs de faire triompher aussi Gautier... L'empereur a voulu que l'on votât pour Champagny ; eh bien ! il Ta, son candidat, mais c'est celui du parti clérical, et nous avons échoué avec Gautier.
M. Rouher se contenta de hausser dédaigneusement les épaules.
— Il ne reste plus à l'empereur, répondit-il, qu'à ne pas s'occuper désormais des élections académiques : il ne recevra plus les récipiendaires!...
L'émotion de Sainte-Beuve, sa vivacité, dit Jules Troubat, étaient inexprimables...
Le matin, en traversant le pont des Saints-Pères, ayant remarqué, pour la première fois, l'effigie
LE CÉNACLE DE JOSÉPH DELOl\ME
équestre de Napoléon III par Barye, qu'on avait collée comme une pièce de cent sous au-dessus du guichet du Louvre, il avait dit à son secrétaire ces paroles prophétiques :
— Vous verrez cela arraché par le peuple avec colère (i).
Le 4 Septembre, en effet, n'était pas loin, mais Sainte-Beuve ne devait pas le voir. Et Théophile Gautier ne fut jamais de TAcadémie.
(i) Sainte-Beuve, Souvenirs et Indiscrétions.