CHAPITRE IX
SAINTE-BEUVE AU <( NATIONAL
Sa rupture avec Victor Hugo
I. — Sainte-Beuve après 1830. — Ses conflits intérieurs, ses hésitations. — Une lettre de lui à Emile Zola. Il fait alliance avec Pierre Leroux et suit Ch. Magnin au NatiO' nal. — Sa colère contre ses anciens camarades du Globe. ' — Les sociétés secrètes sous Louis-Philippe. — Sainte- Beuve s'affilie à la société des Droits de V homme. — Son rôle dans cette société, d'après Mme Glaire Brunne, — Ses relations avec cette femme. — Ce qu'il écrivait d'elle un jour à Mme du Gravier. -— L'attentat de Bergeron contre le roL Louis-Philippe. — Sainte-Beuve fut-il parmi les conspirateurs ? Le procès Bergeron . — Sainte-Beuve rompt avec Armand Garrel.
lî . — Une lettre inédite de Sainte-Beuve à Villemain . — Gomme quoi, au mois de janvier 1830, il songeait à quitter la France. — Ses rapports avec Victor Hugo après 4830. — Son opinion sur Notre-Dame de Paris , — Il se rencontre dans ce jugement avec Lamartine et Lamennais. — Les représentations du Roi s^ amuse et de Lucrèce Borgia, — Gustave Planche rompt en visière avec Victor Hugo. — La princesse Négroni. — Le vase fêlé se brise. — Rupture définitive des deux amis après Marie Tador.
Dans Touvrage que j'ai publié, en 1904, sur
Sainte-Beuve (i), d'aucuns ont été surpris de ne rien trouver concernant son passage au National et sa liaison avec Armand Carrel. Ce n'est pas, je le déclare bien vite, que j'aie méprisé le moins du monde cette période si intéressante, quoique très courte, de sa vie publique, mais elle est si trouble que, hier encore, je n'y voyais pas clair, et je me suis fait une règle de ne parler que de ce que je sais bien. Or, Sainte-Beuve écrivait à Emile Zola, le 10 février iSBy : « Quant à ce qui m'arriva, après juillet i83o, de croisements en tous sens et de conflits intérieurs (Saint-Simonisme, Lamennais, National)^ je défie personne, excepté moi, de s'en tirer et d'avoir la clef ; encore se pourrait-il bien que, si je voulais tout repasser nuance par nuance, j'en donnasse ma langue aux chiens (2). »
(1) Sainte-Beuvey son esprit, ses idées, ses mœurs, 2 volumes au Mercure de France.
(2) «... Ma jeune inspiration en ces années i83o-i834> écrivait-il en 1868 au bas d'une page de son portrait de Sénancour, caressa indifféremment bien des systèmes. J'avais le cœur malade, le cœur souffrant, en proie à la passion, et pour me distraire ou m'étourdir, je jouais à tous les jeux de l'esprit. Je m'y portais ardemment, très sincèrement sur l'heure, sans arrière-pensée ni calcul; mais c'était ainsi. On trouverait à un endroit de Volupté (chap. xi et xii) une image de la même disposition morale avec transposition de noms selon les dates, lorsque Amaury, pour donner le change à la passion qui le possède, se livre à toutes les curiosités de l'esprit et se prend tour à tour et presque à la fois aux systèmes de La Marck, de Saint-Martin, etc. » (Portraits contemporains, t. I, p. 170.)
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Voilà qui n^était pas précisément, on en conviendra^ pour encourager l'historien qui se pique d'être exact et bien informé.
Cependant ma curiosité ne cessait d'être éveillée de ce côté, et comme à force d'étudier quelqu'un, si compliqué soit-il, on arrive presque toujours à le démêler, à le pénétrer jusqu'au fond, je me disais qu'un jour ou l'autre la fortune finirait bien par me livrer quelques documents qui me donneraient la clef de tout ce qui arriva à Sainte-Beuve dans la période comprise entre la révolution de Juillet et sa sortie du National (i834). L'événement justifia mes prévisions. Je suis suffisamment documenté aujourd'hui pour « tout repasser nuance par nuance et sans donner ma langue aux chiens ».
Les journées de Juillet avaient surpris Sainte- Beuve à Honfleur, chez son ami Guttinguer, occupé de 51a rédaction du roman à' Arthur, Il était arrivé à Paris après la bataille et, pour se consoler de ne pas s'être fait tuer comme Farcy sur les barricades, il s'était battu en duel avec Dubois, son maître, sous un parapluie, pour ne pas être mouillé, car il pleuvait, et avec des pistolets conquis par le poète Fontaney sur le cadavre d'un gendarme ! Combat héroï-comique demeuré légendaire ! En même
temps il s'associait avec Pierre Leroux pour diriger le Globe^ devenu l'organe officiel des Saint- Simoniens. Non qu'il eût embrassé la religion du Père Enfantin ; sa conversion au catholicisme était de date trop récente, et les yeux de la Muse des Consolations qui avaient fait ce miracle avaient infiniment plus de charmé pour lui que ceux de la déesse de Ménilmontant ou de la petite chapelle de la rue Taitbout. Mais la révolution de i83o l'avait complètement désemparé. D'abord il avait perdu sa place au foyer de Victor Hugo, transporté tout à coup par la jalousie du poète des Orientales à l'autre bout de Paris, et il ne pouvait plus voir qu'en cachette et de loin en loin celle qui lui avait ouvert le cœur à la religion et à l'amour. Premier chagrin. Ensuite ses camarades du Globe l'avaient oublié dans la curée qui avait suivi l'avènement de Louis- Philippe, d'où son mécontentement et son pacte d'alliance avec Pierre Leroux (i). Enfin, comme le
(ï) Il écrivait à Viôtor Pavie, le 17 septembre i83o : « Que vous dire, mon cher Pavie ! Je n'étais point ici pendant la Révolution, je suis arrivé d'Honfleur, trop tard, car mon lot était de mourir d'une balle honorablement, mais il est écrit que je manquerai en tout à ma destinée! Cela m'a jeté bien loin des romans» de la poésie; mon ardeur de| politique m'a repris et je suis depuis plus d'un mois au Globe, jetant de l'âpre et sombre doctrine. Je crois avoir à me plaindre de mes amis du Globe qui m'ont été très peu bienveillants dès l'origine de leur fortune ; le pouvoir gâte les hommes dès qu'ils y tombent. » ( Victor Pavie, sa jeunesse e4 ses relations littéraires.)
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curieux chez lui ne perdait jamais ses droits, en s'affiliant au Saint-Simonisme il avait surtout pour but de se rendre compte de visu comment se fonde une relig*ion, si tant est que le Saint-Simonisme ait jamais été à proprement parler une religion.
« C'est dans ces dispositions morales, écrivait-il à Victor Hugo au mois de mars i83i, que les idées saint-simoniennes me sont survenues ; distraction puissante ; je m'y suis livré ; le rapport qu'elles avaient avec mes variations et mes égarements antérieurs était déjà un bien ;j'ai cru y voir un dernier progrès, une assiette, un couronnement à ma vie si agitée et toujours croulante. J'ai par moments beaucoup de doutes, non pas sur tel ou tel point en particulier, mais sur tous ces systèmes généreux qu'on croit répondre à la loi des choses, et j'ai des quarts d'heure de scepticisme absolu et universel. Vous auriez par là une large prise sur moi-; mais pour me ramener où j'étais vis-à-vis de vous, mon ami, à ce que je regretterai éternellement, que faire (i) ? »
A peine avait-il goûté au lard de la ratière saintsimonienne, qu'il eut soif. . . d'autre chose.
Justement Carrel, qui dirigeait le National^ était
(i) Revue de Paris ^ du i®»" janvier igoB, Lettres de Sainte-Beuve à Victor Hugo.
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en train d'évoluer vers la République. Sans être positivement républicain, Sainte-Beuve était fort irrité contre le nouveau régime qui n'avait pas su utiliser son talent et sa bonne volonté. Armand Carrel, ayant appris qu'il était libre, lui demanda sa collaboration, et Sainte-Beuve, qui se vantait d'avoir déroyalisé Victor Hugo dans le journal de Pierre Leroux, passa avec armes et bagages au National, où il se signala tout de suite par des articles « d'un sans-culottisme effrayant ». Le mot est d'Auguste Barbier (i).(( Nous irons, disait-il un jour, ramasser dans le sang des échafauds le testament des vieux révolutionnaires ! » renchérissant ainsi sur Alfred de Vigny qui, le soir de la première représentation. à' Hernanij s'écriait en pleine salle de la Comédie- Française : « Aux fureurs littéraires qui m'agitent, je comprends les fureurs politiques de 98! »
Tant il est vrai que le soleil de Juillet avait rendu tout le monde romantique un peu fou.
De ce langage révolutionnaire à l'idée de s'affilier aux sociétés secrètes il n'y avait qu'un pas. Sainte-Beuve le franchit comme tant d'autres. Les sociétés secrètes étaient nombreuses alors. La plus célèbre et la plus redoutable de toutes était celle
(i) Souvenirs personnels. — C'est^par Ma^nin que Sainte-Beuve se laissa entraîner chez Carrel. (Lettres de Sainte-Beuve à Victor Pavie, du 27 octobre i83[.)
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des Droits de rhomme, qui comptait à Paris plus de quatre mille membres et qui se vantait d'être une société mère de plus de trois cents associations obéissant au même mot d'ordre et à la même direction. Parmi les membres du comité directeur, on remarquait des légitimistes comme Aubry de Puyraveau, Voyer d'Argenson, de Kersausie, député, et des républicains comme Godefroy Cavaignac, Trélat, Guinard, etc. Elle était divisée en sections qui portaient chacune un nom significatif : Robespierre, Marat^ Babeuf, Louuet, 21 Janvier, l'Abolition de la propriété mal acquise, la Guerre aux châteaux, etc., etc. Naturellement le but plus ou moins avoué de toutes ces sociétés secrètes était d'amener la chute de Louis-Philippe, par tous les moyens, même les plus criminels.
Sainte-Beuve, entraîné par ses camarades de la Tribune et du National — car, tout en lui faisant concurrence, Armand Marrast fraternisait avec Armand Carrel — Sainte-Beuve, dis-je, s'affilia à la Société des Droits de rhomme, et, si l'on s'en rapporte au document que je publie ci-dessous, après avoir guerroyé longtemps contre le trône, peu s'en fallut qu'il ne devînt rigicide.
Ce document, que je tiens de M. le comte d'Haussonville, est une sorte de mémoire rédigé sur des
notes de Sainte-Beuve ou, après une conversation avec lui, par une femme qui a traversé sa vie, de i835à i84o, mais n'y a laissé aucune trace appréciable. Elle était du Berri, comme George Sand, et se nommait M^® Marbouty, mais comme elle avait des prétentions littéraires, elle avait pris le pseudonyme de Claire Brunne, qu'elle justifiait par la couleur de sa peau. Elle ne manquait pas, du reste, d'un certain talent d'amateur. Elle a laissé un petit volume de poésies et plusieurs romans, dont Fausse Position, qui ne sont pas plus mauvais que beaucoup d'autres (i), et M. le comte d'Haussonville a publié dans son livre sur Sainte-Beuve quelques lettres du g'rand critique à elle adressées, qui prouvent qu'elle jouissait à ce momeht-là de sa confiance (2).
(1) Elle a publié aussi une série de portraits au sujet desquels Bérang-er lui écrivait, le i4 décembre i85i :
« ...Vous avez, Madame, le talent des portraits, et quelquefois il m'a semblé reconnaître les originaux dont votre plume exereée a peint les caractères dans vos Trois Epoques. » (Gorresp. de Déranger, t. IV, p. 1 17.)
(2) n écrivait un jour (1847) ^ son sujet à M™e du Gravier: « ... Vous me rappelez, Madame, des souvenirs déjà anciens, et qui, il est vrai, ne sont plus très vifs et ne l'ont jamais été. M'^^ Marbouty a certainement de l'esprit, mais quand je l'ai connue d'abord, elle en avait déjà la prétention et elle n'avait plus cette première beauté qu'on devinait pourtant dans un passé non encore éloigné. Il y avait à cette fin de beauté et à ce" commencement de bel esprit un certain petit charme, qui, du reste, n'est jamais devenu bien puissant sur moi. Ce n'est pas de ce côté que ma vie était en danger d'échouer et qu'elle eût aimé faire naufrage. . . » {Revue latine du 26 août 1900. Lettres inédites de Sainte-Beuve à M^^^ du Gravier pubhées par M. G. Michaut.)
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Mais à Tépoque où M^^ Claire Brunne fréquentait Sainte-Beuve, elle était connue surtout pour sa liaison avec Balzac, qui Temmena à Turin, en i836, et lui lut, en 1889, les deux premiers actes de V Ecole des Ménages (i). Je crois même qu'elle lui a inspiré un volume de la Comédie Humaine, Cependant elle était assez répandue dans le monde, si Ton s'en rapporte à la note suivante que je trouve dans la Mode de 1837.
(( Il faut mettre au nombre des soirées fashion nables de la semaine (février 1887) celle de la vicomtesse de L...; là, on n'a ni joué, ni dansé, et cependant les heures ont été rapides. Il est vrai que M'ie Elise Moreau (2) a dit de ses vers, et que ]\|me (Je Marbouty a lu un épisode d'un grand ouvrage qu'elle publiera bientôt et qui traite de la destinée des femmes. Ce fragment est rempli d'aperçus fins et ingénieux. »
Mais revenons à Sainte-Beuve.
On se souvient qu'au mois de novembre 1883 un coup de pistolet fut tiré sur le Pont-Royal, au
(1) Lovenjoul, Autour de Balzac^ pp. i53 et 174.
(2) Jeune poétesse que Lamartine avait lancée et dont Ballanche disait dans une lettre du i4 niai i835 adressée àM^^ d'Hautefeuille : « J'ai entendu M^'^ Moreau, cette jeune Muse de Niort dont l'étoile brille en ce moment sur l'horizon de Paris. Cette jeune Muse n'a pas un beau visag-e, mais elle a un beau mouvement poétique. » (Alfred Marquiset, Ballanche, et il/™» d'Hautefeuille, i vol. in- 18, chez Champion, 191 1.)
moment où le roi Louis-Philippe se rendait à la Chambre des députés pour l'ouverture de la session, et qu'un étudiant en droit nommé Bergeron fut arrêté quelques jours après, comme étant Fauteur présumé de Tàttentat.
D'après le mémoire de M"^^ Claire Brunne que j'ai eu sous les yeux, Sainte-Beuve aurait trempé dans ce complot.
« Je me suis déclaré pour le coup de pistolet, aurait-il dit à M^^ Claire Brunne ; je n'ai jamais été désigné pour le tirer. J'étais tropchétif de corps alors, je n'aurai^ pas osé me présenter. Mais j'ai entraîné à cet avis plusieurs de ceux qui m'entendaient. C'est de cette époque que j'ai été soulevé, que j'ai pris au National une position forte. Ma parole y était écoutée. On prenait mon avis. Je fus de ceux qui organisèrent le mouvement.
(( Le sort désigna Bergeron, le plus jeun^ de nous tous. Il avait vingt et un ans. Sa taille était moyenne ; c'était un bon garçon, instruit, franc, généreux, sans ^vanité, sans ambition, robuste et décidé comme un paysan — un caractère droit, une nature énergique, taillée à l'antique, en fait d'opinion.
« Nous étions au National, à cette époque, tous très déterminés. Nul de nous ne consentait à accep-
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ter le résultat de la révolution de Juillet qui avait trompé nos espérances.
« Chaque soir nous nous réunissions, cherchant les moyens d'arriver à détruire le pouvoir, pour le reconstituer selon nos idées, libérales alors, devenues démocrates depuis. Dans ce but, chacun de nous émettait ses idées, les discussions à ce sujet animaient et exaltaient nos passions.
« Armand Carrel avait dit un jour : « Un coup de pistolet peut changer tout cela ! » — C'en fut assez pour nous autoriser à proposer cet expédient.
(( Repoussée d'abord, cette idée revint. Elle fut discutée : plusieurs de nous s'offrirent à essayer. Armand Carrel condamnait ce moyen, mais on arriva à se compter. Nous étions douze au National déterminés à agir et soutenant cette idée. J'étais du nombre par l'opinion. On en vint à décider que les douze volontaires tireraient au sort celui qui devrait essayer. On dut, sur les douze, tirer d'abord trois noms, puis sur les trois celui qui devrait agir. Mon nom sortit, dans les trois premiers noms tirés, et celui de Bergeron fut le dernier.
« Il fut heureux d'être désigné. Il faisait volontiers le sacrifice de sa vie. Le jour de l'attentat tous nos amis s'étaient groupés près de lui, afin de le faire se sauver ; tous se sont énergiquement
employés à le faire reconnaître innocent, car tous avaient juré (coûte que coûte) de le venger, s'il était condamné.
« Il échappa, presque forcément. Le pouvoir comprit le danger d'une condamnation en pareille circonstance ; il fut acquitté. Mais il paya cher ce grand dévouement. Il a été traqué toute sa vie par la police d'alors, sa carrière a été barrée, et ce grand caractère s'est usé dans de petites luttes d'existence dans l'isolement et le déclassement.
(( La mort de Carrel et la dispersion de ses associés au National ont changé les chances de la vie de Bergeron. Il était pauvre et dans les journaux où il était signalé il a dû s'effacer.
« Sa vie privée a été dominée et tourmentée systématiquement par ce coup d'éclat. On l'a toujours craint. Personne au pouvoir n'ignorait sa valeur. On ne lui pardonnait pas (i).
« Moi-même, j'ai été longtemps surveillé, et les difficultés de la première moitié de ma vie littéraire me sont venues de cette malheureuse affaire. »
(i) Gela est si v^ai qu'à' différentes reprises Emile de Girardin lai fît asséner dans la Presse quelques coups de bâton pour l'empêcher de remonter sur l'eau. Ouvrez ce journal à la date du 2-3 novembre i84o et du 6 du même mois, vous verrez que Bergeron attaqua Émile de Girardin dans sa loge au théâtre et lui envoya ensuite ses témoins qui, d'ailleurs, furent éconduits.
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Ici s'arrêtent les confidences que Sainte-Beuve aurait faites à M"^® Claire Brunne. Quelle foi convient-il d'ajouter à ce récit? C'est ce que je vais examiner en m'efforçant de saisir toutes les nuances qui s'entrecroisaient alors dans l'esprit du Protée moitié politique et moité religieux qu'était devenu notre Joseph Delorme (i).
Et d'abord je le dis tout de suite, si Sainte-Beuve conspira à un moment donné avec Bergeron contre la vie du roi Louis-Philippe, je doute qu'il ait été pour quelque chose dans le soi-disant attentat du Pont-Royal. Il ressort, en effet, pour moi des débats de la Cour d'assises que ce fut un coup monté par la police, à l'instigation probablement deM.Thiers qui, non content d'avoir fait arrêter à Nantes la duchesse de Berry, voulait avoir à Paris ses grandes journées afin de pouvoir sauver l'ordre et la société. Mais de ce que Bergeron ne paraît pas avoir été l'auteur du coup de pistolet du 19 novembre 1882, il ne s'ensuit pas le moins du
(i) Mais je dois déclarer ipi que M™^ Glaire Brunne m'est suspecte. Voici pourquoi. Je me souviens d'avoir lu je ne sais où qu'à une certaine époque de mauvais bruits coururent sur elle dans Paris. On racontait alors qu'elle avait demandé une audience au roi Louis- Philippe afin de lui livrer certains papiers compromettants pour quelques-uns de ses ministres, et que dans cette audience, après lui avoir pris des mains ces fameux papiers, le roi les avait jetés au feu devant elle, en lui disant : <« Sachez, Madame, qu'il y a des choses qu'on doit être heureux d'ignorer ! n
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monde qu'il n'ait jamais conspiré contre le roi, ni que Sainte-Beuve n'ait pas joué dans la coulisse le rôle actif dont parle M"^^ Claire Brunne.
— N'avez-vous pas dit que le roi mériterait d'être fusillé? demandait le président de la Cour d'assises à Bergeron.
— J'ai pu le penser, répondait celui-ci, mais le dire avec une sorte de fanfaronnade, cela n'est pas dans mon caractère... Nous n'estimons pas le roi assez haut, nous ne le jugeons pas un ennemi assez puissant, s'il venait à être renversé, pour lui ôter la vie.ïsfous le renverrions avec sa fortune où bon lui semblerait.
C'était avouer implicitement que Ton conspirait et qu'on n'attendait qu'une occasion pour agir. Quant à Sainte-Beuve, ce qui m'autorise à croire qu'il ne répugnait pas, lui non plus, aux voies et moyens révolutionnaires, c'est l'horreur que le National inspirait à sa mère et la peur que lui causait Armand Carrel. Quand celui-ci venait chez elle pour voir son fils, elle aurait aimé autant voir le diable en personne. M"^^ Claire Brunne raconte, à la suite de son mémoire, que la mère de Sainte- Beuve lui avait défendu de paraître devant elle ainsi que Bergeron, après le procès de ce dernier. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'Armand Carrel espaça de
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plus en plus ses visites, et qu'en i834 Sainte-Beuve lui faussa tout à coup compagnie pour une raison qui n'était en somme qu'un prétexte. Je crois, en effet, qu'il n'a dit que la moitié de la vérité en prétendant avoir quitté le National à cause du bruit fait autour de son article sur Ballanche, et qu'en se séparant d'Armand Carrel il voulut surtout tranquilliser sa mère. Gomme toutes les bourgeoises qui savent le prix de l'argent et qui ont souci de l'avenir de leur fils, la mère de Sainte-Beuve l'avait vu avec chagrin sacrifier ses études de médecine à la littérature, et elle ne cessait de lui faire la guerre pour qu'il prît une position fixe, disant qu'il ne se marierait jamais sans cela. Quand il alla habiter, après r83o, dans le passage du Commerce, son inquiétude devint plus grande encore, et elle disait un jour, en pleurant, à la maîtresse d'hôtel de ce passage « qu'elle aurait mieux aimé avoir donné le jour à un maçon ».
II faut bien reconnaître aussi que la lecture du National n'était point pour la rassurer. Depuis le i^^ janvier 1882, il n'y était question que de procès, de duels et d'attentats. Procès des Saint-Simoniens ; procès des accusés des 5 et 6 juin; procès de Chateaubriand, procès du /îoi s' amuse de Victor Hugo ; procès de la Tribune et du National, Duels de Carrel
avec Roux-Laborie, de Beauterne avec Nettement, d'Eugène Brifault avec Barbot de la Trésorière ! Et par là-déssus le choléra^ qui faisait des milliers de victimes !...
Voilà donc pourquoi Sainte-Beuve rompit avec Armand Carrel. Mais comme il ne quittait un maître que pour en prendre un autre, il passa du joug de Carrel sous le joug de Lamennais^ qui ne valait guère mieux, politiquement parlant. Un moment même il subit les deux à la fois, car il était encore au National quand il suivait les conférences de Juilly (i) et même quand il corrigeait les épreuves des Paroles d'un croyant, A plus forte raison quand il écrivit Volupté, Et à ce propos avez-vous remarqué que, dans la irame mystique de ce roman^ il y a une histoire de conspiration et que, dans la nouvelle énigmatique de Madame de Pontivy qu'il publia en 1887, héros, M. de Murçay, eât lui
(i) Il écrivait à l'abbé Gerbet au mois de novembre i83i : « Je remets à l'amitié et aux bons soins de Monsieur l'abbé Gerbet quelques questions dont nous avons parlé hier pour qu'il veuille bien les adresser à M. de Lamennais frère. Il serait bien bon d'insister pour une réponse assez prompte, et aussi précise et développée que possible. J'irai le voir au premier jour et recommencer nos salutaires conversations et embrasser M. de Lamennais avant son départ et M. Lacordaire.
« Tout à lui de cœur.