PROLOGUE
Tout destin est scellé de quatre sceaux : l'orgueil, La lutte, le doute et le deuil.
VICTOR HUGO (i).
Que plus tard, dans une lettre à M.Albert Gaise, du 20 mars 1867, il ait déclaré (( n'attacher aucune importance aux questions généalogiques et que, s'il avait le choix de ses aïeux, il aimerait mieux avoir pour ancêtre un savetier laborieux qu'un roi fainéant », cela s'explique sans peine. En 1867, après le retentissement des Misérables, qui avait fait pénétrer son nom jusque dans les dernières couches de la société, Victor Hugo avait plutôt intérêt à montrer avec fierté au peuple — tels Murât et le maréchal Ney — le modeste atelier d'où son père était parti. C'est toujours la veille chanson. Quand on est obscur et qu'on veut attirer sur soi le regard des grands, on se fabrique volontiers des quartiers de noblesse. La renommée vient-elle à vous prendre, on n'a plus besoin d'aïeux, et l'on ditj comme Alfred de Vigny dans V Esprit pur :
C'est en vain que d'eux tous le sang m^a fait descendre ; Si j'écris leur histoire, ils descendront de moi.
Encore Victor Hugo fit-il sonner très haut toute sa vie qu'il était fils d'un général de l'Empire, en
(i) Ce liyre unique appartient aujourd'hui à M. Louis Barthou, qui m'a communiqué le texte de la page en question.
quoi, d'ailleurs, il eut grandement raison, — car ce général était, lui aussi, le fils de ses œuvres, et il n'avait pas volé la gloire dont son nom était couvert. 11 avait même donné à Victor une belle leçon de modestie en écrivant en tête de ses Mémoires qu'il devait le jour « à d'honnêtes gens, dont rien n'égala mieux les vertus que l'excellente réputation qu'elles leur méritèrent ».
Engagé volontaire en 1788, à l'âge de quatorze ans, Joseph-Léopold-Sigisbert Hugo arriva, en 1793, en Vendée avec le grade d'adjudant-major. Pour en imposer davantage aux représentants en mission, il s'était afFublé du prénom de Brutus et signait de la sorte ; mais ce Brutus de contrebande était loin d'être sanguinaire. Partout où il passa, il se signala au contraire par sa bravoure et son humanité envers les vaincus. A la bataille de Vihiers, qui dura trois jours, il arrêta, pendant quelques heures, avec cinquante hommes, un corps ennemi fort de 6.000 hommes. A Montaigu, le 21 septembre 1798, il eut deux chevaux tués sous lui, et lorsque Muscar prit, comme chef de bataillon, le commandement de l'arrondissement du château d'Aux, composé en partie de la légion nantaise, il devint son chef d'état-major. C'est lui qui, après l'exécution sommaire de deux