PROLOGUE
le soldat de la Convention était-il entré chez le fidèle de Louis XVI ? Je Tignore. L^armateur veuf avait trois filleSjdontune, Sophie, n'était qu^à moitié dans les idées de son père. Elle avait cette indépendance d'esprit et cette personnalité décidée des filles sans mère obligées d'être femmesplus tôt que les autres,
« Elle n'avait la ferveur de son père qu'en politique et elle n'était dévote qu'au trône. C'était encore trop contre le major... »
J'arrête ici la citation : ce n'est qu'un tissu d'inexactitudes. Nous savons déjà que Trébuchet était depuis dix ans dans l'autre monde. Quant à sa fille Sophie, je doute qu'elle ait embrassé avec cette ardeur lacausedeM^^^^deBonchamps et de La Rochejaquelein et qu'elle ait fui comme elles à travers le Bocage, en brigande de la Vendée. D'abord les hommes de loi qu'étaient ses oncles Le Normand et Trébuchet, tout catholiques et royalistes qu'ils étaient, faisaient plutôt figure de libéraux à Nantes, et puis, si elle avait été vraiment Vendéenne^ Sophie Trébuchet ne se serait pas contentée, quelques années après^ de se marier civilement. Tout cela, ce sont des histoires imaginées après coup dans un intérêt qu'on devine, et Victor Hugo, qui s'en est fait l'éditeur responsable, n'aurait pas osé nous dire, au temps de ses odes sur Louis XVII la
Vendée, que sa mère, en se mariant, <( tenait médiocrement à la bénédiction du curé ».
Pour moi, j^ai la conviction, pour ne pas dire la certitude, que Sophie Trébuchet ne joua aucun rôle à Nantes sous la Terreur et qu'elle n'eut à faire aucun sacrifice, du côté des idées, pour devenir la femme du major Hugo. Son oncle, Louis-Maurice Trébuchet, avait à Saint-Herblain, près la Hérissière, une maison de campagne où sa demi-tante maternelle Rose Le Normand du Buisson s'était retirée avec ses frères et sœurs, pendant la tourmente révolutionnaire. Qui sait si ce n'est pas là qu'eurent lieu la première rencontre et les premiers entretiens de Sigisbert Hugo avec Sophie? Il était, comme nous l'avons vu, greffier d'une commission militaire qui siégeait au château d'Aux et qui n'était pas tendre aux royalistes traduits devan t elle. Or, du château d'Aux à Saint-Herblain il n'y a guère que la traversée de la Loire. Trébuchet eut peut-être l'occasion de porter, comme avocat, la parole devant ce tribunal militaire. En tout cas, il n'est pas possible qu'il ait ignoré, si le fait est vrai, la part prise par Sigisbert Hugo dans la délivrance des vingt-deux femmes de Bouguenais, qu'on s'apprêtait à passer par les armes, car cela fit grand bruit alors dans toute la région.
Je pense donc que les sentiments humains de ce brave soldat lui facilitèrent Taccès de la maison de Toncle Trébuchet, et que sa belle prestance acheva de lui conquérir le cœur de Sophie.
« Elle était petite, mignonne, des mains et des pieds d'enfant, dit Victor Hugo ; elle avait quelques traces de petite vérole, mais qui disparaissaient dans Textrême finesse de sa physionomie et dans son regard intelligent. » — C'était plus qu'il n'en fallait pour le toucher, lui aussi, au bon endroit.
Cependant les choses n'allèrent pas toutes seules, et quand le major Hugo demanda la main de Sophie, il semble qu'il ait éprouvé du côté des siens une certaine résistance. Il faut dire qu'il venait d'être rappelé à Paris et que la tante Le Normand, qui avait la garde de la jeune fille, n'était pas fâchée de mettre son amour à Tépreuve.
Victor Hugo prétend que tout s'arrangea, grâce à l'intervention de Pierre Foucher, son futur beaupère, qui était du pays nantais comme les ïrébuchet, et que le major avait rencontré, en 1796, à Paris, au conseil de guerre, dont lui-même était rapporteur. C'est fort possible, mais je crois bien que le meilleur avocat fut encore l'amour. Ce qu'il y a de sûr, c'est que Sophie Trébuchet était majeure
LE CÉNACLE DE JOSEPH DELOl\ME
quand elle épousa Sigisbert Hugo, Cela résulte des affiches mêmes de son mariage :
« Du i3 brumaire an VI de la République Française.
(( Il y a promesse de mariage :
« Entre Joseph-Léopold-Sigisbert Hugo, adjudant-major du i®"" bataillon de la 20^ demi-brigade, âgé de vingt-quatre ans, fils de Joseph Hugot (sic) et de Jeanne-Marguerite Michaud, natif de la cidevant paroisse Saint-Evre- Ville- Vieille, de la commune de Nancy, département de la Meurthe, et domicilié en celle de Paris, département de la Seine, IX® arrondissement, d'une part;
(( Et Sophie-Françoise Trébuchet, rentière, âgée de vinq-cinq ans^ fille de feu Jean-François Trébuchet et Renée-Louise Le Normand, native de la cidevant paroisse Saint-Laurent de cette commune et y domiciliée, section de THumanité, rue Maupertuis (i), d'autre part,
«.Publié et affiché lesdits jour et an (2). »
Cet acte, que je donne ici pour la première fois, rectifie de lui-même trois erreurs plus ou moins
(1) Ancienne rue des Carmélites, débaptisée pendant la Révolution.
(2) Extrait des registres des publications de mariages de Tan VI, conservés au greffe de Nantes.