I. SOUMET
Soumet n'a pas recueilli ses poésies lyriques, et la Pauvre Fille, qui passe à bon droit pour son chef-d'œuvre, n'est arrivée jusqu'à nous que grâce aux anthologies (i). Etait-ce dédain de sa part, avait il conscience qu'elles ne valaient pas la peine d'être publiées ? C'est probable, en tout cas il a sagement fait de se montrer sévère envers ses œuvres de jeunesse, car elles n'auraient rien ajouté à sa réputation.
M. Armand Praviel, maître es Jeux- Floraux de Toulouse, ayant eu l'extrême obligeance d'en prendre copie à mon intention dans les archives de cette Académie, j'ai pu lire ainsi les odes, idjdles, hymnes et épîtresque Soumet avait envoyées aux concours de Clémence Isaure. Elles sont d'un bon élève de rhétorique ; le vers, en général, est harmonieux et bien fait; les odes ne manquent pas d'un certain mouvement, mais on sent l'imitation partout. Si, dans l' Incrédulité, comme il en convient lui-même, ses modèles furent les prophètes, Chateaubriand et l'auteur des Nuits, il ne serait pas difficile d'établir que, dans le Vieux Chêne, le Messie, r Illusion, rOde au roi de Rome, a Soumet a imité tour à tour Lefranc de Pompignan, Lebrun, Delille et J.-B. Rousseau ». Cela étant, on se demande comment il a pu faire la Pauvre Fille, tant est grande la distance qu'il y a entre cette élégie et ses précédentes
(i) Je me réserve de la publier, moi aussi, dans mon Anthologie des poètes romantiques.
LES RÉDACTEURS DE LA MUSE FRANÇAISE Il5
compositions. Encore la Pauvre Fille, malgré son tour original^ Iraliit-elle l'influence de Millevoye. Elle est sobre et d'une mélancolie contenue, comme V Anniversaire et le Poète mourant, et dans la trame du vers on relève plus d'une expression qui fait songer aux élégies de Millevoye, celle-ci entre autres :
Et les enfants de la vallée,
qui rappelle les vers de la Chute des Feuilles . Et le pâtre de la vallée.
Cela n'a rien de surprenant, quand on sait que la Chute des Feuilles fut couronnée, en 1811, aux Jeux-Floraux(i); que, la même année. Soumet concourut avec Millevoye à l'Académie Française (2), et qu'en 181 3, étant à Rome, il lui adressa, sous forme d'épître, un véritable dithyrambe (3), dont voici le début :
Oui, du cy^ne romain, des muses des beaux-arts, La douce voix l'appelle aux rives des Césars, Ton étoile a brillé sur les bords du Permesse, Les colombes du Piude ont chéri ta jeunesse, Et ton laurier, jaloux de fleurir sans rivaux, Sous leurs ailes d'albâtre ag-ite ses rameaux, Accomplis tes destins, enfant de l'harmonie ; Accours, viens visiter le berceau du génie. Fuis les frivoles jeux d'un séjour inconstant,
(i) Trois ans par conséquent avant l'apparition de la Pauvre Fille qui est de i8i4-
(2) Le sujet du concours était : les Embellissements de Paris.
(3) Cette cpître, que Soumet présenta aux Jeux-Floraux, était intitulée : Epitre adressée à M. Millevoye qui se proposait départir
our cette ville. Elle avait pour épigraphe : Gadono le citlà, cadono i regni.
Et rnom, d'esser mortal, parche si sdegni l
L'enthousiasme allier dans ces remparts t'attend. Ici tout est fameux ; ces célèbres contrées De la g-Ioire jamais ne furent ignorées ; Jadis sur cette rive et jeune et vierge encor Un Dieu même apporta les jours de l'âg-e d'or ;
Mais déjà cependant s'exauce ma prière.
Ton char, du Lalium sillonne la poussière,
Et ton impatience a franchi ce chemin,
Où se sont imprimés les pas du genre humain.
Ton âme a rayonné d'une clarté nouvelle,
Le miracle de Rome à tes yeux se révèle ;
Tu viens, dans le silence et le recueillement,
Lui porter le tribut de ton étonnement,
Et parmi les débris qui furent son royaume,
Tu viens interroger son éternel fantôme.
Aussi bien, Soumet n'est-il pas le seul poète du Cénacle qui ait subi l'influence de Millevoye. Nous verrons tout à l'heure qu'Alfred de Vigny et Victor Hugo s'en inspirèrent visiblement. Mais Lamartine et Chénier, en détournant de lui l'attention de la jeune école, le reléguèrent au second plan. Et voilà pourquoi son action fut si courte.
En dehors de deux fragments de son poème de Jeanne d'Arc, Soumet n'a donné à la Muse française que des articles de critique. A lire celui qu'il consacra aux Nouvelles Odes de Victor Hugo, il semble qu'il avait déjà renoncé à la poésie lyrique, pour cultiver la tragédie et l'épopée. Et pourtant, disait-il, elle est la seule qui ait reçu des deux antiquités le don des miracles. L'âge et la maîtrise de Victor Hugo le plongeaient dans une sorte de ravissement. Il le suppliait de ne pas « désespérer de lui-même, de son siècle et du pouvoir de la
poésie » ; il l'invitait à rouvrir les voiles du Temple, et c'est tout au plus s'il osait lui reprocher de sacrifier quelquefois l'harmonie d'un hémistiche à la profondeur d'une pensée. Aujourd'hui, on serait plutôt porté à lui reprocher le contraire, mais je reconnais avec Soumet qu'en ce temps-là on pouvait appliquer à la plupart des muses le mot de Voltaire : « elles chantaient faute d'idées. »
Sur ces entrefaites arrivèrent les fêtes de Reims. Soumet fit, comme tout le monde, son chant du sacre et composa avec Guiraud et Ancelot un opéra en trois actes sous le titre de Pharamond, On trouvera sa cantate dans la Couronne poétique du Charles X[\) ; ce n'est ni la meilleure, ni la pire ; l'inspiration en est absente, comme dans les trois quarts des autres, et je remarque que le premier vers de la première strophe
O triomphe, ô divin mystère !
est tiré presque textuellement de VOde de Victor Hugo sur la Naissance du duc de Bordeaux (2) ; mais cette remarque n'est point pour diminuer Soumet : ses disciples lui ont tant emprunté, sans en avoir i'air, qu'on peut bien lui passer ce mauvais tour de sa mémoire.