‹ Le cénacle de La Muse française, 1823-1827; documents inéditsChapitre 13 sur 64 · II. GUIRAUD · texte numérisé non relu

II. GUIRAUD

La tragédie des Machabées et ses autres pièces

(i) Recueil des poésies composées à Voccasion de l'avènement au trône et du sacre de S. M. Charles X, roi de France et de Navarre. Paris, chez Rouquin de la Souche, libraire éditeur, boulevard Saint- Martin, n<> 3, 1825.

(a) Ojoiel 6 triomphe! ô mystère!

Il8 LE CÉNACLE DE LA MUSE FKANÇAISE

de théâtre ont moins fait pour la renommée de Guiraiid que son poème du Petit Savoyard ; bien qu'on ne le lise plus (i), c'est peut-être encore ce petit poème qui sauvera son nom. Je n'avais pas dix ans que je le savais par cœur, et je me rappelle qu'au collèg"e notre professeur de littérature s'extasiait devant la hardiesse du poète qui avait écrit ce vers charmant:

Un petit sou me rend !a vie.

C'était, en effet, très hardi et très neuf en 1828, et l'on aurait probablement bien étonné Guiraud — à plus forte raison Jules de Rességuier — si on leur avait dit que ce petit sou valait de l'or et qu'il inaugurait tout simplement la poésie des Humbles, dont François Goppée devait être, cinquante ans plus tard, le glorieux représentant.

Jules de Rességuier, qui rendit compte des Poèmes élégiaques de son ami dans la Mu se française, en fut plutôt scandalisé. Tout en reconnaissant que « l'histoire du pntit Savoyard était écrite avec une gracieuse exactitude et une savante naïveté, que des paroles presque populaires devenaient le langage de la plus douce poésie, et que des mots familiers, jetés avec art dans le style élevé, produisaient souvent un heureux effet », il n'hésitait pas — tant étaient grands alors les préjugés de l'art classique (2) — à condamner « dans

(i) On le lit tout de même encore dans un certain milieu, puisque tout récemment M"» la baronne de Croze, cédant à la prière d'un grand nombre d'amis de son père, a réimprimé ce petit ouvrage avec une préface de M. Costa de Beauregard. i vol. in-i6.

(2) Cependant ce Petit Savoyard fut assez g-oûfé parmi les clas-

un livre l'expression qui l'avait touché en traversant le boulevard ». — « Nous blâmons, disait-il, M. Guiraud d'avoir fait dire à son enfant mourant de faim ce joli vers:

Uq petit sou me rend la vie ;

une si scrupuleuse fidélité de langage altère Témotion que le poète avait fait naître. »

S'il vivait aujourd'hui, je suis sûr qu'il roug^irait d'avoir écrit pareille sottise.

Alexandre Guiraud fut donc un novateur de ce côté. Je n'en dirai pas autant de ses Chants ëlégiaqueSy dont le ton simple et naturel et la facture aisée font penser malgré tout à la Pauvre fille.

L'un des plus réussis est intitulé Meilleraye{i) : il a paru dans le premier fascicule de la Muse française, où il comptait un vers de moins que dans le volume (2).

Que voulez-vous de moi? je ne puis plus aimer : Uq nuag-e sinistre a passé sur ma vie ; Majeunesse s'en va, de iong-s regrets suivie ; Et le flambeau s'éteint pour ne plus s'allumer.

Aux rêves enchantés les froids ennuis succèdent... Tout l'homme a fait place au chrétien,

siqties, si Ton sVn rapporte à leur correspondance avec Guiraud. Andrieux lui écrivait le 17 février iSaS : « Recevez tous mes remerciemenls de l'aimable cadeau que vous m'avez fait : les Elégies savoyardes m'ont i^tlendri jusqu'aux larmes ; et cette impression se renouvelle chaque fois que je les relis. Allons, vous savez bien faire parler la mère et les enfants ; et le cœur d'un père vous entend aussi et répond à vos accents de tendresse. » (Lettre inédite.)

(i) Meillerayeclait jusqu'en ces derniers temps un couvent detrappistes, situé dans l'arrondissement de Chateaubriant (Loire-Inférieure).

(2) Ce vers de la 5» strophe est celui-ci :

Ange consolateur, sous l'image d'Isaure.

Et je ne désire plus rien

De ce que les hommes possèdent.

A mes yeux fatigués j'ai fermé l'avenir ; Elle y manque à jamais; que serait-il sans elle ? Mais mon cœur se souvient, et d'un regret fidèle Suit toujours le passé, qui ne peut revenir.

Tous mes amis, pourtant, les amis de mon âge. De gloire et de bonheur s'enivrent tour à tour : Je suis jeune comme eux : que sert d'être plus sage? Mais, bien plus que le temps, le malheur décourage... Mais la jeunesse est dans l'amour.

Toi, celle que j'aimais, je t'aime et je t'implore ; Ombre qui m'as coûté tant de vœux superflus, Ange consolateur, sous l'image d'Isaure, Rappelle-moi bientôt ; que puis-je faire encore, Sur cette terre où tu n'es plus?

En attendant ma délivrance, Cloître de Meilleraye, où s'endort la souffrance, Je veux sous tes arceaux traîner mes jours de deuil ; Mes pas ont visité tes murs où l'espérance

S'assied à côté du cercueil.

Là, j'irai me laver de cette fange immonde Dont l'âme se salit à travers les cités. Et dans ce poste ouvert aux naufragés du monde Recueillir mes destins trop longtemps agités.

Là, sur le seuil du temple exilant ma prière. J'irai m'unir de loin aux chants religieux; Et mêler humblement quelques grains de poussière A l'encens épuré qui monte vers lescieux.

Ton saint exil est salutaire A ceux qu'avaient séduits les choses d'içi-bas ; Néant et vanité sont les biens de la terre ; Les cherche désormais qui ne les connaît pas !

L'homme commence à vivre à son heure suprême : Trop faible pour le monde, il s'y perd en passant ; Tout l'y flatte et le trompe, il se trompe lui-même ; Dieu seul est vrai, Dieu seul, car il est tout-puissant.

Ce sont là, n'est-il pas vrai? des vers agréables, très purs de forme, d'une mélancolie douce et d'où le vague — ce vestibule de l'infini, ainsi que le définissait le comte EIzéar de Sabran (i) — a été soig-neusement banni, comme si Guiraud avait voulu se faire une place, à côté de Soumet, entre Millevoye et Lamartine (2). Je m'étonne donc que Sainte-Beuve n'ait pas été plus juste pour cette musa pedestris qui recherchait déjà les coteaux modérés. Mais le Cénacle de Joseph Delorme lui cacha toujours celui de la Muse française.

ÏII. EMILE DESCHAMPS

Nous connaissons le Jeune Moraliste, mais pas encore, le poète : il est charmant, il est aisé, il a la grâce et le sourire, mais le son qu'il rend, comme celui de Guttinguer, est plulôt du xviii^ siècle que du xix«, nouvelle manière.

L'esprit domine chez lui comme chez Ulric ; avec un peu plus d'audace et de fantaisie, il nous donnerait un avant-goût de Musset. Lisez la Lampe, qu'il publia dans la Muse française :

(i) Voyage à Coppet, dans le Mercure du XIX" siècle, t. XXIX, p. 537, année i83o. — Eizéar de Sabran était le frère de M'»» de Custine, l'amie de Chateaubriand.

(2) On lira également avec plaisir la pièce àe Novembre ^({\xi s'ouvre sur cette strophe chantante :

Vois : les feuilles tiennent à peine ; Le vent le plus léger les détache en passant ; L'hiver aura flétri ce gazon jaunissant

Avant la fin de la semaine.

Rentrons, l'air est humide, et l'ombre au loin descend.

La lune, sur les pas des heures, Au trÔDe des nuits va s'asseoir.

Et le sommeil dans nos demeures Descend avec l'ombre du soir, Des longs plis de son voile il louche Vos beaux yeux à demi fermés, La lampe est près de votre couche, Elle veille et brûle : dormez !

Si, dans la nuit, l'aile d'un >song"e En s'enfuyant rouvre vos yeux, « Oh ! direz-vous, reviens des cieux, « Reviens à moi, riant mensonge I « Ma lampe veille et brûle encor. »

Et, couronné de pourpre et d'or, Demain, quand sur son char d'opale Remontera le roi des jours.

Vous la reverrez faible et pâle, Mais veillant et brûlant toujours!

Paisse alors une voix secrète,

A votre cœur parler tout bas

D'une flamme ardente et discrète

El que les ans n'éteindraient pas ;

Soit que, dans l'orgueil de vos charmes.

Vous regardiez, sans voir ses larmes,

Celui qui n'ose vous nommer ;

Ou soit qu'à vous-même ravie,

Vous abandonniez votre vie

Au douloureux bonheur d'aimer !

Ou encore cette Première page d'un album, qui doit être postérieure de cinq ou six ans (i) :

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