A MON AMI AUGUSTE BRESSIER
Sar cet album tout fraternel
Vous m'honorez du premier chiffre !
J'accepte ce rang solennel:
(i) Emile Deschamps avait le grand défaut de ne pas dater ses pièces.
LES RÉDACTEURS DE LA MUSE FRANÇAISE IzS
Au fait, le tambour et le fifre
Onl le pas sur le colonel;
Chantres et bedeaux, en campagne,
Marchent en [tête des prélats,
Et le gros vin, dans nos g^alas,
Circule avant les vins d'Espagne;
Tous nos muséums ont grand soin
D'abandonner leurs vestibules
Au pinceau faible, aux toiles nulles,
El les Raphaël sont plus loin.
Tout suit la loi de l'Evangile,
Où les premiers sont les derniers ;
Et, quand Dieu de l'inculte argile
Tira les mondes par milliers,
Il créa, ce fut son envie,
D'abord les minéraux sans vie,
Puis les fleurs, miroir du soleil,
Et puis les animaux sans âme,
Puis l'homme à lui-même pareil.
Et puis, son chef-d'œuvre, la femme.
Et voilà pourquoi j'ai fini Par préluder sur cette lyre:
C'est l'accordeur qui se retire, Lorsqu'arriventles Rossini . Mais, si mon esprit se récuse Et, de peur d'un revers choquant, Se lient à la porte du camp Pendant le tournoi de la Muse, Croyez qu'avec vous de moitié Mon cœur tout autrement raisonne.
Et qu'il ne redoute personne Au grand concours de l'amitié.
Voilà la vraie note personnelle d'Emile Deschamps. Quand il veut faire de l'élégie, comme dans la Plainte de la jeune Emma, qu'il donna également à la Muse française, il fait du Soumet, ce qui s'explique par l'admiration très vive qu'il avait pour lui.
Mais son principal litre à la reconnaissance de l'histoire littéraire, c'est d'avoir, un des premiers, traduit, imité, adapté, les plus belles pages lyriques des grands poètes étrangers. On connaît le Roi des aulnes de Gœthe, et la version qu'Henri de Latouche] nous a donnée de cette tradition populaire du Nord (i).
Celle d'Emile Deschamps est une heureuse adaptation de la ballade de Gœthe :
Qui donc passe à cheval dans la nuit et le vent f C'est le père avec son enfant.
De son bras crispé de tendresse Contre sa poitrine il le presse, Et de la bise il le défend.
— Mon fils, d'où vient qu'en mon sein tu frissonnes ?
— Mon père... là... vois-tu le roi des aulnes, Couronne au front, en long- manteau ?
— Mon fils, c'est un brouillard sur l'eau.
« Viens, cher enfant, suis-moi dans l'ombre : « Je t'apprendrai des jeux sans nombre ; « J'ai de magiques fleurs et des perles en or, « Ma mère a de beaux habits d'or. »
— N'entends-tu point, mon père (oh ! que tu te dépêches !) Ce que le roi murmure et me promet tout bas ?
— Endors-toi, mon cher fils, et ne t'agite pas ;
C'est le vent qui bruit parmi les feuilles sèches
(c Veux-tu venir, mon bel enfant ? Oh ! ne crains rien « Mes filles, tu verras, te soigneront si bien ! La nuit, mes filles blondes « Mènent les molles rondes...
« Elles te berceront, « Danseront, chanteront. »
— Mon père, dans les brumes erises, (i) On en trouvera le texte dans la Vallée aux Loups, p. i65.
Vois ces filles en cercle assises !
— Mon fils, mon fils, j'aperçois seulement Les saules ^ris au bord des flots dormant. « Je t'aime, toi ; je suis attiré par ta grâce ! « Viens, viens donc ! Un refus pourrait l'être fatal ! » Ah ! mon père ! mon père ! Il me prend... il m'embrasse;
Le Roi des aulnes m'a fait mal !
Et le père frémit et galope plus fort ; Il serre entre ses bras son enfant qui sanglote... Il touche à sa maison : son manteau s'ouvre et flotte. Dans ses bras l'enfant était mort !