V. ALFRED DE VIGNY
Il a passé son temps à écheniller son œuvre, et naturellement ce travail ingrat a porté sur les ouvrages de sa jeunesse. Après avoir « retranché de l'élite de ses créations » Iléléna (2) et VOde au Malheur, qui plaisait beaucoup à Sainte-Beuve (2), il fit subir des changements et des mutilations plus ou moins regrettables à la Femme adultère, au Bain, à Dolorida, par souci du mieux et pour éviter l'accusation d'avoir démarqué ouimité quelqu'un. Peine perdue, effort inutile ! Si Dolorida,
(i) Revue de Paris ^ i5 avril 1904.
(2) Il réintégra celte ode sous le litre abrégé : le Malheur, dans l'édition de ses Poésies complètes (i84i).
Moïse . et Eloa, qui sont les trois chefs-d'œuvre de sa première manière, ne révèlent que vaguement les sources où Vigny s'était abreuvé, Symetha est incontestablement un reflet, je ne dis pas un pastiche, du talent d'André Ghénier. La date de t8i5, qu'il lui a assignée dans l'édition de 1837, est évidemment fictive et pour donner le change au lecteur, mais elle ne saurait tromper le critique averti, et je ne comprends pas qu'un homme aussi scrupuleux, aussi jaloux de son bien que l'était Alfred de Vigny ai eu recours à cette supercherie : la vraie date de cette pièce doit être placée, suivant moi, entre 1819 et 1820. C'était celle qu'adoptait Soumet, qui devait en savoir quelque chose, et nous ne devons pas oublier que Vigny l'envoya aux Jeux-Floraux en 182 1.
Quoi qu'il en soit, il me paraît intéressant de montrer les remaniements et d'expliquer les suppressions qu'il a faits aux pièces de vers publiées par lui dans la Muse française.
Dolorida
Premier paragraphe. Version de la Muse :
Est-ce la Volupté qui, pour ses doux mystères,
Furtive, a rallumé ces lampes solitaires ?
La gaze et le cristal sont leur pâle prison.
A r air par d'une nuit de l'ardente saison
S'ouvre sur le balcon la moresque fenêtre ;
Une autre aurore ici dans Vombre semble naître ;
Car la lune, de loin, unit son feu d'argent
Au feu qui, suspendu, veille rose et changeant.
Les deux clartés à l'œil offrent partout leurs pièges,
Caressent mollement le velours bleu des sièges,
La soyeuse ottomane, où la sieste s'endort,
Le pendule mobile entre deux vases d'or, La madone d'argent sous des roses cachée, Et sur un lit d'azur une beauté couchée.
Variantes de rédition définitive :
4° vers : Aux souffles pars d'un soir de l'ardente saison 6e : Une aurore imprévue à minuit semble naître 7e : Quand la lune apparaît, quand ses gerbes à* SLTgeni 8e : Font pâlir les lueurs du feu rose et changeant ne : La soyeuse ottomane où le livre est encor iS*' : La Madone à' argeai, sous deux roses cachée.
Deuxième paragraphe : Version de la Muse .
0 jamais, dans Madrid, un noble cavalier
Ne peut voir tant de grâce à plus d'art s'allier.
Variantes :
Oh! jamais,..
Ne verra
Troisième paragraphe : Version de la Muse :
Laissant ses cheveux noirs flotter sur son épaule, Comme ce long manteau qui tombe autour du. saule, Dolorida n'a plus que ce voile incertain. Le premier que revêt le pudique matin, Et le dernier rempart que, dans la nuit folâtre, L'amour ose enlever d'une main idolâtre. Ses bras nus à sa tète offrent un mol appui ; Mais ses yeux sont ouverts, et bien du temps a fui Depuis que, sur l'émail, dans ses douze demeures, Ils suivent ce compas qui tourne avec les heures. Que fait-il donc celui que sa douleur attend ? Sans doute il n'aime pas celui qu'elle aime tant. A peine, chaque jour, Tépouse délaissée Voit un baiser distrait sur sa lèvre empressée Tomber seul sans l'amour ; son amour, cependant, S'accroît par les dédains et souffle plus ardent.
Dans rédition définitive, ce paragraphe est précédé des vers suivants ;
3o LE CÉNACLE DE LA MUSE FRANÇAISE
Mais ô vous 1 qu'en secret nulle œillade attentive Dans ces rayons brillants ne chercha pour captive, Jeune foule d'amants, Espagnols à l'œil noir, Si sous la perle et l'or vous l'adoriez le soir, Qui de vous ne voudrait (dut la dague andalouse Le frapper au retour de sa pointe jalouse) Prosterner ses baisers sur ses pieds découverts, Ce col, ce sein d'albâtre, à l'air nocturne ouverts,
Et se termine ainsi :
Et ses longs cheveux noirs tombant sur son épaule, Gomme tombe à ses pieds le vêtement du saule. Ses bras nus à sa tête offrent un mol appui.
Quatrième paragraphe : Version de la Muse:
Près d'un constant époux, peut-être ô jeune femme!
Quelque infidèle espoir eut égaré ton âme;
Car l'amour d'une femme est semblable à l'enfant
Qui, las de ses jouets, les brise triomphant,
Foule d'un pied volage une rose immobile
Et suit l'insecte ailé qui fuit sa main débile.
Dans Tédition définitive, ces vers sont suivis des quatre qui suivent :
Pourquoi Dolorida seule en ce grand palais, • Où l'on n'entend, ce soir, ni le pied des valets, Ni dans la galerie et les corridors tristes, Les enfantines voix des vives caméristes (i).
Cinquième paragraphe : Version de la Muse :
Trois heures cependant ont lentement sonné ; La voix du temps est triste au cœur abandonné. Chaque son a longtemps retenti dans le vide Et la lampe luttait, et sa flamme livide Décroissait inégale et semblait un mourant
(i) Dans l'édition de 1887, ces quatre vers ouvraient le 4* paragraphe, le 3e finissant sur le vers :
Gomme tombe à ses pieds le vêtement du saule.
LES RÉDACTEURS DE LA. MUSE FRANÇAISE l3l
Oui sur la vie encor jette un reg-ard errant. Malheureuse ! à ses yeux tout se montre plus sombre.
Variantes de Tédilion définitive :
3^ vers : Ses coups y réveillaient la douleur deV absence ; 4*^ vers : Et la lampe luttait ; sa flamme sans puissance 70 vers: A ses yeux Jatigaés loui se montre plus sombre
Neuvième paragraphe : Version de la Muse :
Nul sourire enchanté ne me cachait tes larmes, Et sur un autre cœur mon cœur rêvait tes charmes. Séduit par ces plaisirs qui vivent peu de temps, Je fus bien criminel, mais, hélas ! j'ai vingt ans.
Variantes :
Et sur un autre cœur mon cœur rêvait tes charmes Plus touchants par mon crime et plus beaux par tes
[larmes.
Séduit par ces plaisirs qui durent peu de temps.
Dixième paragraphe. Version de la Muse :
Oh ! parle, hâte-toi, pleure sur ton veuvage j Pleure-moi... Mais quel est ce blanchâtre breuvage Que tu bois à longs traits et d'un air insensé?
Variantes :
Oh ! parle; mon cœur fuit ; quitte ce dur langage ; Qu'un regard... Mais quel est, etc., etc.
Voilà pour les remaniements, on voit qu'ils sont considérables; les suppressions ne le sont pas moins. D'abord Vigny n'a jamais recueilli les vers qu'il avait publiés dans la Muse sur la mort de Byron et qui, à l'entendre, n'étaient qu'un fragment d'un poème à la veille d'être mis au jour. Ce fragment d'ailleurs n'offre rien de bien remarqua-
l32 LE CÉNACLE DE LA MUSE FRANÇAISE
ble. Sur les trente-six vers dont il se compose, je
n'en vois guère que trois qui soient dignes d'être
notés. Les deux premiers sont :
Il tombe au premier pas, mais ce pas est immense; Heureux celui qui tombe aussitôt qu'il commeuce !
Le troisième a trait au soleil des tropiques qui, sans pâlir, descend à son nouveau séjour, Aussi fort qu'il était daas le milieu du jour.
Evidemment Alfred de Vigny asacrifié son poème sur la mort de Byron pour ne pas attirer l'attention de la critique sur celui d^Héléna, qui n'était qu'un mauvais pastiche du poète anglais. Par contre, j'ai cherché longtemps le motif pour lequel il a supprimé le Chant de Suzanne au Bain, tout en conservant le fragment du Bain qui précédait ces stances délicieuses :
De l'époux bien -aimé n'entends-je pas la voix ? Oui, pareil au chevreuil, le voici, je le vois, Il reparaît joyeux sur le haut des montagnes, Bondit sur la colline et passe les campagnes. 0 fortifiez-moi ! mêlez des fruits aux fleurs ! Car je languis d'amour et j'ai versé des pleurs. J'ai cherché dans les nuits, à l'aide de la flamme, Celui qui fait ma joie et qui chérit mon âme.
O 1 comment à ma couche est-il donc enlevé I Je l'ai cherché partout et ne l'ai point trouvé. Mon époux estpour moi comme un collier de myrrhe ; Qu'il dorme sur mon sein, je l'aime et je l'admire.
Il est blanc entre mille et brille le premier, Ses cheveux sont pareils aux rameaux du palmier ; A l'ombre du palmier je me suis reposée, Et d'un nard précieux ma tête est arrosée.
Je préfère sa bouche aux grappes d'Engaddi, Qui tempèrent dans l'or le soleil de midi.
LES RÉDACTEURS DE LA MUSE FRANÇAISE l33
Qu'à m'entourer d'amour son bras gauche s'apprêle. Et que de sa main droite il soutienne ma tête !
Quand son cœur sur Ie"mien bat dans un doux transport. Je me meurs, car l'amour est fort comme la mort. Si mes cheveux sont noirs, moi je suis blanche et belle, Et jamais à sa voix mon âme n'est rebelle.
Je sais que la sagesse est plus que la beauté, Je sais que le sourire est plein de vanité, Je sais la femme forte et veux suivre sa voie. « Elle a cherché la laine, et le lin, et la soie :
« Ses doigts ingénieux ont travaillé longtemps ; « Elle partage à tous et l'ouvrage et le temps ; « Ses fuseaux ont tissé la toile d'Idumée « Le passant dans la nuit voit sa lampe allumée.
(( Sa main est pleine d'or et s'ouvre à l'indigent ; « Elle a de la bonté le langage indulgent ; c( Ses fils l'ont dite heureuse et de force douée, « Ils se sont levés tous, et tous ils l'ont louée.
« Sa bouche sourira lors de son dernier jour. » Lorsque j'ai dit ces mots, plein d'un nouvel amour, De ses bras parfumés mon époux m'environne. Il m'appelle sa sœur, sa gloire et sa couronne.
Ces vers ont la couleur et comme le parfum de la poésie du Cantique des Cantiques, et cela n'a rien d'étonnant, puisqu'Alfred de Vigny a puisé dans la Bible ses premières inspirations. J'avais donc pensé tout d'abord qu'il les avait sacrifiés pour cette unique raison; mais en y regardant de près, je me suisrenducompte qu'il en avait une autre beaucoup plus déterminante. J'ai trouvé, dans les Chants élégiaques de Millevoye, un petit poème intitulé la Siilamite^ qui m'a fait dresser Toreille. Il est impossible, en effet, que Vigny ne l'ait pas lu avant ou après avoir composé le Chant de Sii'
l34 LE CÉNACLE DE LA MUSE FRANÇAISE
zanne aw^am. Non seulement c'est le même thème, mais on y rencontre les mêmes mots, les mêmes images et, ce qu'il y a de plus fort, un vers ou deux presque identiques. Exemple :
LA SULAMITE
0 Vierges de Sion 1 ô mes douces campagnes! Ne l'avez-vous pas vu descendre des montagnes ?
SUZANNE AU BAIN
Il reparaît joyeux sur le haut des montagnes, Bondit sur la colline et passe les campagnes.
LA SULAMITE
Mon œil appesanti, lentement soulevé,
A cherché mon amant et ne l'a point trouvé.
SUZANNE AU BAIN
Je l'ai cherché partout et ne l'ai point trouvé.
LA SULAMITE
Que ton- haleine est douce, épouse de mon cœur ! Au voyageur, errant depuis l'aube naissante, Moins douce est d'Engaddi la grappe jaunissante.
SUZANNE AU BAIN
Je préfère sa bouche aux grappes d'Engaddi.
Si donc Alfred de Vigny avait recueilli, dans les Poèmes antiques et modernes, le Chant de Suzanne au bain, les chercheurs de sources à qui rien n'échappe n'auraient pas manqué de dire un jour ou l'autre qu'il avait imité la Sulamite de Millevoye, d'autant qu'entre les pièces dont se composent les recueils des deux poètes il y a plus d'un point de ressemblance. Sous le titre d'élégies, Millevoye a fait, lui aussi, de beaux poèmes antiques '.leCombat d'Homère et d Hésiode, S tésichore, les Adieux d' Hélène ^ le Départ d^Eschyle^les Der»
LES RÉDACTEURS DE LA MUSE FRANÇALSE l35
niers moments de Virgile, etc. El dans ses chants élégiaques, à côté de la Sulamite, il y a encore un beau poème biblique : David pleurant Saiil et Jonathas.
On a trop néglig-é Millevoye dans l'histoire du Romantisme : ce que je viens d'en dire démontre qu'il eut, comme Lamartine et Ghénier, son influence sur le Cénacle de la Muse française.