‹ Le cénacle de La Muse française, 1823-1827; documents inéditsChapitre 18 sur 64 · VII G. DESJARDINS · texte numérisé non relu

VII G. DESJARDINS

Sur ce G. Desjardins qui, dans la Muse française ^ fut chargé de rendre compte de la tragédie de Saûl de Soumet, et n'y fit pas d'autre article, on ne sait rien ou très peu de chose.

D'où venait-il ? Comment et par qui fut-il introduit dans le premier Cénacle ? Quand est-il mort? Autant de mystères ou d'énigmes. Philibert Audebrand, répondante une question de V Intermédiaire des chercheurs et des curieux (3o octobre 1898), a dit que c'était une manière de solitaire qui, après avoir appartenu à l'enseignement libre et au groupe des républicains avancés, alors représentés par la Tribune, s'était retiré à Passy. Mais cela est bien vague. D'autre part, Théophile Gautier, dans un article moitié sérieux, moitié moqueur, sur un drame en vers paru en i834 sous le titre extraornaire de S émiramis la grande, journée de Dieu en cinq coupes d'amertume^ traduit d'un manuscrit hiéroglyphique égyptienyiious a révélé que G. Des-

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jardins, Fauteur de ce drame, était un disciple de Bûchez. Et Maxime du Camp, dans ses Souvenirs litlcraires (I, p. i56), en a parlé assez longuement pour ne rien dire. En sorte que nous sommes presque aussi bien renseignés sur Desjardins que s'il n'avait pas existé.

Cependant, à force de recherches, j'ai fini par découvrir qu'il avait publié, en 1819, deux odes, Tune sur Bolivar au congrès de Venezuela, l'autre sur Camoé'ns, et, en 1822, une ode nouvelle sur les Deux Brutus, J'ai appris aussi qu'il avait été condamné, en 1882, à deux ans de prison avec M. Avril, comme éditeur des publications de la Société des amis du peuple. Il était donc républicain de très bonne heure, et cela seul pourrait expliquer pourquoi il ne fit que traverser le Cénacle de /a Muse française, qui était royaliste, comme chacun sait.

La Bibliothèque nationale ne possède pas l'ode à Camoëns^ mais elle a les deux autres, et je suis heureux de pouvoir en mettre des fragments sous lesyeux des lecteurs. Desjardins parlait une langue superbe et d'un accent très romantique. Lisez plutôt ces stances de Bolivar :

Sous ces voiles légers que la pourpre colore, Ivre encor de désirs, mais cachant ses langueurs. Du lit des voluptés s'échappe enfin l'Aurore, Les cheveux parfumés de célestes vapeurs.

Elle abandonne aux vents leurs boucles ondoyantes. Et d'humides trésors en larmes détachés, Sur le vin altéré des plaines languissantes Descendent mollement et brillent épanchés.

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Fuyant à l'Occident, les ombres se retirent , Les flambeaux de la nuit s'efFaccni dans les cieux ; 0 terre! éveille-toi; que les peuples admirent: L'astre enflammé du jour, s'avance radieux !

Telle qu'au souffle heureux de la Convalescence, La vierge, dont la mort a menacé les jours, Belle de sa pâleur et fraîche d'innocence, Fuit sa couche mourante et sourit aux amours:

0 terre ! lève-toi; sors du sein des ténèbres: Esclave de la nuit, que ton réveil est doux ! Change en voiles pompeux tes vêlements funèbres, Et marche dans ta gloire au devant d'un époux!

Oui, c'est pour agrandir les destins de la terre. Qu'aux champs américains l'Olympe est assemblé; Bolivar le préside; au "bruit de son tonnerre, Peuples, applaudissez, vos tyrans ont tremblé;

Tout se meut : des forêts se balancent les cimes ; Les fleuves dans leur lit s'élancent orgueilleux ; L'océan tout entier bondit dans ses abîmes, Et les monts animés vont ébranler les d'eux.

De quelle majesté rayonne au loin sa tête! Les cieux à l'applaudir déjà sont entraînés. Le héros va parler, et l'Univers s'arrête ; Les mondes attentifs vers lui sont inclinés.

Arrête ! si l'Etat créé par ton génie,

De nos caduques lois vieillit ses jeunes ans:

Arrête! si les mers, avec la tyrannie.

Ne remportent l'Europe et ses codes tyrans.

Sur ces flots inconnus, tu le sais, les naufrages. Au livre du malheur n'étaient jamais écrits : Les fougueux aquilons y pressaient leurs voyages. Sans souffler l'épouvante ou semer les débris :

Le temps seul, parcourant leur vaste solitude. Dominait l'Océan balancé sous ses pas : De ces mers, l'œil humain s'ouvrait en vain Tétude; Un horizon sans borne échappait au compas.

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Certes, ce sont là de beaux vers, pleins et sonores, et qu'eussent admirés de Heredia et Leconte de Lisle; ils n'ont qu'un défaut, c'est d'être un horsd'œuvre. On attend toujours Bolivar, et Bolivar ne vient pas !... Sous ce rapport je préfère l'ode sur les Brutus. Elle fut « composée et lue, nous dit Desjardins, àToccasion du jour anniversaire (6 juin 1821) de la naissance du grand Corneille, en réponse à une ode insérée dans un recueil de poésies, où l'auteur insultait à l'héroïsme de Junius et de Marcus Brutus et s'élevait en même temps contre Corneille, admirateur et peintre passionné des vertus romaines.

Quand Moloc dans l'abîme appelle encor la g-iierre ; Que, bravant le guerrier qui lance le tonnerre. En orgueilleuses tours il entasse les monts, Si du sein de la nue où le géant les roule Quelque mont à grand bruit et s'afFaisse et s'écroule, Moloc semble tonner dans ces antres profonds.

Pour calmer l'air brûlant de ces plages horribles, Que l'orgueilleux Bélial entre ses mains terribles, Semblable à Jéhovah, conduise un ouragan: L'orage impétueux, jeté par la vengeance, En poursuivant son cours l'accuse d'impuissance, Mais ne peut ravager l'orgueil de ce Titan.

Dressant contre l'Olympe un front vaste et difforme, Que Typhon dans ses mains balance un mont énorme, Ebranlant l'Univers d'un pied qui s'affermit, Même en la renversant sous l'effroyable masse. Je vois les Dieux armés trembler de sa menace, Et tout pâles des feux que sa rage vomit.

Mais toi, devant Corneille entassant les blasphèmes, Ou sur les deux Brutus lançant des anathèmes. Toi, de Rome et du Pinde épouvantes les Dieux ; Ces Dieux dont le génie, en flammes immortelles.

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Dans l'avenir lointain va déployant ses ailes : Comme eux d'un vol sublime embrasses-tu les cieux ?

De tes vers asservis ces Dieux craindraient l'hommaiçe : Tes vers sont des affronts, ta Muse est l'Esclavage ; Tu leur dois les dédains d'une froide raison : Dans le cercle borné de son âme inféconde Quel vulg-aire Apollon voit s'enfermer un monde, Et de grandes vertus s'étendre Thorizon?

De ses bourreaux sanglans respectant le génie, Quel peuple, sans horreur, voit de la tyrannie Sur son corps mutilé se dresser le Géant? Sous le trône amassés, tous les foudres de Rome N'attendaient pour tourner que la voix d'un grand homme; Brutus parle, et les Rois rentrent dans le néant.

Ah! nouveau Prométhée, en spectacle à la terre, Les Rois ont déchiré tes entrailles de père : De ton généreux sang renaissent les Tarquins... Mais d'un culte nouveau Brutus se fait l'idole : Tout rOlympe avec lui s'assied au Capitole, El la terre en silence attend d'autres destins.

Consternés, à pas lents, s'avancent les coupables. Les airs vont se charger de sanglots lamentables. Car aux pleurs des mortels s'adoucissent les Dieux Tout s'émeut, s'attendrit... Un seul front est sévère; Les coupables tremblant ont reconnu leur père. Et d'immobiles pleurs se fixent dans leurs yeux.

Quel arrêt va sortir de ce Conseil suprême?

Rome entière pâlit, Brutus pâlit lui-même,

Et semble mesurer l'abîme de son sort.

Que la hache demande un Consul pour victime,

Sans pâleur va tomber cette tête sublime :

Mais le cœur de Brutus s'impose une autre mort.

Dans ce cœur paternel, où souillés d*un grand crime, Ses fils, près de sortir, vont laisser un abîme. D'une longue douleur il entend les longs cris ; Mais du sang par degrés étouffant les murmures, Y parlent les cent voix de cent races futures : Voudra-t-il de Brutus sauver quelques débris ?

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Dans son germe étouffé meurt un Empire immense. Si Brutus tout entier n'entre dans la balance Où des Dieux partaj^-és l'arrêt flotte indécis : Muet et recueilli près de l'œuvre profonde, Le père eût aux tyrans abandonné le monde, Le grand homme y jeta la tête de ses fils.

Ce dévouement terrible a surpassé l'attente ; Le cœur en l'admirant se tait dans l'épouvante. Il semble que Brutus y pèse menaçant.

Républicains formés pour de longues tempêtes. Empire né du sang, dans vos jeux, dans vos fêtes, Dans toutes vos vertus il entrera du sang.

Devant son grand Brutus la fille de Romule

Dans ses siècles de gloire et s'éloigne et recule.

Avant de l'embrasser dans toute sa hauteur;

On vit, comme en travail, la nature opprimée

S'effrayer en formant cette vaste pensée

Dont l'âme d'un seul homme enfermait la grandeur.

Les humains, avant lui resserrés dans la vie,

N'avaient qu'une famille: ils ont une patrie,

Dans de grands cœurs s'allume un amour digne d'eux.

Frappéd'un saint respect, je demande au grand homme.

Non s'il pleure ses fils, mais s'il a sauvé Rome ;

Et j'admire les pleurs qui coulent de ses yeux.

Des Rois conspirateurs le complot se disperse.

Je ne puis voir du saog quand un Brutus le verse

Un peuple de héros se lève sous ses mains ;

Ce sang n'a pas souillé les pages de l'histoire ;

Non, ce n'est point du sang, Peuple, c'est de la gloire.

Rome enfanta Brutus et Brutus les Romains.

Arrêtons-nous sur ces derniers vers : ils sont dignes des héros qui les ont inspirés et nous édifient pleinement sur les sentiments politiques de Desjardins. Il semble, d'ailleurs, qu'il ait voulu affirmer sa foi républicaine dans le court avertissement qu'il

a mis en tête de son ode à Bolivar et dans Pépigraphe des Deux Brutiis, — L'avertissement dit : « Les aveugles détracteurs de Tindépendance américaine et des vertus qu'elle enfante n'ont vu qu\ine feinte habile dans l'abdication franche et sublime du Dictateur de la République du Venezuela : la création de Tordre militaire des Libérateurs, l'affranchissement des esclaves^ etc., etc., sont autant de pas, disent-iîs,que fait cet ambitieux vers l'usurpation de l'autorité souveraine. Ainsi sont calomniés des actes de justice, de reconnaissance et d'humanité I C'est à ces soupçons, injurieux pour sa gloire, que répond surtout le héros dont le poète a essayé d'interpréter les mâles principes et l'âme patriotique et profonde. »

L'épigraphe des Deux Brutus était empruntée à Montesquieu. La voici : « G'étaitun amour dominant pour la patrie qui, sortant des règles ordinaires des crimes et des vertus, n'écoutait que lui seul, et ne voyait ni citoyen, ni ami, ni bienfaiteur, ni père : la vertu semblait s'oublier, pour se surpasser elle-même ; et l'action qu'on ne pouvait d'abord approuver, parce qu'elle était atroce, elle la faisait admirer comme divine. »

Après cela je ne m'étonne plus que Desjardins ait fait partie de la Société des amis du peuple. Mais il faut croire que la politique militante ne Tavait pas détourné des Muses, puisqu'à peine sorti de ^v'isonW^uhWdi S émiramis la grande. Om sait même s'il ne composa pas ce poème étrange sous les verrous ?

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