‹ Le cénacle de La Muse française, 1823-1827; documents inéditsChapitre 20 sur 64 · IL BAOUR-LORMIAN · texte numérisé non relu

IL BAOUR-LORMIAN

En ce temps-là — je parle de 1822, — Baour- Lormian était bien entouré, bien logé, et menait une vie qui semblait heureuse (i). Une jeune femme anglaise et sa fille vivaient avec lui, le comblant de prévenances et lui prodiguant les marques de respect. Très recherché, très admiré de la génération nouvelle pour sa traduction d'Ossian, qu'il avait contribué à mettre à la mode, il recevait volontiers à sa table les disciples de Soumet : Victor Hugo, Emile Deschamps, Latouche, Alfred de Vigny, mais il avait un faible pour Vigny, qui lut chez lui le Somnambule. Quand parut la Muse française, il fut un des premiers à s'enrôler sous sa bannière, et comme il était de l'Académie, les novateurs avaient pour lui toutes sortes d'égards, sa seule présence au milieu d'eux témoignant de leurs bonnes dispositions envers elle. — Mais ce touchant accord ne devait pas durer longtemps. Pendant qu'Alfred de Vigny était en garnison à Bordeaux, Baour, oubliant l'article élogieux que Soumet avait consacré à sa traduction de la Jérusalem délivrée, prit parti pour Auger contre la Muse, et dès lors ce fut un combat terrible entre lui et les Romantiques.

(i) Cf. le Journal d'un poète, par Alfred de Vigny, p. 188.

Baour était né satirique; il lui fallait toujours quelqu'un à pourfendre. Après avoir débuté à Toulouse (i) par des diatribes contre les membres de l'Académie des Jeux-Floraux, il s'était mis à dos Écouchard-Lebrun, et pendant dix ans l'avait criblé de ses flèches. Il est vrai que Lebrun Pindare l'avait payé royalement de retour. On connaît leurs épigrammes réciproques. Lebrun disait :

Sottise est bonne à la santé.

Aussi Baour s'est toujours bien porté.

Ci-gît le Tasse de Toulouse Qui mourut in-quarto, puis remourut in-douze.

A quoi Baour, ainsi piquée ripostait :

Gonnaissez-vous ce vieux barbon Devant lui sans cesse en extase ?

Son goût est pur, son cœur est bon :

Il a Marat pour Apollon, La Montagne pour Hélicon ; Et sa servante pour Pégase.

Et encore :

Fidèle au mauvais goût comme à sa chambrière, Il vécut et mourut de lui seul vénéré ; Et durant soixante ans l'honneur lui fut sacré A peu près comme la grammaire.

Baour était un puriste qui ne passait rien à personne. C'est encore au nom de la grammaire qu'il partit en guerre contre les poètes de la Muse, mais

(i) Baour-Lormian était né à Toulouse, le 24 mars 1770 ; il est mort à Paris le 10 décembre i854.

LES RÉDACTEURS DE LA MUSE FRANÇAISE l/\g

tout en protestant qu'il n'en voulait qu'aux fausses doctrines, il trouvait le moyen d'offenser les gens. Mal lui en prit ; pour s'être permis de traiter André Chénier de « cerveau malade », il vit Latouche arriver à la rescousse et l'appeler crûment Vassassin du Tasse. Il n'est pas jusqu'à Lamartine qui ne lui ait dit son fait. Parlant de son propre Chant du sacre, il écrivait alors que c'était « l'horreur des horreurs poétiques, quelque chose comme du Baour-Lormian (i) ». Mais Lamartine n'avait pas de rancune. Vingt ans après, Baour, qui était aveugle, ayant été menacé de perdre la pension que lui faisait le gouvernem ent, le poète-député monta à la tribune et obtint de la Chambre que cette pension lui serait servie jusqu'à la mort.

IIL BELMONTET

Baour-Lormian n'avait donné à la Muse française qu'une poésie quelconque, le Printemps ; Belmontet lui en donna deux, Gilbert mourant et r Isolement, qui ne valent guère mieux, mais quels sont les vers de lui qui méritent d'être cités ? La postérité n'en a retenu qu'un seul, pour le couvrir de ridicule :

Le vrai feu d'arlifice est d'être magnanime. Et cependant, en cherchant bien, on en trouve-

(i).Le fait est que les vers de Lamartine étaient presque aussi mauvais que ceux de Baour,

l50 LE CÉNACLE DE LA MUSE FHANÇAISE

raît par ci par là, dans ses poèmes, un certain nombre qui sont assez bien frappés, ceux-ci, par exemple, que je lis dans f Isolement :

Le passé n'est pour nous qu'une tombe en arrière. L'avenir qu'un abîme où le monde est poussière : C'est ainsi que la vie, avec ses vanités, Passe entre deux tombeniix et deux éternités. Il n'est que la vertu qui ne soit pas mortelle.

Mais l'homme, chez Belmontet, était infiniment supérieur au poète. Dans un temps où les meilleurs esprits ne savaient où se prendre, Belmontet eut le courage de son opinion : il cria très haut qu'il était bonapartiste, et il le resta toute sa vie. Gela l'honore presque autant qu^un beau poème.

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