IV. BRIFAUT
Lui aussi, il avait commencé par chanter l'Empire ; on a de lui deux odes aimables sur le mariage de Napoléon et la naissance du roi de Rome. L'amabilité était, en effet, la caractéristique de son talent et de ses relations. Mais les hommes d'esprit ne vivent pas avec les morts, et Brifaut avait beaucoup d'esprit, et du meilleur. L'empire était à peine tombé qu'il fit risette à Louis XVIII. Il célébra le retour des Bourbons, comme il aurait célébré le retour de l'Ile d'Elbe, s'il en avait eu le temps, et l'on dirait que Gustave Drouineau pensait à lui quand il écrivit son Epître à quelques poètes panégyristes (j) :
(i) Paris, chez Viret, libraire, rue des Franes-Bourgeois-Saint-
Laissez là vos trépieds, romantiques sibylles. Ne vous souvienl-il plus que vos bouches serviles Eu vers pensionnés célébraient les exploits D'un soldat qui s'assit au trône de ses rois ? Et lorsque abandonnant, au cœur de la Russie, Sous des frimas vengeurs l'armée ensevelie, Il saisissait encor son glaive ensanglanté, Vos plumes du héros vantaient l'humanité ; Vous invoquiez Tyrtée et la garde fidèle Qui tint tous les serments que vous fîtes pour elle. Il fuit ! votre frayeur, remontant le passé, Change en blâme impuissant l'éloge commencé ; Vos écrits d'aujourd'hui répèlent les images Dont votre muse alors colorait ses hommages, Et peut-être des vers, sous l'Empire vieillis, Retournés pour le roi, revivent embellis .
Mais Brifaut se moquait agréablement de tout ce jii'on pouvait dire de lui. Ayant pris l'habitude très jeune de ne s'embarrasser d'aucune formule, il traversa toutes les écoles sans leur demander aulre chose que de le pousser dans le monde; aussi y fit-il rapidement fortune. — Je ne saurais dire oii il débuta comme publicisle, mais je le trouve, en 1819, au Lycée français, de Charles Loyson, et même il y sig-na quelques variétés charmantes d'humour. Il s'était déjà fait un nom au théâtre avec une tragédie en 5 actes intitulée Ninus If, on Talma jouait le principal rôle, et c'est évidemment par ses succès dramatiques qu'il se lia avec les deux Alexandre. On a vu plus haut que, lors de la représentation de Saâl à l'Odéon, Brifaut céda son
Michel, n° 3, et chez les marchands de nouveautés, une brochure in-8 de 8 pages, 1824.
l52 LE CÉNACLE DE LA MUSE FRANÇAISE
tour à Soumet. Dans Je même temps, il écrivait à Guiraud, à propos des Machabées :
« Vous voulez bien, Monsieur, que je me félicite avec vous du succès de votre bel ouvrage? Si la malveillance, qui s'est trahie par Tindiscrétion de ses attaques, a pu profiter de la gaucherie de quelques acteurs etde la négligence de TAdministration, tout cela est étranger à votre talent. Une mauvaise entrée, une fausse sortie, un brancard mal disposé ne vous nuiront pas aux yeux des connaisseurs. Vous avez entraîné tous les suffrages dignes d'être comptés, par la beauté des vers, par la force des situations et surtout par une hardiesse de conception qui rappelle les grands maîtres. J'ai trouvé votre ouvrage admirable avant la représentation, et après je ne me dédis pas. Le public finira par être de mon avis, soyez-en certain, Monsieur; mais ne retardez pas la seconde représentation. Il faut qu'elle ait lieu demain. Si vous la relardez à lundi, cela peut vous nuire. J'espère que vous me pardonnerez la liberté queje prends d'être votre conseiller; je ne devrais être que votre admirateur, et je le suis bien.
« Mille et mille compliments. Monsieur, du cœur.
« BRIFAUT (i). »
Il est donc tout naturel que Brifaut ait collaboré à la Muse française. Il y publia un fragment d'un poème en trois chants, Marie ^ et une élégie, tAU tente, qui sont beaucoup plus du dix-huitième siè-
(i) Lettre inédite.
LES UÉDACTEURS DE LA MUSE FRANÇAISE l53
de que du dix-neuxième, ce qui n'est pas pour nous surprendre, étant donné qu'il vint au monde quarante ans avant /é'^iH/eo^f/a^fo/is de Lamartine (i). A cet ég^ard il était de la même lignée qu'Ancelot et Gutting-uer.