VI. CHÊNEDOLLÉ
Soumet écrivait à Chênedollé, le 20 septembre 1828 : « Mon cher maître et ami, je viens moi-même du bureau de notre journal ; je n'ai voulu m'en rapporter qu'à moi pour corrig^er les épreuves de vos beaux vers. Nous avons hésité longtemps entre les stances du Troubadour et le morceau de Dante comme on hésite entre une statue d'Hébé et celle d'un Hercule. La force l'a emporté sur la grâce, et votre admirable imitation est déjà imprimée (i). J'ai sollicité la faveur de paraître dans le même numéro que vous, afin de me mettre sous votre sauvegarde, comme autrefois. Je rends compte des Soirées de Saint-Pétersbourg ;'\e, parle des peines de l'Enfer, et le morceau du Dante viendra joindre l'exemple au précepte (2). »
Cette lettre prouve en quelle estime l'auteur de Saûl tenait Chênedollé; elle prouve aussi — et la chose est bonne à noter — que Soumet ne faisait pas tout ce qu'il voulait à la Muse française. L'admiration qu'il avait pour le talent poétique de Chênedollé ne datait pas d'hier; elle devait remonter
(i) Ode sur le Supplice des Suicidés, qui parut dans le n° d'octobre 1828 de la Muse française.
(2) Sainte-Beuve : Chateaubriand et son groupe littéraire, t. II,
LES RÉDACTEURS DE LA MUSE FRANÇAISE l5'J
à Tépoque où parut le Génie de rhomme, c'est-àdire à 1807. On lit, en effet, dans les Notes du poème de Soumet sur P Incrédulité :
« Elle guide, protège, et relient dans les cieux De la reine des nuits le char mystérieux.
(( La lune est soumise à la terre, comme les planètes le sont au soleil. M. Chênedollé, dans son beau poème du Génie de ràomme, a exprimé cette idée d'une manière extrêmement heureuse :
Mais quel astre, étalant son écharpe d'albâtre. Blanchit des vastes cieux le pavillon bleuâtre? Laissez-moi contempler, du front de ces coteaux. Ce disque réfléchi qui tremble sur les eaux. Liée à nos destins par droit de voisinage, La lune nous échut à titre d'apanage. Et réternel contrat qui l'enchaîne à nos lois. D'un vassal envers nous lui prescrit les emplois. Par elle nous goûtons les douceurs de l'empire. Des traits brûlants du jour quand le monde respire, Tributaire fidèle, en reflets amoureux.
Elle vient du soleil nous adoucir les feux ; Tantôt brille en croissant, tantôt luit tout entière. Et commerce avec nous et d'ombre et de lumière. Cet astre au front mobile, en voyageant dans l'air. Obéit à la terre et commande à la mer.»
Sachant cela, on s'explique fort bien que Soumet aitrecherchélacollaboration de Chênedollé à /a il/M5e française. Sainte-Beuve dit que ce dernier « y fut très sensible et que son esprit y éprouva une sorte de rajeunissement ». Je veux bien le croire, cependant je ne serais pas fâché de savoir en quoi l'esprit de Chênedollé fut rajeuni, car je ne vois pas que son ode imitée du Dante en témoig-ne.
l58 LE CÉNACLE DE LA MUSE FRANÇAISE
Le plus grand lort de Ghênedollé — et sur ce point je suis de l'avis de Sainte-Beuve — fut de ne pas prendre le vent et d'arriver toujours trop tard, comme les carabiniers de l'opérette (i). Comment se fait-il, par exemple, qu'ayant eu, dès i8i4, communication des manuscrits d'André Chénier, il ait laissé l'honneur de les publier à Henri de Latouche ? Et pourquoi son Génie de rhomme^ au lieu de paraître en 1802, ne vit-il le jour qu'en 1807? En 1802, c'était le moment psychologique, il aurait profité de la vogue immense du Génie du Christianisme, dont il est le pâle clair de lune. En i8o7,iln'obtint au contraire qu un succès d'estime. J'en dirai autantdes Etudes poétiques qui parurent en 1820. Ghênedollé déclare, dans l'avant-propos, qu'il a voulu « réveiller chez les Français le goût de la poésie » et qu'il s'est adressé pour cela « aux imaginations tendres et rêveuses, aux âmes fortes, élevées et enthousiastes » . C'était, certes, un beau dessein, mais pour le remplir et à son honneur il ne fallait pas attendre (juc les Méditations de Lamartine eussent fait vibrer tous les cœurs. Aussi bien les « morceaux courts, rapides et variés » des Etudes poétiques, quelque talent que Ghênedollé y ait mis, n'avaient pas ce qu'il fallait pour soulever, ravir, enthousiasmer les âmes. C'est du bon Fontanes, voilà tout, et le Fontanes que nous con-
(1) Dans le livre intéressant que M. Maurice Souriau vient de publier sur Népomucène Lemei'cier, je trouve quelques lettres de Ghênedollé ei de Suard, d'où il semble résulter que le poète du (iénie de Vhomme aurait eu quelques chances d'entrer à l'Académie Française de i8i4 à 1817, s'il avait élu domicile à Paris. Mais il ne Douvait se résigner à quitter sa résidence de Vire.
naissons, celui du Cimetière de campagne^ voire du Tasse errant de ville en aille, n'a jamais fait tourner les têtes. J'en demande pardon à l'ombre de M'"e Dufrenoy.