HORAT
c( Que la jeune muse à laquelle je consacre cet article me pardonne une galanterie classique ; j'espère qu'elle n'entend pas son Horace, et elle me permettra de ne pas le lui expliquer, car je suis sûr que je la ferais rougir. C'est d'ailleurs une sorte de sauf-conduit dont je munis mes doctrines littéraires. Comme je suis disposé à donner aujourd'hui toute satisfaction à nos supérieurs, je me mets en règle dès le principe, espérant que, s'il m'échappe dans le cours de cet article quelque petite hérésie, elle passera sous le couvert de mon vers d'Horace, comme on fait circuler des papiers suspects sous le cachet d'une Excellence.
« La réputation littéraire de M"^ Delphine Gay a
(i) Lettre inédite.
lOO LE CENACLE DE LA MUSE FRANÇAISE
commencé d'une manière très grave: elle s'est établie sur un suffrage académique ; et (ce qui est rare, même à l'Académie française) le jugement d'un petit nombre est devenu celui de tous. Un joli nom s'est glissé dans de vieux registres ; et lorsque ce nom a été proclamé, tous les yeux ont été contents de deviner, à l'embarras d'une jeune et belle personne, qu'ils avaient été bien inspirés en se fixant sur elle. M^^^ Delphine Gay avait pris alors un engagement solennel qu'elle remplit maintenant, comme ses premiers versl'annonçaient; aussi toutes les admirations viennent-elles des points les plus opposés se rassembler autour d'elle. Est-ce un hommage rendu à sa jeunesse et à sa beauté ? A voir seulement notre nouvelle Corinne, on serait tenté de le croire; cela devient impossible, dès que les yeux s'arrêtent sur ces ouvrages. On sent bien alors que c'est à la beauté de ses vers que sont accordés tous les suffrages, et l'on s'applaudit de cette heureuse harmonie qui existe entre la muse de ses chants, comme, lorsque des sons pleins de charme arrivent à notre oreille, nous aimons à trouver des formes élégantes et pures dans la lyre qui nous les envoie... »
Et c'est à qui parmi les poètes aurait célébré sa jeune gloire !
Belmontet disait :
Une grâce enivrante à sa beauté se mêle. Et ses chants inspirés sont gracieux comme elle, Déjà d'une couronne ornant ses blonds cheveux. Son jeune et beau génie a fait plus que nos vœux.
Jules de Rességuier soupirait :
Homère en la voyant, Homère aurait chanté ; Raphaël à la toile eût appris sa beauté. Maintenant nos pinceaux, nos vers sont inhabiles, Ils ne sauraient fixer des traits aussi mobiles, Et Ton peindrait plutôt les doux rayons des cieux Que les rayons plus doux qui tombent de ses yeux.
Le vag-ue enchantement du bruit lointain des lyres. L'ivresse des parfums, le charme des sourires. Le premier sentiment, qu'un mol vous révéla, C'est Delphine... Ghactas l'eût nommée Atala.
Voyageuse ici-bas, céleste passag-ère,
Elle n'a de nos maux qu'une atteinte légère;
Comme une douce gloire aux beaux jours du printemps,
Les pleurs dans ses beaux yeux ne restent pas longtemps,
Elle chante ! et l'écho des pieuses enceintes
Ajoute un nom de plus au nom des Muses saintes ;
Et rêvant de triomphe et d'immortalité,
On nomme avec Orgueil cette jeune beauté
Qui, sur sa lyre d'or ou sa harpe d'ébèue.
Fait sourire l'amour ou pleurer Madeleine.
Tant de fleurs et d'encens auraient pu rendre Jalouses les autres femmes de talent qui collaboraient à la Muse française ; qWh^ furent heureuses au contraire des liommages qu'on rendait à Delphine.
(( J'avais déjà lu, Mademoiselle, lui écrivait iVIrae Dufrenoy, les Essais poétiques dont vous avez eu la bonté de m'envoyer ufi exemplaire. En vous voyant entrer avec tant d'éclat dans une carrière qui offre tant d'écueils, je ne sais si je dois vous féliciter de la parcourir. On vous dira avec un de nos meilleurs poètes :
Le bonheur craint le bruit que la gloire aime à faire.
« Toutefois, avec l'esprit que vous avez, avec la
igO LE CÉNACLE DE LA MUSE FRANÇAISE
beauté, les g-|râces et l'aimable simplicité qu'on loue continuellement en vous, je ne puis m'empêcher de vous suivre dans la lice
D'un regard à la fois complice et maternel.
« DUFRENOY, née BILLET (l). »
Cette lettre est du g mars 1824. Quand elle l'écrivit, M™^ Adélaïde Dufrenoy était bien près de sa fin, puisqu'elle mourut le 7 mars 1826. Elle avait alors cinquante-neuf ans, étant née le 3 décembre 1766. Elle avait donc le droit de dire à Delphine qu'elle la suivait d'un regard maternel. Elle avait eu une vie fort agitée. Liée de bonne heure avec les écrivains les plus remarquables du xviri^ siècle finissant, sa grande amitié, sa grande passion, avait été pour M. de Fontanes qu'elle avait sauvé de la proscription en le recueillant chez elle, au coup d'Etat de Fructidor. Ils avaient cela de commun tous les deux qu'après avoir été élevés très chrétiennement, et avoir appris à lire dans le catéchisme janséniste de Montpellier, ils avaient embrassé les idées philosophiques et s'étaient voués au cul le des Muses pour se consoler de celui de la Déesse Raison. Les conseils de M. de Fontanes n'avaient pas été inutiles à sa protectrice. Nourris des chefsd^œuvre de l'antiquité païenne, ils lisaient ensemble Virgile et Ovide et les poètes élégiaques du siècle d'Auguste, sans pour cela dédaigner Parny qui, aux yeux de M^^ Dufrenoy, les avait égalés.
(i) Lettre inédite.
Il est fâcheux que nous n'ayons pas leur correspondance , on verrait de quelle flamme ils brûlèrent l'un pour l'autre. Mais je crois que la plus passionnée fut encore Adélaïde. A défaut de ses lettres, il nous reste ses élégies : elles suffiraient à leur gloire. Quand elles parurent, M. de Fontanes y était si clairement désigné que personne ne s'y trompa. Gomme il occupait alors les plus hautes fonctions dans l'Université, chacun dit, en jouant sur ie mot, que l'amour était un grandmaître I Oh ! oui ; je ne crois pas que, depuis Sapho, une femme en ait parlé avec plus d'ardeur et plus d'éloquence . Qu'on lise seulement celte petite pièce, où elle a essayé de le définir :
Passer ses jours à désirer,
Sans trop savoir ce qu'on désire;
Au même instant rire et pleurer, Sans raison de pleurer et sans raison de rire ; Redouter le malin et le soir souhaiter
D'avoir toujours droit de se plaindre;
Craindre quand on doit se flatter.
Et se flatter quand on doit craindre ;
Adorer, haïr son tourment, A la fois s'eff'rayer, se jouer des entraves ; Glisser léj^-èrement sur les affaires graves,
Pour traiter un rien gravement; Se montrer tour à tour dissimulé, sincère, Timide, audacieux, crédule, méfiant;
Trembler, en tout sacrifiant,
De n'en point encore assez faire ; Soupçonner les amis qu'on devrait estimer ; Etre le jour, la nuit, en guerre avec soi-même; Voilà ce qu'on se plaint de sentir quand on aime, El de ne plus sentir quand on cesse d'aimer.
Que cela sente le madrigal du xviii® siècle plus que la méditation du xix% j'en tombe d'accord? mais c'est tout de même d'un joli tour, et quand on a lu les élégies de cette âme de feu, on s'explique très bien le succès qu'elles eurent à leur apparition.
Béranger, qui était si bon juge, fut parmi les plus fervents admiraleurs de M™^ Dufrenoy. On connaît la chanson qu'il lui a dédiée sous le titre de Ma Lampe, Je m'en voudrais de ne pas publier ici la lettre qu'il écrivit à Coulmann au sujet de cette chanson :
« Mon cher Coulmann (i),
« Je vous ai dit que j'avais le désir de faire une chanson en l'honneur de M'"® Dufrenoy. Je l'ai faite et vous l'envoie. Je ne sais si elle vous paraîtra digne de son sujet, mais j'espère qu'au moins celle excellente femme y verra l'expression du plaisir que ses élégies m'ont fait. Elle est pour moi la première de nos muses, et je la place même bien au-dessus de celles qui l'ont précédée. Si je n'ai pas exprimé plus positivement cette façon de penser dans mes couplets, c'est qu'elle pourrait appeler la contradiction de la part de cerlaines gens qui n'aiment point qu'un autre qu'eux décide ce qu'ils pensent.
« Je souhaite que ces couplets soient ce que
(i) Sur Coulmann, cf. l'article que Sainte-Beuve lui a consacré dans les Nouveaux lundis et le récent volume de V. Glachant sur Benjamin Constant (1906).
j'aurais désiré qu'ils fussent (i). Dans le cas où ils vous feraient naître quelque réflexion, faites-m'en part, je vous prie, avant de les envoyer ; car c'est vous que je charge de les faire parvenir à leur adresse, attendu que je n'ai pas celle de M'"^ Dufrenoy.
« Pardonnez-moi la peine que cela pourra vous donner, et croyez à mon amitié sincère.
« Tout à vous.