‹ Le cénacle de La Muse française, 1823-1827; documents inéditsChapitre 33 sur 64 · BÉRANGER · texte numérisé non relu

BÉRANGER

Avec une pareille* auréole, M"^® Dufrenoy n'avait pas eu grand'peine à se faire ouvrir la porte de la Muse française, et je pense que c'est par Sophie Gay, son amie, qu'elle y était entrée. Elle n'y publia, d'ailleurs, qu'une toute petite pièce Elle), comme pour donner signe de vie, et ce fut ^on dernier chant.

M"^® Desbordes-Valmore, sans se prodiguer, y a inséré trois poésies d'un ton différent, mais elles ne sont pas parmi ses meilleures ; je les donnerais toutes trois pour ces stances, antérieures de quelques années, qu'elle a baptisées la Sincère :

II) En voici le meilleur, les deux derniers vers forment le refrain:

Si, comrfte Sapho qu'elle égale,

Elle eût, en proie à deux penchants,

Des Amours ardente rivale,

Aux Grâces consacré ses chants,

Parny, près d'une Eléonore,

Ne l'aurait pas vu sans effroi.

Veille, ma lampe, veille encore :

Je lis les vers de Dufrenoy.

(2) Lettre orijçinale communiquée par M. Henry Dartigue. Elle n'est pas datée, mais elle doit être de 1821.

Veux-tu l'acheter ?

Mon cœur est à vendre.

Veux-tu l'acheter Sans nous disputer ?

Dieu Ta fait d'aimant.

Tu le feras tendre ; Dieu l'a fait d'aimant Pour un seul amant.

Moi, j'en sais le prix ; Veux-tu le connaître ?

Moi, j'en sais le prix ; N'en sois pas surpris.

As-tu tout le tien ?

Donne ! et sois mon maître.

As-tu tout le lien. Pour payer le mien ?

S'il n'est plus à toi, Je* n'ai qu'une envie ; S'il n'est plus à toi, Tout est dit pour moi.

Le mien glissera, Fermé dans la vie ; Le mien glissera Et Dieu seul l'aura.

Car, pour nos amours, La vie est rapide ; Car pour nos amours Elle a peu de jours.

L'âme doit courir Comme une eau limpide; L'âme doit courir, Aimer et mourir !

Pauvre Marceline ! c'est son âme qu'elle nous a peinte dans cette dernière stance. Elle a couru, elle aussi, comme une eau limpide, et cette eau était faite de larmes, et celui qui la fit pleurer long-

temps, celui qu'elle aima et qu'elle a chanté, comme ]y|me Dufrenoy, dans des élégies d'un accent et d'un tour bien autrement romantiques, était précisément le mauvais camarade que la Muse française sacrifia à Delphine. J'ai nommé Henri de Latouche. J'ig^nore si elle fut au courant de l'incident que j'ai raconté, en tout cas elle n'avait aucune raison d'en vouloir à Delphine, et voici la charmante lettre qu'elle lui adressait de Bordeaux, le 22 mars 1.826:

« Mademoiselle,

<( J'arrive bien tard, bien reconnaissante et bien honteuse. Si ma chère interprète, qui me connaît si bien dans mes sentiments pour vous, n'avait été priée dès longtemps de vous remercier d'un souvenir qui m'a rendue heureuse, je serais tout empêchée pour m'excuser de ne l'avoir pas fait moi-même, comme j'en éprouvais le besoin, mais, iMademoiselle, le motif en est assez mélancolique pour toucher votre âme; depuis la naissance de mon dernier enfant j'ai subi trois maladies, et je sais à peine si j'existe; je ne prolongeraipas mes plaintes surmoi,jesuis trop pressée de vous exprimer mon plaisir en recevant votre charmant ouvrage. Si vous connaissez la teinte de mon caractère, vous ne serez pas étonnée que j'aie lu et que je relève avec une tendre préférence. Madame de la Vallière, Elffise, la Veuve de Naïm, et le pur fragment de la Magdeleine. Tout cela m'enchante, parce que, en y trouvant comme partout, le talent le plus élevé, mon cœur s'y attache à des vues de votre

ig6 LE CÉNACLE DE LA MUSE FRANÇAISE

cœur, et j'en éprouve un bonheur reconnaissant comme si vous les aviez faits pour moi.

(( Il est certain que votre gloire ne me sera jamais étrangère; je n'en jouirai pas de bien près, mais tous mes vœux vous suivront dans cette carrière brillante où vous ne devez rencontrer que des cœurs bienveillants et bons comme le vôtre.

« Votre charmante mère m'oublie, et non pas moi. Il est vrai que la reconnaissance est de mon côté et qu'elle donne delà mémoire, mais j'ai ouï dire que l'on se lie par le bien que l'on a fait. Jamais, à ce compte-là, M^^ Gay ne se détachera entièrement de celle qui sera toujours d'elle et de vous. Mademoiselle, la plus sincère amie.

« MARCELINE DESBORDES-VALMORE (l). ))

Elle avait bien raison de dire qu'elle avait la mémoire du cœur! Je serais presque tenté de lui faire un reproche de l'avoir poussée trop loin. En se croyant l'éternelle obligée de ceux qui l'avaient une fois servie, elle avait fini par négliger ses plus chers intérêts, ce qui n'est permis qu'aux saints. Mais de quoi vais-je la plaindre? Ceux-là ne sontils pas vraiment heureux qui mettent leur bonheur à faire celui des autres?

Et Mme Tastu? — Celle-là fut une sensitive d'une espèce assez rare. Avec une âme ardente et tendre, mais profondément honnête, elle craignait le bruit, le trop grand éclat, elle aimait à se replier plutôt

(i) Lettre inédite.

qu'à se répandre, el personne n'eût dit à la voir ou à la lire que ce modèle des femmes, comme rappelait M^^e Desbordes- Valmore, avait eu pour marraine et pour seconde mère M"^*' Dufrenoy. Sa réputation lui était venue à elle aussi des Jeux-Floraux, et elle était heureuse de ses couronnes pudiques et ne semblait pas devoir en rechercher d'autres, quand tout à coup, en 1826, au moment où tous les poètes entraient en lice pour célébrer le sacre de Charles X, l'idée lui vint d'y entrer à son tour. La coutume était de lâcher dans la cathédrale de Reims, pendant la cérémonie, plusieurs centaines de moineaux et de colombes, qui voltigeaient autour du trône, des tribunes, et dont la plupart venaient se brûler à la flamme des lustres et des candélabres. M^ne Taslu s'empara de ce touchant sujet et le traita avec tant de bonheur que, de l'avis général, ses Oiseaux du Sacre furent jugés supérieurs à la plupart des autres pièces de circonstance. Où tous les poètes avaient chanté le roi, Mme Tastu avait trouvé le moyen de chanter la liberté.

• Dormez, dormez, frtles victimes

Des royales solennités ; Vous qui, des bois touffus abandonnant les cimes,

Vîntes mourir dans nos cités, Tandis qu'en vos abris quelques œufs près d'éclore

Froids et seuls reposent encore.

Aux nids que vous avez quittés I Voix du printemps fleuri, que pleure le bocage.

Du moins en perdant la clarté Cessez de redouter les réseaux ou la cage; Vous rencontrez la mort en fuyant l'esclavage,

Mais la mort, c'est la liberté !

igO LE CENACLE DE LA MUSE FRANÇAISE

M™^ Taslu avait l'âme républicaine. Avec un peu plus d'audace et de savoir-faire, elle aurait pu disputer à Delphine le titre de Muse de la Patrie^ surtout à partir du jour où elle publia ses Chroniques de France, dont quelques-unes ont vraiment le souffle épique. Mais elle était si modeste de sa nature qu'elle s'efl'aça devant sa belle rivale, et le billet suivant, qu'elle adressait à Delphine, le lendemain de Cléopâtre (i), témoigne qu'elle ne fut point jalouse de ses lauriers.

« Je me croyais oubliée de vous, Madame, et je vous remercie de m'avoir si agréablement détrompée. Vous vous doutez bien que je n'ai pu attendre cet aimable envoi pour connaître Cléopâtre, non au théâtre dont m'éloigne ma santé et mon genre de vie, mais par la lecture. J'y ai retrouvé cette brillante facture et ces rares qualités de style qui distinguent vos écrits, principalement dans le 2® acte qui, je l'avoue, est mon préféré. Concevoir et exécuter une œuvre de cette importance est un triomphe pour une femme, permettez-moi de m'associer cordialement au vôtre et de vous répéter avec l'expression de ma reconnaissance celle d'une affectueuse admiration.

Page 1