CHAPITRE V ÉPIGRAPHES ET INFLUENCES
Hjnri de Lalouche et les épigraphes. — Les épigraphes au xvie siècle. — Les épigraphes chez les humanistes. — Chez Lamartine, Vigny, Guiraud. — Leur abus chez Jules Lefèvre. — Ce qu'en pensaient Sainte-Beuve et Fontaney. — De l'utilité dans certains cas des épigraphes. — Service qu'elles m'ont rendu à l'égard de Victor Hugo. — A quelle époque les poètes y renoncèrent. — Une lettre d'Emile Deschamps à Guiraud en i836. — Jules de Rességuier les abandonne un des premiers. — Emile Deschpmps et les littératures étrangères. — Devancé dans leur étude par Charles Loyson, Fontanes et Ghênedollé. — Influence des poètes anglais sur Lamartine. — Baour-Lormian traducteur d'Ossian. — Lamartine étudie les littératures étrangères dans son discours de réception à l'Académie de Mâcon . — Influence passagère de Byron sur lui, — La mémoire de Lamartine. — Ce qu'elle retenait surtout de ses lectures. — Comme quoi ce sont les philosophes qui ont le plus agi sur lui. — Lamennais le dirige pendant quelque temps. — Influence de V Essai sur Vindifférence en matière de religion sur lui. — Circonstance particulière dans laquelle il lut cet ouvrage. — Une lettre inédite de Lamartine à Lamennais. — Lamennais et Victor Hugo. — Comment l'action de Lamennais fut diflerente sur les deux poètes. — Une lettre inédite de Victor Hugo à Lamennais.
Henri de Latouche n'aimait pas les épigraphes. Il avait tort, c'était un jeu charmant et qui venait en droite lig"ne de l'école de Ronsard.
EPIGRAPHES ET INFLUENGliS
Une épigraphe entête d'une ode ou d'une élégie, c'était comme une fleur choisie au corsage d'une dame, comme un bouquet symbohque à la porte d'une maison ouvrière, le jour de la fête patronale, ou mieux comme une branche de coudrier qui découvre les sources.
Multipliées dans le corps d'un volume de vers, les épigraphes lui donnaient l'aspect d'un bois sacré, coupé d'allées mystérieuses où l'auteur se promenait en compagnie des poètes de l'antiquité, du moyen-âge, de la Renaissance et des temps modernes. Les humanistes, comme Charles Loyson, Ghênedollé, Victor Hugo et Sainte-Beuve, empruntaient généralement leurs épigraphes aux poètes grecs et latins, surtout à Virgile et à Horace. Charles Loyson se contentait même de piquer celle-ci à la feuille du titre de son livre : Me vend primàm dulces ante omnia musœ, comme pour indiquer qu'il n'avait aucune préférence, et cependant la muse qui l'inspirait ordinairement était la plaintive Erato.
Lamartine faisait comme lui : une seule épigraphe en tête des Méditations lui suffisait : Ab Joue principium. Entête de Jocelyn il mettait simplement ^i)/Y). C'est d'autant plus curieux qu'iî adorait les langues étrangères et qu'il se plaisait, dans sa correspondance avec Aymon de Virieu, à mettredes épigraphes latines, italiennesouanglaises en tête de ses lettres. Mais il était comme l'abeille qui cache son miel, il n'aimait pas à révéler ses
sources, il laissait à ses admirateurs le soin de les deviner, ce qui n'est pas toujours facile.
Alfred de Vig-ny prenait ses épigraphes dans les saintes Ecritures pour ses poèmes bibliques, dans Eschyle pour ses poèmes homériques, et s'en passait pour ses poèmes modernes — ce qui né veut pas dire qu'il les ait tirés entièrement de son fonds. S'il n'avait pas eu la coquetterie de cacher, lui aussi, son jeu, il aurait pu mettre des vers de KIopstock et de Thomas Moore en tête d'Eloa, d'André Gliénier en tête de Si/metka, de Byron en tête d'Héléna et de plusieurs autres de ses poèmes, car Byron eut beaucoup d'influence sur lui, quoique son pessimisme, comme je l'ai démontré ailleurs, remontât beaucoup plus haut qu'au poète anglais (i).
Alexandre Guiraud était très éclectique ; ses épigraphes allaient de Delille à Byron, en passant par M™® de Staël, Lamartine et Victor Hugo, et ne signifiaient pas grand'chose. Je veux dire qu'elles se rapportaient plus ou moins à ses poèmes. Et cependant M*^« Sophie Gay lui adressait un jour (2) le quatrain suivant :
D'admirer lord Byron chacun me fait un crime ; On médit de mon goût, on l'appelle un travers, Mais mon amour pour lui paraîtra lég-ilime. Si jamais on apprend que je lui dois vos vers (3).
(i) Cf. à cet égard le beau livre de M. Edmond Estève, intitulé Byron et le romantisme français, i vol. in-S", chez Hachette, 1907.
(a) Le 12 mars 1820, veille de l'apparition des Méditations de Lamartine.
(3) Vers inédits.