‹ Le cénacle de La Muse française, 1823-1827; documents inéditsChapitre 37 sur 64 · ÉPIGRAPHES ET INFLUENCES · texte numérisé non relu

ÉPIGRAPHES ET INFLUENCES

Cela signifiait qu'elle n'élait pas étrangère à Tengouement factice dont Guiraud, comme tant d'autres, se prit pour Byron après sa mort, ni aux vers dithyrambiques qu'il lui dédia dans la Muse française, au mois de juin 1824. Mais on se tromperait du tout au tout si, de ce dithyrambe posthume et de cet engoument passager, on tirait cette conclusion que le poète de Chllde Harold a agi en quoi que ce soit sur le poète du Petit Savoyard (t). Guiraud qui ne fut jamais pessimiste, avait eu une jeunesse assez orageuse, et c'est uniquement pour le rappeler à ceux qui le connaissaient qu'il avait rais au frontispice de ses Poèmes et chants élégiaqiies cette longue épigraphe empruntée à lord Byron :

« Au milieu des passions tumultueuses d'une jeunesse mêlée de douleurs et de plaisirs, ma lyre n'a jamais cessé d'être d'accord avec mon cœur. Quelque tristes que soient nos accents, je cède à l'attrait qu'ont pour moi les Muses : qu'elles m'arrachent au rêve accablant des sentiments opposés qui m'agitent ; qu'elles versent sur mes plaies le baume de l'oubli, et je finirai des vers qui n'auront peut-être des charmes que pour j moi (2). »

Cependant, plus d'un s'y était mépris, si j'en

(i) Et ce que je dis là de Guiraud, je le dirai de la plupart des poètes du Cénacle qui traduisirent dans le même temps des fragments de l'œuvre poétique de Byron. C'était chez eux affaire de mode et de snobisme, comme on dit aujourd'hui. L'action de Byron sur la poésie française fut beaucoup plus tardive et éclata surtout dans les premiers poèmes de Musset.

(2) Childe Harold.

jug-e par le billet suivant, que lui écrivait, au mois d'août 1824, M™« Roger, femme de racadémicien :

« Vous nous accoutumez aux beaux vers et aux bonnes actions, aussi l'on vous applaudit de l'esprit et du cœur. Grâce à vous, Monsieur, me voilà presque raccommodée avec lord Byron. Il est impossible que l'homme qui vous a si bien inspiré ne vaille pas plus que je ne l'estime, à moins, comme cela arrive souvent et, selon moi, dans cette occasion surtout, que le poète ne vaille mieux que son héros (i). ))

Mais de tous les poètes romantiques, celui qui a fait la plus grande consommation d'épigraphes, c'est encore Jules Lefèvre. Ses Con/ldences, parues en i833, en sont littéralement farcies ; telle de ses poésies n'en contient pas moins d'une douzaine en six ou sept langues, et c'est tout juste encore si, dans sa préface, il ne s'excuse pas d'en avoir mis si peu :

« Je ne pense pas, disait-il, qu'on m'accuse d'avoir abusé des épigraphes. Cela se pourrait pourtant, car on les a déjà blâmées sur parole. La seule excuse que je puisse alléguer, c'est que le soin de les choisir est le seul plaisir qui m'eût dédommagé de l'ennui de les imprimer. C'est, à la tête de chaque pièce, une sorte de préface anthologique qui vaut mieux que ce qu'elle annonce. Si je me suis cherché des échos dans plusieurs langues, pour me donner la singulière consolation de voir que l'on souffrait partout, il me semble qu'il y aurait de la

(r) Lettre inédite.

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dureté à m'en faire un reproche. N'j-a-t-il pas, d'ailleurSj quelque modestie à mettre tant de pierres précieuses en regard de sa pauvreté ? »

A quoi Sainte-Beuve répondait :

« Je ne chicanerai pas le poète sur cette prétendue modestie, qui pourrait sembler à plusieurs une très innocente et très excusable vanité; je serais fâché d'être dur, en insistant sur un simple caprice de cœur souffrant. Cette bigarrure d'épigraphes n'a de valeur, à mes yeux, que parce qu'elle dénote une des circonstances les plus caractéristiques de la création et de la composition chez M. Jules Lefèvre. Avant d'arriver, en effet, à l'expression directe du sentiment qui l'émeut, le poète éi'udit fait volontiers le grand tour; il se souvient de tout ce qu'il a lu en diverses langues de plus ou moins analogue à ce qu'il sent ; il traverse laborieusement cette infinité de réminiscences ; il y rétracte mainte et mainte fois sa pensée primitive, et elle ne nous parvient, quand il Texprime, que déjà détournée de sa route et dépouillée de son rayon. J'attribue, sauf erreur, à cette habitude d'esprit une partie des défauts de Mi Jules Lefèvre. Il aura beau dire que les épigraphes ne sont choisies qu'après sa pièce composée, et comme un simple enjolivement du titre, je reconnais souvent, dans le cours même du poème, la traduction des vers et des pensées que m'avaient offerts la petite préface cmthologiqueAX me semble alors que l'inspiration première de chaque pièce est comme une source qui, à son origine, serait obligée de se faire

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jour à travers un g-rand nombre de bateaux, et qui ne pouvant les porter, ne g-agnerait, à cet encombrement, que plus de lenteur et beaucoup de vase (i). »

C'est, en effet, le défaut du genre, quand il tourne à l'abus. Sainte-Beuve savait-il que les épigraphes avaient été remises en honneur par Jules Lefèvre ? C'est Latouche qui nous l'apprend dans une lettre (inédite) à M^^ de Girardin. En lisant les poètes de la Pléiade, Lefèvre avait été frappé de ce fait que Dorât s'amusait à mettre des épigraphes latines et grecques au frontispice des œuvres de ses glorieux disciples ; il avait remarqué aussi que Ronsard, du Bellay^ Baïfetlesautres s'empruntaientet faisaient mutuellement leurélogedans leurs sonnets et dans leurs odes, et il avait dit un jour à Latouche : « Pourquoi n'en ferions-nous pas autant? » Mais Latouche, qui, de son naturel, était ombrageuxetjaloux, n'admettait pas que les poètes se passassent ainsi la rhubarbe et le séné, avant d'avoir un nom, et l'on scsouvientqu'il ne l'envoya pas dire aux compagnons de la Muse française , — Il avait tort, car, ainsi que Fontaney l'écrivait un jour (2), (( les épigraphes fournies par toutes les gloires littéraires du pays et de l'étranger n'étaient pas le moindre agrément de la petite poésie contemporaine ». 11 aurait pu dire aussi que les épigraphes fournies par des poètes de troisième ordre ne sont pas la moindre curiosité des recueils de la

(i) Portraits contemporains, t. II, p. 253.

(2) Revue des Deux Mondes, du i5 décembre i836.

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î^-rande poésie. Que derimeurs sans (aient ne doivent leur survie qu'aux quelques vers tirés de leurs livres oubliés, dont Victor Hugo, Nodier, Sainte-Beuve, Emile et Antoni Deschamps, M""^ Desbordes- Valmore se sont fait, par pure camaraderie, des épigraphes! En tout cas ce n'est pas moi qui médirai de ce jeu tombé en désuétude. lia rendu trop de services aux travailleurs. Quand je pense que, sans les épigraphes des Odes et jBa/Zat/e^, je n'aurais pu établir ce fait, gros de conséquences, que VictorHugo avait subi rinfluence de Sainte-Beuve avant même delà rencontrer, et que c'est par le Tableau de la poésie française au xvi® siècle, publié en partie dans le Globe, qu'il avait fait connaissance avec la Pléiade Pourquoi donc les poètes romantiques renoncèrentils peu à peu à cet exercice ? Je ne saurais le dire au juste, mais c'est un fait que, vers i84o, les épigraphes disparurent de leurs recueils. Fontaney en regrettait la perte en i836. Cependant elles étaient encore en usage à cette époque, puisque Emile Deschamps écrivait, la même année, à Guiraud :

I« Je corrige tous les jours les épreuves de votre /Volume de poésies... Je vous mets des épigraphes partout, on me les a demandées, et je me suis permis d'en mettre une de moi à votre cantique de ■première communion (i). »

P C'est Jules de Rességuier qui semble les avoir (i) Lettre inédite, — Le volume dont il s'agit était intitulé Poésies dédiées à la jeunesse; il parut en 1 836, chez M™" Dondey- Dupré. et contient des épigraphes empruntées à Racine, à l'Imita lion à M"" Emile de Girardin, à Antoni Ueschamps, à Emile, à Belmontet, à V. Hugo, à Vigny, à Jules de Saint-Félix et à Rességuier. On voit qu'Emile Deschamps n'avait pas oublié les camarades.

sacrifiées le premier. Ses Prismes poétiques, qui parurent eu i838, en sont absolument vierg-es. Cela est d'autant plus remarquable que ses Tableaux poétiques Qn avaient à toutes les pages. Les Poésies d'Emile et Antoni Deschamps, publiées ensemble chez Delloye, en i84i. n'en ont pas une seule non plus. Maison n'en a pas besoin, pour faire la part de l'imitation dans leur bagage poétique. Emile a traduit, en effet, une foule de petits chefsd'œuvre des littératures étrangères et c'est sur ses instances que Guiraud en prôna l'étude dans le prospectus de la Muse française. Encore n'ctait-il de ce côté que le continuateur de Charles Loyson, qui fut un des premiers à étudier, dans le Lycée français, les poèmes de Samuel Rogers, de Thomas Moore et de lord Byron. Je dis un des premiers, et non le premier, car avant lui Fontanes avait traduitou imité quelques poètes anglais, dont Ossian, Pope, Dryden et Gray, et Chénedollé en avait fait autant, à son exemple, dans ses Etudes poétiques(ï). J'y trouve même, entre parenthèse,une ode intitulée Rome ensevelie dans ses Ruines, qu'il aurait pu se dispenser de traduire de l'espagnol, car le poète à qui il l'a empruntée l'avait lui-même tirée des Antiquités de Joachim du Bellay, — du moins il y a apparence; si ce n'est qu'une rencontre, on reconnaîtra qu'elle est curieuse (2) !

(i) Antérieurement, Chénedollé avait revu les chefs-d'œuvre de Shakespeare traduits en vers blancs, en vers rimes et en prose par feu A. Brugnière, baron de Sorsum.

(2) Voici l'ode imitée de l'espagnol :

Ton regard vainement cherche Rome dans Rome!

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Depuis que Letburneur avait Traduit les Nuits de

Young- et Baour-Lormian les poésies d'Ossian, on

ne jurait en France que par les poètes anglais.

^Lamartine en raffolait littéralement, et ce n'étaient

>as les seuls qui lui tournaient la tête. Pope, qu'il

préférait à Boileau, Fielding-, Richardson, Dryden,

.ddison, Gray et Shakespeare firent tour à tour

['objet de ses études et de son enthousiasme. Il

fcrivait, le i*^^' avril 1811, à Aymon de Virieu :

« T'ai-je dit que je venais d'être reçu, comme lalg-ré moi, deTAcadémie des sciences, arts et belles lettres de ce département (Saône-et-Loire)? T'aije dit que je leur avais broché un discours de récep-

Tu ne vois que son ombre ; et d'un destin si beau Il ne reste aujourd'hui qu'un orf^ueilleux fantôme, Et l'Aventin lui-même est son propre tombeau.

Saturne au Capitole a porté ses outrages ; Et ces bronzes, ces arcs, usés des mains du Temps, Sont la proie échappée au triomphe des âges Bien plutôt qu'un trophée aux reliefs éclatans.

Seul, dans ce grand désert, le Tibre aux eaux divines, Dont le cours arrosait Vèternelle cité. Lorsque Rome n'est plus qu'vin amas de ruines. Pour pleurer ses débris, seul le Tibre est resté.

Voici maintenant les vers de J. du Bellay :

Nouveau venu qui cherches Rome en Rome

Et rien de Rome en Rome n'aperçois,

Ces vieux palais, ces vieux arcs que tu vois,

Et ces vieux murs, c'est ce que Rome on nomme.

Voy quel orgueil, quelle rume et comme

Celle qui mit le monde sous ses lois

Pour donter tout, se donte quelquefois.

Et devint proye au temps qui tout consomme.

Rome de Rome est le seul monument, Et Rome Rome a vaincu seulement.

Le Tybre seul, qui vers la mer s'enfuit,

Reste de Rome, ô mondaine inconstance ! Ce qui est ferme est par le temps deslruit, * Et ce qui fuit au temps fait résistance.

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tion sur Tétude des littératures étrangères qui le a tous émerveillés, et où j'avais fait un ample étalage de mes petites connaissances sur les littératures grecque, latine, italienne, anglaise et française? Prends-tu part à toute la gloire de ton ami, et en es-tu un peu fier (i) ? »

On voit que Lamartine n'avait pas attendu le Lycée français, encore moins la Muse française , pour céder au charme de Texotisme.

A cette époque (1811), il était sous la domination d'Ossian, d'Young et de Shakespeare. Ce n'est que plus tard qu'il subit l'influence passagère (l'Alfîeri (2) et plus tard encore celle, un peu plus durable, de Byron. Encore convient-il de s'entendre sur la valeur des mots « influence » et « domination », qui me semblent trop gros, appliqués à un génie tel que le sien. Enchantement serait plus juste. Gomme la plupart de ceux qui ont beaucoup lu étant jeunes, Lamartine avait beaucoup retenu, mais sa mémoire était de celles qui gardent plutôt l'impression des choses que leur forme, leurs contours ou les mots dans lesquels elles sont exprimées, et, phénomène peut-être unique dans l'histoire de la poésie française, ce sont moins les poètes que les philosophes qui l'ont réellement influencé, car le poète, chez lui, dès qu'il se fut dégagé, se trouva doublé d'un penseur, et d'un penseur chrétien. Aux grands poètes de l'Italie et de l'Angle-

(i) Corresp.yt.I, p. i64.

(2) Quand il entreprit son Saûl. Soumet et Guiraud la subirent aussi, le premier dans sa tragédie de Saûl, et le second dans celle de Myrrha.

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terre, à Pétrarque et au Tasse, à Young", à Ossian, à Shaskespeare et àByron il a demandé surtout des images, des métaphores, des sujets d'inspiration. Mais ce qu'il empruntait perdait sa marque originelle en passant par son creuset. Il y a de tout dans Lamartine : du Young, du Pétrarque, du Pope, du Shakespeare, du Byron, du Tasse, sans parler des écrivains français comme Rousseau, Chateaubriand, etc. (i). Mais tout cela si bien fondu, si bien filtré, que pas un de ces poètes ne reconnaîtrait le sien. Et ce composé merveilleux a formé une langue unique, celle des Méditations^ des Harmonies et de Jocelyn,

Mais quels sont donc les philosophes qui ont agi sur Lamartine? J'ai tort d'en parler au pluriel, car il n'y en a qu'un, il s'appelle Lamennais (2). Lamartine a subi son influenee non seulement en religion, mais en poHtique, et cette influence a été d'autant plus forte qu'elle avait commencé de se faire sentir au moment précis où la perte de M°^® Charles l'avait transformé de fond en comble. On sait exactement l'année et le mois, on pourrait dire le jour où Lamennais fut révélé à Lamartine. Ce fut M™^ de Montcalm qui signala au poète l'apparition de r Essai sur ^indifférence, dans une lettre du 28 mars 1818. Elle lui disait:

«... Un seul ouvrage me paraît hors ligne par l'extravagance des idées et par l'admirable beauté du style, c'est celui de M. de Lamennais. Si vous

(1) Cf. notre Lamartine.

(2) Lettres à Lamartine, p, 3.

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ne Tavez pas lu, procurez-vous le; il mérite d'être lu et même relu. La folle franchise de ses opinions ultfamontaines est exprimée avec une verve, une chaleur tout à fait remarquables. Il n'emploie ni une parole ambitieuse, ni une phrase recherchée ; sa chaleur est toute dans son âme et dans son style. On peut lui reprocher, comme à lord Byron, de n'avoir qu'une corde à sa disposition, mais celte corde est admirable (i)... »

Lamartine, qui,depuis sa rencontre avecM™^Gharies, se laissait conduire par les femmes, suivit le conseil de M""^^ de Montcalm : il se procura l'ouvrage de Lamennais, et voici ce qu'il en écrivait à son ami de Virieu, le 8 août 1818 .

« Tous les livres m'ennuient ou m'exaspèrent, je dis les livres du jour. Cependant, félicite-moi, je suis enfin tombé sur du bon, même sur du beau, même sur du sublime. Gela s'appelle Essai sur r indifférence en matière de reliffion. Gela est fait, dit-on^ par un très jeune abbé. G'est mag^nifique, pensé comme M. de Maistre, écrit comme Rousseau, fort, vrai, élevé, pittoresque, concluant, neuf, enfin, tout... (2). »

Moins d'un an après, ce <( très jeune abbé » devenait l'ami de Lamartine et j'ai raconté naguère les services qu'il lui rendit dans l'afTaire épineuse de son mariage (3).

(i) Od aurait pu croire que M. de Bonald, à qui M"* Charles l'avait présenté, aurait eu quelque influence sur lui. II n'eut même pas le pouvoir de lui faire admettre les corrections qu'il s'était permis de lui proposer pour l'ode à lui dédiée, intitulée le Génie. Lamartine la publia telle qu'il l'avait écrite.

(s) Ccj^resp., t. 1, p. .S22.

(3) Voir le Correspondant du 26 septembre 1908.

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Lamartine était alors son collaborateur au Défenseur. Pour bien lui marquer sa reconnaissance, il lui avait déjà dédié la pièce de ses Méditations ayant pour titre Dieu. La carrière diplomatique, en le tenant éloig'né pendant dix ans de la France, ne l'empêcha pas de suivre Lamennais dans sa marche révolutionnaire, et si quelqu'un doutait encore qu'il fût resté en communion d'idées avec lui, je lui conseillerais de lire la lettre qu'il lui écrivait, lors de l'apparition du journal r Avenir :

« Mâcon, le 19 février i83i.

« Monsieur, « Permettez-moide vous remercier des soucis que vous avez bien voulu vous donner pour me procurer la lecture des premiers numéros de votre admirable journal (1). Personne,, j'ose le dire, n'en est plus digne, car personne n'en saisit mieux la grande et généreuse pensée. Les hommes de conscience et de vérité, les hommes de foi et d'avenir désiraient depuislongtemps un journal où leshautes doctrines des temps modernes s'élevassent au-dessus des misères du jour, où la religion osât prononcer le nom de liberté, où la liberté remontant à sa source osât dire aux hommes de circonstance : je suis chrétienne et suis née avant vous; où enfin les doctrines fussent sincères et non pas cette arme à deux tranchants que s'arrachent tour à tour les divers partis pour se combattre, et les briser après la victoire. Peu de gens vous comprennent encore, mais vous

(i) Le journal V Avenir.

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VOUS créez un public et vous saurez Tatteinclre. Vous avez le genre de courage qui manque le plus aux Français, le courage de penser seul et de dire votre pensée tout entière. L'homme qui tremble devant sa pensée ne doit pas Técrire, comme l'homme qui a peur de son ombre ne doit pas marcher au soleil.

« Une seule idée de votre ouvrage (car un journal est une œuvre à pages quotidiennes) me paraît avoir besoin d'explication. C'est Fidée théocratique qui le domine. Si vous entendez par théocratie la théocratie religieuse et intellectuelle, la vérité divine et éternelle se manifestant avecles tems aux intelligences, réfléchissant ses rayons dans les esprits, dans les cultes, dans leslois^ dans les mœurs et gouvernant ainsi seule l'univers que Dieu a créé pour lui, cette théocratie est la mienne. J'y croîs et le monde qui y croira en admettra les conséquences fécondes. Si vous entendez une théocratie sensible et réalisée temporellement dans une forme de gouvernement humain, vous n'êtesplusles hommes de l'avenir, mais d'un passé que vous ne sauriez ranimer; la seule forme théocratique que je conçoive pour les temps présents et futurs, c'est la liberté où l'homme n'obéit qu'à sa pensée divine, ne se gouverne que selon sa raison éclairée par son intelligence. C'est cette forme que vous avez pressentie avec tous les hommes d'espérance qui les élève avec vous au-dessus des regrets du passé, des orages du présent, des terreurs de l'avenir; cettegrande transformation sociale vers laquelle le monde entier

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gravite pouvait s'opérer graduellement par du courage eï de la sincérité, la restauration avaitcelte œuvre à accomplir dans sa destinée, si elle Feût comprise. C'était le pont jeté sur Tabîme qui sépare deux ères de l'humanité : Il s'est écroulé sous ses pas, elle l'a ébranlé elle-même; c'est à vous peutêtre et aux hommes qui pensent avec vous de le reconstruire sur deux bases plus solides : la religion et la liberté.

« Je me félicite, Monsieur, de cette occasion de vous exprimer une vieille admiration pources belles pages de vous que j'avais lues dispersées; je saurai maintenant où les chercher réunies.

« Agréez l'assurance de mes respectueux sentiments.

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