‹ Le cénacle de La Muse française, 1823-1827; documents inéditsChapitre 39 sur 64 · VICTOR · texte numérisé non relu

VICTOR

« Parlez-moi de vos affaires et disposez de moi ici. Vous savez comme je suis à vous (r). »

N'est-il pas vrai que cette lettre est plutôt d'un enfant de chœur?

(i) Lettre inédite communiquée par M. Macqueron.

h — Charles Nodier prend la direction du parti. — Gages qu'il lai avait déjà donnés. — Ses amis Taylor et Cailleux.

— Les deux Alphonse. — Enfance et jeunesse de Nodier. — Son premier précepteur. — M. de Chantrans lui apprend la botanique et la minéralogie. — Euloge Schneider, capucin défroqué, lui apprend le grec. — Nodier à Strasbourg. — Son arrivée à Paris, — Gomme quoi il y avait dix hommes en lui. — Ge que disait Sainte-Beuve de son inexactitude.

II. — Nodier bibliothécaire de l'Arsenal. — Description de son appartement. — La chambre de Mme Nodier. — La salle à manger, le salon de l'Arsenal, le dimanche. — La causerie, la danse et le jeu. — Le Romantisme eu 1825. — Guerre que lui font les Classiques. — Un discours de M. Frayssinous. — Les satires de MM. Maillard et Vierinet.

— Le Globe, de Dubois, défend les Romantiques. — Nodier et quelques amis rendent visite à Dubois. — Une conversation à l'Arsenal sur le Romantisme, d'après les Mémoires inédits de Gutlinguer. — Le piano de Marie Nodier et la table de jeu de son père. — Ge que Taylor écrivait de l'Egypte à son ami. — Lamartine « enleveur d'actrices et joueur comme Nodier ». — Lettre inédite de Lamartine.

III. — Le sacre de Charles X. — Nodier et Victor Hugo à Reims. — Le blason de Nodier. — Pourquoi il ne fut pas fait baron. — Son amour des voyages. — Nodier et Victor Hugo vont au Mont-Blanc. — Ils s'arrêtent à Saint-Point.

— Pourquoi Lamartine n'alla pas avec eux. — Gué et Ouaï.

— Une vue de Saint-Point par Gué. — Une représentation sensationnelle au théâtre de Mâcon. — Léontine Fay joue

devant LamartiDe, Nodier et V. Hugo. — Qm non ascendant ? — Victor Hugfo et le Mont-Blanc.

IV. — Ballanche et Fourier à l'Arsenal. — Comment Ballancbe fit la connaissance de Nodier. — Lettres inédites de l'auteur à'Antigone à M'"^ Récamier. — Ballanche chez les ouvriers. — Son influence religieuse sur le Saint- Simonisme. — Il développe dans une réunion ouvrière son système historique fondé sur le dogme chrétien de la déchéance et de la réhabilitation. — Fourier et sa cosmogonie. — Un mot de Béranger sur lui. — Sa chanson des Fous.

V. — Chez les Saint-Simoniens en 1882. — Deux lettres inédites de Michel Chevalier à M""* de Girardin. — La chapelle saint-simonienne de la rue Monsigny. — Les sermons de Barrant. — Sainte-Beuve et le Saint-Simonisme.

— Influence du Saint-Simonisme sur les mœurs des Romantiques.

VI. — Marie Nodier. — « Notre-Dame de l'Arsenal. ^) — Son mariage. — Son ami Guttinguer. — Sa correspondance inédite avec lui — Les Lilas de Courcelles. — Les dernières années de Charles Nodier. — Une lettre inédite de Lamartine. — Un mot de Nodier à Balzac sur sa candidature à l'Académie. — Pourquoi il ne fut pas nommé secrétaire perpétuel de l'Académie en i834. — Nodo h/'erro.

— Origine du mot de passe des Romantiques à la première représentation d'Hernani. — Mort de Nodier. — Le chagrin de Marie. — Fermeture du salon de l'Arsenal. — Marie va habiter la province. — Dernières lettres qu'elle adresse à Guttinguer. — Elle se retire à Fontenay-aux-Roses et y meurt.

Voilà donc la jeune école romantique désemparée, décapitée par la suppression violente de la Muse française et le désaveu maladroit, pour ne pas dire plus, d'Alexandre Soumet. Ou*allait-elle devenir avec ses éléments disparates? Elle ris-

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quait fort de se désagréger tout à fait, de finir dans la confusion de la tour de Babel. Heureusement que le bon Nodier était là pour en prendre la direction. Il la prit nonchalant ment et d'un air lassé, comme il faisait toutes choses, et la garda de même jusqu'à ce que Victor Hugo eût atteint sa grande majorité. Et cet intérim de trois ans ne fut pas sans gloire.

A défaut de principes bien arrêtés, et peut-être à cause de ses opinions quelque peu flottantes, Charles Nodier était plus qualifié qu'aucun autre pour rallier les deux ailes du parti et empêcher Taile gauche de verser dans ce qu'il appelait « le genre frénétique ^). Outre qu'il était très conciliant de sa nature, il avait donné des gages aussi nombreux qu'éclatants à a la secte nouvelle », comme on disait à l'Académie (i). Et pour faire les honneurs

(i) On lui savait gré, en efFef, d'avoir ouvert un des premiers la voie en publiant dès 1801 un petit volume de Pensées de Shakespeare extraites de ses œuvres, d'avoir mis à la mode la littérature étrangère par son Trilby, son Jean Sbogar et son S marra, et d'avoir pris hardiment la défense des Romantiques contre les Classiques dans la Muse française, notamment dans la pièce de vers intitulée Adieux aux Romantiques, où se trouvent les traits suivants :

Pourquoi, poètes infidèles,

Pourquoi ces coupables accents

Qui séduisent l'âme et les sens?

Vous aviez de si bon modèles

Pour faire des vers innocents I

Quand vous décrivez la nature Le cœur est surpris et touché.

Du charme de cette peinture Vos censeurs n'ont pas approché, Mais ils n'ont jamais trébuché Dans le sentier de l'imposture; Ils dégoûtent de la nature De crainte d'en faire un pcché.

de sa maison, devenue le centre du mouvement, il avait la chance d'avoir une femme sensée et positive, acco.rte et accueillante, qui le complétait en tout et le corrigeait au besoin; — une fille dont les yeux et la g-râce étaient un charme; — et, dans la personne du baron Taylor et d'Alphonse de GailleuXjdont il fut le collaborateur aux Voyages pittoresques et romantiques dans l'ancienne France y des amis comme il n'y en a plus.

Taylor avait rencontré Gailleux (i) dans l'atelier du peintre Suvée ; après l'avoir entraîné chez M. Abadie père, qui leur avait donné des leçons d'architecture, il lui avait conseillé d'entrer dans la garde royale. C'est grâce à l'amitié de Taylor que Gailleux fut attaché, en i8i5, à l'état-major du général de Lauriston, qui commandait la division de la garde, et c'est par le général de Lauriston, devenu ministre de la maison du roi, en 1820, qu'il fut nommé secrétaire général des Musées. Il travaillait, depuis 1818, aux Voyages pittoresques et romantiques dont Taylor était le véritable fondateur. Cette publication, qui eut une si grande influence sur les destinées du Romantisme, ne fut pas étrangère à la nomination de Cailleux (2) ; en tout cas, elle la justifia pleinement. C'est par elle aussi qu'il se lia avec Nodier, et il faut croire que les qualités de son cœur égalaient celles de son esprit,

(i) Alphonse de Cailleux était né à Rouen, le 3o décembre 1785. Il est mort à Paris le 24 mars 1876.

(2) C'est lui qui a rédigé les livraisons consacrées à la Normandie et à la Bretagne.

puisque Nodier le présenta un jour àLamartineen ces termes :

« Paris, le 28 janvier 1825.

« J'espérais à aller Mâcon. Des travaux bien stériles, et cependant bien accablants, me retiennent à Paris. G'eslM. Alphonse de GailleuXjSecrétaire général des Musées royaux, et l'un des deux Alphonse que j'aime le mieux au monde,qui va visiter,pour le grand ouvrage des Voyages. pittoresques^ vos sites et vos monuments. Il est tout naturel qu'il désire beaucoup de vous voir. Le prophète dit que l'homme selon Dieu est un temple. L'homme de génie en est un aussi.

<( Voyez dansmonami Alphonse de Cailleux une émanation de ma pensée, une partie de moi-même qui vous arrive. Il vous dira qu'il y a une famille à Paris qui vousaime comme elle vous admire... (i). »

Quand Nodier écrivait ces lignes si flatteuses pour celui qui en était l'objet, il occupait depuis un an le poste de bibliothécaire de l'Arsenal, et c'est justement Cailleux et Taylor qui l'avaient sollicité pour lui à la mort de l'abbé Grozier (2). Il pouvait donc bien rendre ce témoignage à celui des deux Alphonse qu'il aimait mieux au monde, sans que Lamartine en fût jaloux.

Gharles Nodier était né sous une heureuse étoile (3j. Quoiqu'il ait eu des commencements dif-

(i) Lettres à Lamartine, p. 35.

(2) La nomination de Nodier fut signée par M. de Gorbières, alors ministre de l'Intérieur, le 3 janvier 1824, mais il ne prit possession de son appartement à l'Arsenal que le i4 avril suivant.

(3) Il naquit à Besançon, le 29 avril 1780.

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jQciles, tout lui réussit, tout le servit, même ce qui était de force à le perdre.

Fils d'un ancien oratorien qui n'avait pas attendu la Révolution pour dëfroquer, il dut à cette circonstance de devenir un jour le secrétaire d'occasion de Fouché.

Son père aurait voulu qu'il fût un homme avant d'être un enfant et pour cela il l'avait affilié, dès l'âge de douze ans, à la Société des Amis de la Constitution. Mais la nature, qui n'aime pas qu'on la violente, se rattrape avec usure quand on empiète sur ses droits — d'un âge à l'autre. Et Charles Nodier fut toute sa vie un grand enfant (i), ce qui ne l'empêcha pas d'être, quand il le fallait, un homme. A treize ans, il sauva la tête de la petite nièce de l'abbé d'Olivet, en menaçant son père, qui présidait le tribunal révolutionnaire, de se percer le cœur s'il l'envoyait à l'échafaud.

Du même coup il devint royaliste, ce qui prouve une fois de plus qu'on peut être aussi bien le prisonnier de ses bonnes actions que de ses succès. A partir de ce moment, il semble que tout conspire pour lui faire une âme de contre-révolutionnaire. Son père,qui était loin d'être un ogre, tout jacobin qu'il était, l'avait confié à un de ses amis, ex-officier du génie et ci-devant gentilhomme, nommé Girod de Ghantrans. Un jour, le précepteur de Gharles reçoit l'ordre de quitter Besançon, en vertu

(i) Henri Heine disait spirituellement : « Lorsque, comme Charles Nodier, on a été guillotiné plusieurs fois dans sa jeunesse, il est assez naturel qu'une fois âgé on n'ait plus sa tête. »

du décret qui interdisait aux nobles le séjour dans les places fortes. L'enfant se meta pleurer et plaide si bien la cause de son maître que le président du tribunal révolutionnaire se laisse encore une fois attendrir. Non seulement il obtient pour le suspect la permission de ne se retirer qu'à trois lieues de la ville, mais il met encore la main de son fils dans la sienne en lui disant : « Je ne connais pas d'homme plus vertueux que toi ; lu méritais de n'être pas né g-entilhomme, mais obéis à la loi, emmène mon enfant, je te le donne, tu lui apprendras à connaître la nature et la vérité. » — Ah ! si tous les jacobins avaient été de celte espèce-là. — Or, savez-vous ce que Charles Nodier apprit dans le commerce de M. de Chanlrans ? La botanique, la minéralogie, la faune et la flore du vallon de Novillars, et, par-dessus le marché, tout ce qu'il y avait dans une petite bibliothèque composée de Bernardin de Saint-Pierre, Lavoisier, Fourcroy, Bergmann, Sénèque, Horace, Montaigne, Plutarque, laJérusalem délivrée^ le Roland Furieux, Don Quichotte, Shakespeare !... Ce n'était pas mal comme « nature » et comme « vérité ». Mais nous avons tous nos auteurs favoris. Celui de Nodier était Montaigne. Il lut les Essais deux fois de suite. Etonnez- vous après cela que ses opinions littéraires aient été si flottantes et ses convictions politiques si incertaines !

Rappelé en 1794 à Besançon, on l'envoie à Strasbourg pour y apprendre le grec ! 11 y arrive au moment où l'on décapitait les statues des porches

de la cathédrale. Ce spectacle le révolte et lui donne l'amour des vieilles choses et des vieux monuments, mais ce qui le dégoûte bien davantage des excès révolutionnaires, c'est de voir que son professeur, un certain Euloge Schneider, d'abord capucin à Cologne, puis grand-vicaire de Tévêque constitutionnel à Strasbourg, s'amusait, entre deux leçons de grec, à faire tomber les têtes des gens. Car ce traducteur et annotateur d'Anacréon était « rapporteur de la commission révolutionnaire extraordinaire ». Le père de Nodier n'avait pas eu celte fois la main heureuse. Mais il était à cent lieues de penser que l'helléniste, chez Euloge Schneider, était doublé d'un scélérat. 11 l'apprit seulement le jour où l'ancien capucin fut arrêté par ordre de Saint- Just, pour avoir voulu épouser, malgré elle, une jeune fille enlevée à sa famille sous la menace du couperet. Il rappela de nouveau son fils à Besançon, mais pour le garder auprès de lui, et désormais ce fut sous son égide que le jeune Charles, tout en suivant les cours de Joseph Droz à l'Ecole centrale, se livra à son goût pour les littératures anciennes. Depuis qu'il avait savouré les Essais de Montaigne^ le xvi® siècle l'intéressait plus qu'aucun autre (i). Il étudia la langue d'Amyot qui lui avait

(i) Il écrivait à Chènedollé, le i6 janvier i83i :

«... Voici une autre recommandation que je confie à votre mémoire, pour le cas où quelque occasion imprévue d'y avoir égard se rencontrerait sur votre chemin. Je sais bien que les anciennes éditions de Basselin ne se trouvent plus chez vous, et qu'il ne faut pas compter sur le bonheur d'en déterrer un exemplaire; mais les poésies de Vauquelin delà Fresnaie ne sont pas tout à fait si rares, et on m'a dit dans le temps que M. de La Fresnaie, de Falaise, que vous devez bien connaître, 'çg avait au moins tx\ triple. Or, je ne

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révélé Plutarque et Long-us, s'éprit de Turnèbe et d^Henri Estienne, découvrit Ronsard après avoir lu Saint-Gelais, devint bibliothécaire adjoint de la ville et, comme tel, classa et catalog-ua des milliers de livres. Tant et si bien qu'à Vàge de vingt ans, lorsqu'il partit pour Paris en quête d'une place, il était en passe de remplir toutes celles qu'on voudraitbien lui donner dans la librairie, le journalisme ou l'enseignement.

Mais il n'en chercha d'aucune sorte, trouvant plus commode et plus agréable de muser par les rues et le long des quais, de se faire arrêter, puis relâcher, de vivre au petit bonheur et à l'aventure, de passer, en politique, d'un pôle à l'autre, de la Montagne à la Vendée, jusqu'au jour où, ayant jeté toute sa gourme et étant lassé de rouler sa bosse, il eut la bonne fortune de rencontrer à Dole un sourire et deux yeux de femme qui le décidèrent enfin à s'asseoir et à se ranger (i).

On sait le reste, et comment Nodier fit la conquête de Paris. Il y avait dix hommes en lui : un entomologiste, un botaniste, un grammairien, un

regarderais pas à une bonne pincée d'écus pour me les procurer, moyennant que l'exemplaire tùf. louable d'intégrité et de conservalion, notre manie de bouquiniste étant inexorable pour tous les défauts du matériel des livres. »

« Voilà, dit Sainte-Beuve, le bibliophile passionné qui se trahit au naturel sous ses airs d'indifférence. En effet, le Vauquelin de LaFresnaie est un des plus rares et des plus recherchés entre les poètes du xvi« siècle. L'exemplaire de Nodier (car il s'en était procuré un), qui avait appartenu à Pixérécourt et qui s'était vendu 80 francs à la vente de ce dernier, ne s'est pas vendu moins de i53 francs à la vente de Nodier lui-même. » {Chateaubriand et son groupe littéraire, t. II, p. 3 16.)

(i )I1 épousa M'i« Désirée Gharve fille du juge Claude Charve, le 3o avril 1808.

poète, un romancier, un historien, un bibliophile... et le tout formait un amateur délicieux qui ne connaissait à fond que les hvres. Sainte-Beuve disait qu'il avait le don de l'inexactitude et qu'il ne pouvait écrire deux lignes de suite sans commettre, quelque erreur. Il ajoutait qu'il n'avait jamais vu d'homme aussi dépourvu de jugement proprement dit et ayant aussi peu la juste mesure des choses que Charles Nodier (i).

C'est peut-être excessif, mais s'il avait lu ces lignes, Nodier eût été le dernier à s'en fâcher, car lui-même se refusait le nom de critique et n'avait pas l'air de se prendre au sérieux. Aussibien, n'estce pas tant par la variété de ses connaissances, que par sa bonhomie, son aimable scepticisme la finesse de son esprit, la sûreté de son commerce, qu'il séduisit tout le monde.

Le voilà donc installé à la Bibliothèque de l'Arsenal, dans Tancien pavillon royal de la maréchale du Luxembourg (2). Son appartement donnait d'un côté sur la rue Sully, de l'autre sur le quai et sur l'île Louviers (aujourd'hui disparue), dont les berges vertes et les hauts peupliers rafraîchissaient l'air et la vue pendant les chaleurs de Tété. Un

(i) Les Cahiers de Sainte-Beuve, p. [\o,

(2) Pour écrire ce paragraphe, je me suis servi des Souvenirs d'Amaury Duval; des lyémoires d'Alexandre Uumas, du livre de Marie Nodier sur son père, des pages charmantes de M™« Victor Hugo sur l'Arsenal et des Mémoires inédits de Guttinguer, qui sont entre mes mains.

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ancien escalier, large mais peu luxueux, conduisait à cet appartement, situé au premier. Après avoir traversé une antichambre assez étroite, on entrait dans la salle à manger très vaste, à corniches sculptées, haute de plafond, peinte et vraiment seig^neuriale. Elle était éclairée par une petite lampe placée sur un poêle et servait de vestiaire les soirs de fêtes et de réceptions. Un petit couloir séparait la salle à manger du salon, qui était tout blanc, avec des moulures du temps de Louis XV, et dont Tameublement se composait de douze chaises ou fauteuils, d'un canapé et de rideaux en casimirrouge. A droite, sur le panneau qui faisait face aux fenêtres, était placé, au-dessus du canapé, le portrait de Nodier par Paulin Guérin. Dans l'encoignure, la statue de Henri IV enfant, moulée sur Toriginal de Bosio ; de chaque côté de la cheminée les deux fauteuils de Taylor et de Gailleux, habitués en titre, puis la porte de la chambre à coucher du bibliothécaire, et près de cette porte, devant une des fenêtres, la fameuse table d'écarté. Un paysage de Régnier, ami delà maison, faisait vis-à-vis au portrait de Nodier; en retour, un couloir conduisait à la chambre de Madame, et le piano de Marie était placé dans un enfoncement qui avait dû servir autrefois d'alcôve. L'éclairage était aussi simple que le reste : deux lampes sur la cheminée et deux quinquets de chaque côté du portrait du maître.

En temps ordinaire, c'était dans la chambre de sa femme que Nodier recevait ses amis. Ils entraient comme chez eux, sans qu'il se levât de son

fauteuil. Son corps, qui de bonne heure fut las et courbé, se repliait à moitié sur lui-même. Sesgrandes jambes croisées semblaient ne pas oser se développer. Son pantalon avait peine à attraper ses pieds ; ses bras, démesurément longs, abandonnaient ses mains effilées, froides et décolorées. Et de ce corps efflanqué, de cette gaucherie, de celte nonchalance se dégageait un charme inexprimable. Ymbert Gallois disait qu'il y avait « de l'humectant dans sa personne » (i).

Assise en face de lui, M^^e Nodier souriait à tous les visiteurs, quelles que fussent leur qualité et leur condition sociale. Elle n'avait pas pour les illustres ces prévenances bruyantes qui^sont des injures aux humbles. Elle était comme ces quêteuses indulgentes qui ne tiennent compte que de l'intention et qui acceptent un sou comme un louis. Sa figure, vive et éclatante comme un bouquet, égayait tout l'Arsenal. C'était bien la femme de son mari : beauté ferme, toilette simple, intelligence nette.

A six heures la table était mise. Trois ou quatre couverts en plus des couverts de la famille attendaient les dîneurs de fondation. C'étaient : de Cailleux, le baron Taylor, Francis Wey, le Franc- Comtois, et le peintre Dauzats. Mais la table s'allongeait comme à plaisir et tous ceux qui s'y présentaient étaient les bienvenus. Il n'y avait d'exception que pour le treizième, que Nodier, très supers-

(i) Cf. dans Littérature et philosophie mêlées, de V. Hugo, la notice sur Ymbert Gallois.

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lilieux, faisait servira une petite table, jusqu'à ce qu'un quatorzième convive vînt le relever de sa pénitence.

Le salon ne s'illuminait que le dimanche, mais quelle fête ce jour-là I On s'en réjouissait six jours d'avance, et tous ceux qui y ont pris part en ont gardé un délicieux souvenir. On y pénétrait sans se faire annoncer, toutes portes ouvertes, comme dans un moulin, sans aucune espèce de cérémonie, et l'on se sentait chez soi tout de suite, tant la réception était cordiale et l'atmosphère affectueuse.

La soirée était coupée en deux parties inégales. De huit à dix heures, on causait. Ordinairement c'était Nodier qui faisait les principaux frais de la causerie. Quand il était en train, on le voyait au coup de huit heures se lever de sa chaise, en deux morceaux, et se diriger vers la cheminée, où il s'adossait, les bras ballants ou les mains dans ses poches. Alors un grand silence se faisait dans le salon, et Nodier commençait. Ses causeries étaient extrêmement variées : elles allaient du conte fantastique ou humoristique à l'histoire et à la peinture des mœurs. Et les mœurs étaient celles des insectes, qu'il connaissait comme personne, et Thistoire était le plus souvent celle de son enfance et de sa jeunesse, depuis la fessée légendaire qu'une amie de sa mère lui avait administrée en plein champ, pour le guérir de l'amour, jusqu'à la ISapoléone,(\m lui avait fait à vingt ans la figure d'un conspirateur pour rire !... Mais ce qu'il contait le

mieux encore, c'étaient les histoires de lutins et les contes de fées. Là, il était tout à fait dans son élément(i;. Ouandil contait, parexemple, la légende de « la morte mariée », il faisait passer un petit frisson dans le cœur des femmes, ce qui lui valait ensuite toutes sortes de compliments. Aussi que de gens n'appréciaient en lui que le conteur 1 Mais il n'abusait pas de sa maîtrise, non plus que du plaisir qu'il savait faire à la plus belle moitié de son auditoire. Quand il apprenait que Victor Hugo avait composé une ode nouvelle, ou quand Lamartine était de passage, il leur cédait volontiers la parole, et ces soirs-là, comme disait M""® de Girardin, la soirée tournait au gala.

Quelquefois aussi le monologue faisait place à une discussion littéraire des plus animées. C'était lorsqu'un journal ou un pamphlétaire d'occasion avait pris trop violemment à partie le Cénacle et les Romantiques. Dans ce cas, Nodier groupait autour de lui, dans un coin du salon, tous ceux de la Muse française qui se trouvaient à l'Arsenal, et je vous réponds que les Philistins, autrement dit les Classiques, passaient un mauvais quart d'heure. Les Mémoires inédits de Guttinguer nous renseignent abondamment sur ces petites parlotes du dimanche à l'Arsenal, et je vais, à leur aide, en donner une idée.

La disparition inattendue de la 3Iuse française, bien loin de calmer la colère des Classiques, n'a-

(i) C'est peut-être par le côté fantastique de son talent qu'il a le plus agi sur le premier Romantisme. V. Hue^o, qui lui a dédié plusieurs Ballades, n'en aurait peut-être pas fait sans lui.

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vait fait que l'exciter davanlage. Il s'ag-issait maintenant de porter le dernier coup à la secte ennemie. Ce fut M. Frayssinous qui s'en chargea. Le Grand-Maître de TUniversité, profitant de la séance solennelle de la distribution des prix du concours général, y prononça, le i6 août 1824, un discours-programme qui, sous couleur de mettre la jeunesse en garde contre les invasions du mauvais goût, attaquait ouvertement les Romantiques. « En vain, disait Tévêque d'Hermopolis, pour s'autoriser à tenter de nouvelles routes, on nous parlerait des progrès de l'esprit humain : il n'en est pas des lettres comme des sciences naturelles; dans celles-ci on avance toujours, les découvertes sont filles du temps et de l'expérience, mais lorsque, chez une nation savante et polie, la langue, après s'être épurée, perfectionnée successivement, se trouve fixée enfin par des écrivains devenus modèles dans tous les genres, alors, suivre le chemin qu'ils ont tracé est un devoir; qui s'en écarte ne peut que s'égarer.

« Oui, malheur à l'écrivain, parmi nous, qui, dédaignant notre grand siècle littéraire, tâcherait d'avoir plus de grâce que Fénelon, plus de noblesse que Racine, plus de naïveté que La Fontaine, plus d'originalité que La Rruyère, plus de vigueur que Pascal, plus d'élévation queBossuetl

« Qu'est-il arrivé de nos jours? C'est que certains esprits ont conçu je ne sais quel dég-oût, quelle aversion secrète pour ce qui est simple, clair, naturel, beau ; ils ont paru ne se complaire que dans

ce qui est apprêté, faux, bizarre, nébuleux ; un nouveau style a demandé de nouvelles théories, et les lettres ont eu leurs sopliisles comme la philosophie. N'oublions jamais que le bon sens doit présider à tout ; que l'imagination sans règle ressemblerait à de la folie; que l'esprit, ainsi qu'on Ta défini, est le sel de la raison; que nos maîtres dans l'art d'écrire se sont montrés amis de celte raison jusque dans leur audace, et que chez eux la hardiesse du tour et de l'expression s'allie toujours à une heureuse clarté... »

Le discours de M. Frajssinous, quoique très modéré dans la forme, eut un retentissement considérable, et l'on vit une foule de rimeurs reprendre la thèse de l'évêque et la développer sur le mode satirique. Ce fut un avocat qui ouvrit le feu. UEpître sur le Romantisme, suivie de la Mode, par G. Maillard (i), n'était pas très méchante, cependant elle contenait quelques traits assez bien décochés, et l'ami Guttinguer nous dit que le bon Nodier fit la moue et leva ses grands bras en l'air, quand il lui lut le passage suivant :

Naguère on les a vus, honteux et consternés. Cacher dans leurs albums leurs vers infortunés : Mais quand tu leur montrais la véritable route, Loin d'y vouloir entrer, leur cohorte en déroute, Indocile aux avis de la vaine raison, Fuyait, en maudissant ta prudente leçon. Et courait chez Nodier entretenir le schisme.

Guttinguer, comme Nodier, avait un pied dans les

(i) Paris, A. Egron, imprimeur-libraire, rue des Noyers, no 87, 1825. Cette épîlre est dédiée à l'évêque d'Hermopolis.

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deux camps, entendez par là qu'il comptait beaucoup d'amis parmi les Classiques, mais il ne cachait pas ses préférences, et lorsqu'on reprochait à Nodier devant lui de faire de l'Arsenal la citadelle duliomantisme : — Drôle de citadelle ! disait Ulric ; la clef est toujours sur la porte, et la porte ouverte à tout venant (i).

Il faut dire qu'en 1824 le Romantisme n'était pas encore nettement défini, ce qui permettait tout à la fois d'en être et de s'en défendre. Viennet, dont on coiinaît l'esprit pointu, en prétexta pour écrire son Epître aux Muses sur les Romantiques.

Dormez-vous sur le Pinde, et faut-il que j'explique

Ce qu'on nomme aujourd'hui le genre romantique ?

Vous m'embarrassez fort ; car je dois convenir

Que ses plus grands auteurs n'ont pu le définir.

Depuis quinze ou vingt ans que la France l'admire,

On ne sait ce qu'il est ni ce qu'il veut nous dire.

Staël, Morgan et Schlegel I... Ne vous effrayez pas.

Muses, ce sont des noms fameux dans nos climats,

Chefs de la propagande, ardents missionnaires,

Parlant le romantique et prêchant ses mystères,

Il n'est pas un Anglais, un Suisse, un Allemand,

Qui n'éprouve à leurs noms un saint frémissement.

Quand on sait l'esclavon, l'on comprend leur système

Mais un adepte enfin m'ayant endoctriné.

Je vais dire à peu près ce que j'ai deviné :

C'est une vérité qui n'est point la nature;

Un art qui n'est point l'art, de grands mots sans enflure

C'est la mélancolie et la mysticité ;

C'est l'affectation de la naïveté ;

C'est un monde idéal qu'on voit dans les nuages ;

Tout, jusqu'au sentiment, n'y parle qu'en images.

C'est la voix du désert ou la voix du torrent,

(i) Mémoires (inédits) deGuttinguer.

Ou le roi des tilleuls, ou le fantôme errant, Oui le soir, au vallon, vient siffler ou se plaindre; Des fig-ures enfin qu'un pinceau ne peut peindre; C'est un je ne sais quoi dont on est transporté ; Et moins on le comprend, plus ou est enchanté (i).

Mais tout le monde ne parlait pas du Romantisme avec cette irrévérence. Hoffmann, qui était un adversaire, convenait lui-même dans les Débats, en rendant compte des Nouvelles Odes de Victor Hugo, qu'il n'existait entre le genre classique et romantique de différence que dans le style (2). Et Victor Hugo, qui était alors fort timide et fort circonspect, n'adoptait le mot romantique que dans le sens que lui avait donné M'"^ de Staël. Mais, à partir de 1825, il y eut une telle débauche de pamphlets contre les sectateurs de la doctrine nouvelle, que/e Globe, de Dubois, qui, sans avoir d'opinion bien arrêtée, inclinait plutôt vers le Romantisme, s'efforça d'en donner une définition exacte. Dans le seul espace de six mois, du mois de juin au mois de décembre, il ne consacra pas moins de huit articles à la question. Le premier, daté du II juin, répondait à une consultation de Cyprien Desmarais intitulée : Essai sur le Classique et le Romantique (3).

« Le Romantisme, écrivait ce Cyprien, n'est point un ridicule, c'est une maladie, comme le somnambulisme ou l'épilepsie. Un romantique est un homme dont l'esprit commence à s'aliéner : il faut

{\) Le Mercure du XI X^ siècle.

(2) Cf. le Journal des Débals des i4 juin et 26 juillet 1824.

(3j I brochure chez Udron, libraire, quai Malaquais,

LK SALON DE t/aRSENAL â/} I

le plaindre, lui parler raison, le ramener peu à peu mais on ne peut en faire le sujet d'une comédie, c'est tout au plus celui d'une thèse de médecine. »

— Je ne me savais pas si malade I avait dit Guttinguer après avoir lu ces lignes.

— Ni moi non plus, avait soupiré Nodier.

— Ne riez pas, avait repris Emile Deschamps, voilà six mois que mon médecin me dit la même chose.

— Et quel est votre médecin, cher Emile ?

— C'est Baour !

— Baour ! ça ne m'étonne plus, s'était écrié Nodier, s'il nous fuit comme des pestiférés depuis quelque, temps (i) I

On juge du plaisir que fit à l'Arsenal la réponse du Globe à Gyprien Desmarais. Le rédacteur commençait par déclarer que le langage des Classiques n'était plus le même qu'autrefois et donnait p©ur raison de ce changement soudain les progrès mêmes que le Romantisme avait faits dans le monde des lettres. « Lorsque tant de gens, disaitil, sont disposés à voler au secours du vainqueur,

« c'est un fait qu'il est bon de constater. » A l'entendre, le Diable boiteux et le Courrier français étaient à moitié pervertis ; la Pandore et le Mer-

l cure faiblissaient, et, pour comble de bonheur, le Mémorial catholique, reprenant son rang à la tête des Classiques, prêchait chaque jour une nouvelle croisade contre des hommes assez impies pour examiner avant de juger. D'un autre côté, l'hérésie

(i) Mémoires (inédits) de Gultioguer.

se glissait jusqu'aux Bonnes-Lettres ; et les voûtes de rAlhénée, si souvent frappées des homélies classiques de M. de La Harpe, ne s'étaient pas encore écroulées sur M. Artaud, l'un des plus fermes soutiens de la réforme littéraire. Enfin, et ceci était le dernier coup, on assurait qu'un jeune et brillant professeur, M. Villemain, avait versé quelques gouttes du poison romantique dans les salles de la Faculté et de l'Académie, ces asiles jadis inviolables de toutes les saines doctrines !

(( Quel vide dans le camp des Classiques l II leur restait une dernière arme : « Produisez, disaient-ils aux novateurs, et voyons celte affaire. » Hébien, cette arme vient de leur être enlevée, et voici que, sous le nom de Clara Gazai, un génie indépendant et original trace le chemin, et du premier pas laisse bien loin derrière lui tous les favoris de la Melpomène moderne. Pour peu qu'un tel exemple soit suivie que deviendront tant d'estimables littérateurs qui se sont fait un honnête revenu en copiant La Harpe et calquant Racine : il y a de quoi les tuer, et nous devons compter sur un redoublement d'invectives. Mais c'est trop juste :

Et qui vit de l'aulel a droit de le défendre !... »

L'article, écrit tout entier sur ce ton persifleur, remplissait deux colonnes du Globe. Guttinguer nous apprend qu'après l'avoir savouré comme il le njéritait Charles Nodier fut d'avis d'en remercier M. Dubois par une visite collective, et que celte visite lui fut faite le surlendemain par le bibliolhé-

LE SALON DE l'aHSENAL 2f\'\

Caire de l'Arsenal assisté de Victor Hug-o, d'Emile Deschamps, de Soulié, de Saint-Valry et de lui, Gulting"uer. G^était la première fois qu'on se rencontrait sur ce terrain. Nodier, toujours aimable, fit les présentations avec une g-râce parfaite. Dubois, très boulonné, se montra fort sensible à cette démarche et dit qu'il n'était pourrien dans l'article en question, mais qu'il transmettrait les remerciements qu^on lui adressait à celui qui en était l'auteur. Il ajouta que le Globe serait heureux de soutenir la jeune école tant qu'elle ne s'écarterait pas delà voie que lui avait tracée M. de Chateaubriand.

Et, en effet, le i^'" octobre suivant, ce journal, rendant compte d'un Essai sur la littérature ro^ mantique, oij le romantisme était défini : « la littérature propre aux nations modernes », le définissait à son tour : « le transport du spiritualisme dans la littérature. « — M. de Chateaubriand n'aurait pas trouvé mieux.

Et quelquesjours après, à l'Arsenal, on pouvait entendre cette conversation :

CHAULES NODIER ! Avcz-vous lu l'article du Globe ?

VICTOR HUGO : Quel article? la lettre de l'Allemand?

CHARLES NODIER : Précisément.

EMILE DESCHAMPS : G'est très curieux.

GUTTiNGUER : Oui, Hiais je préfère la définition de Schelling à celle de Kant.

SOULIÉ : Et que dit Kant ?

CHARLES NODIER : Qu'il existe un g-enre spécial

de poésie dont les éléments se trouvent plutôt en nous que hors de nous, plutôt dans le monde subjectif qu'objectif.

ALPHONSE DE GAiLLEux i Et qucl est cegeurc?

NODIER : Il consiste à introduire dans la poésie une foule d'idées et d'impressions empruntées aux profondeurs de Tâme.

GUTTiNGUER .* Voilà qui est bien nuageux I

VICTOR HUGO : Et bien allemand !

NODIER : Attendez : la poésie romantique, suivant Kant, serait la poésie des impressions de Tâme beaucoup plus que la poésie des images.

VICTOR HUGO : C'est absurde, l'une n'empêche pas l'autre, au contraire. Voyez M. de Lamartine!

GUTTiNGUER : Je suis de cet avis, et c'est pourquoi je préfère la définition de Schelling à celle de Kant.

CAiLLEux : Pourtant Schelling est ordinairement bien étroit.

GUTTINGUER : Pcut-êtrc, mais pas ici, et j'estime qu'il a vu juste en disant que chez les poètes romantiques l'amour était toujours accompagné d'une teinte pieuse, tandis que, chez les anciens, cette passion était purement profane.

CHARLES NODIER '. SchcUing n'aurait pas dit cela, s'il avait lu André Ghénier.

VICTOR HUGO : Mais André Ghénier n'est pas romantique.. .

CHARLES NODIER ! Je protcstc, il cst Tomantiquc à sa façon qui, pour moi, est la bonne. C'est lui qui a affranchi l'art des règles surannées de Boileau- Despréaux.

LJi SALON Dli l'arsenal ^45

VICTOR HUGO ; Je ne dis pas non, mais il est allé trop loin ; son vers, à force de coupures et d'enjambements, n'est plus musical, et la poésie est un chant avant tout.

EMILE DESGHAMPS : Vous eu rcvieudrcz, mon cher Viclor.

CHARLES NODIER i Mcs amis, vous savez ce que je vous ai toujours dit : il n'y a pas de règles fixes dans Fart, et le Romantisme, à mes yeux, doit être

LA LIBERTÉ REGIE PAR LE GOUT (l).

Remercions Guttinguer de nous avoir rapporté cet aphorisme de Nodier ; pour ma part je ne connais pas de meilleure définition du Romantisme.

Sur ces entrefaites parut le Classique et le Romantique, de Baour-Lormian (2). Ce pamphlet mit le feu aux poudres. Non qu'il fût plus terrible qu'un autre, mais Baour était un faux frère ; il avait collaboré un instant à la Muse française. Soumet y avait vanté son talent de traducteur, et maintenant ce Baour mettait ces paroles dans la bouche de son Classique :

Quel est donc votre espoir ? Auger, d'un coup de foudre

A frappé votre Muse et l'a réduite en poudre :

Tout Paris a pu voir ses disciples en deuil,

De romantiques pleurs arroser son cercueil,

Et pour parler ici votre langue embellie.

Sous l'arbre du sommeil ils l'ont ensevelie.

Et pour les rendre encore plus cruels, il commentait ainsi ces vers, à la fin de sa brochure :

« La Muse, journal romantique, était une sorte

(i) Mémoires (inédits) de Guttinguer.

(2) Id.

de sanctuaire où les illuminés se déifiaient tour à tour et lançaient leurs foudres contre les pauvres Classiques qui ont attendu patiemment la chute du Temple et la dispersion de ses ministres. Cette grande catastrophe a eu lieu au bout de quelques mois. »

— Si je le tenais, dit Saint- Valry, je lui tirerais les oreilles.

— Vous feriez mieux, répliqua Nodier, de lui envoyer le médecin des fous (i)

Tels étaient les intermèdes littéraires du salon de l'Arsenal. On voit qu'à la fin de l'année 1826 le Romantisme n'avait pas encore trouvé sa formule définitive. Mais celanel'empêchait pas de faire d'immenses progrès. Le Globe, en le constatant, disait que « bientôt Jupiter lui-même n'y suffirait plus et qu'il ne resterait à Baour et à ses amis qu'un moyen sûr de tuer le romantique, ce serait d'en faire... (2) ».

Cependant M'"*' Nodier surveillait la pendule, car elle ne permettait pas à la discussion ou à la causerie, si intéressantes fussent-elles, d'empiéter sur la danse. A dix heures sonnantes, Marie se mettait à son piano, et tout aussitôt une brillante fusée de notes s'échappait de ses doigts. C'était le signal. On rangeait les chaises et les fauteuils, les jeunes gens et les jeunes femmes, M'"^ Victor Hugo, en tête, se cherchaient et s'accouplaient pour la con-

(i) I brochure de 45 pages, chez Ambroise Dupont et Roret,quai des Au^ustins, no 87; Urbain Ganel, rue Saint-Germain-des-Prés, n" 9.

(2) Le Globe, du 5 novembre 1825.

LE SALON DE l'auSENAL 247

tredanse, pendant que les joueurs se retranchaient dans les angles et que les causeurs se glissaient dans Talcôve, à côté de Marie. Victor Hugo était de ces derniers, son air grave et sérieux faisant oublier son jeune âge, et le rôle auquel il se préparait lui défendant de jouer aux cartes, à plus forte raison de danser.

Nodier, lui, était le plus enragé des joueurs. En voyage, il avait l'habitude, pour tuer le temps, de disposer entre ses jambes, son chapeau retourné en guise de table de jeu. A l'Arsenal, le bal n'était pas ouvert, qu'il était assis à la table d'écarté, placée près de la porte de sa chambre. Il avait hérité ce défaut, on pourrait dire ce vice, de son père, qui vantait sa force au boston. Pendant longtemps il n'avait voulu jouer qu'à la bataille, mais Taylor, qui s'y connaissait, lui avait persuadé que c'était vieux jeu et l'avait converti à l'écarté. Il n'y était pas plus heureux, d'ailleurs, la guigne l'accompagnant partout. Ses adversaires habituels étaient Taylor et Soulié, son collègue de l'Arsenal. Quand il était lassé d'être battu par l'un, il portait un défi à l'autre, et ce qui achevait de le mettre en rage, c'est qu'on le narguait par-dessus le marché. En 1828, Taylor, étant en Egypte, écrivait à A[me Nodier :

« Qu'il me tarde, mes bons amis d'être auprès de vous ! Les Pyramides, c'est bien, mais la table d'écarté de Charles, c'est beaucoup mieux. J'ai faim des confitures de Marie et soif... des atouts de son père. Dites-lui qu'il prépare les cartes et

que je lui rapporte du Caire plus d'un tour de ma façon (i). »

— <( Quelle insolence ! » dit Nodier à sa femme. « Je donnerais tout ce que j'ai ici, oui, tout pour flanquer une culotte à cet animal-là (2) » I

Mais c'est encore lui qui la prit au retour de Taylor. Et, à force de perdre, ses dettes de jeu devinrent à un moment si importantes qu'il fut obligé d'emprunter à des amis (3).

Un jour, qu'il avait frappé à la bourse de Lamartine (4), celui-ci lui mandait de Mâcon :

« J'ai été enleveur d'actrices et joueur comme vous. Je suis resté triste et rêveur et prieur, mais non misanthrope. L'humanité fait pitié, mais certains hommes révèlent sa haute destinée et font voir ce qu'elle eût été, ce qu'elle sera dans une meilleure sphère. Adieu, aimez-moi et écrivez-moi quelquefois. Je ne suis pas bien riche à présent, la large possibilité n'existe plus, mais tant qu'il y aura demi-possibilité, il y en aura un quart pour vous, mon ami et mon poète (5). »

Ouandileut reçu celtelettre,datéede[mars] 1882, je m'abuse peut-être, mais je crois bien que « cehii des deux Alphonse » que Nodier préférait n'élait

(i) Lettre inédite.

(2) Mémoires inédits de Guttinguer.

(3) Sur Nodier joueur, cf. le Romantisme et l'éditeur Rendue/. p. 181.

(4) Ce devrait être le 17 mars i833, car je trouve dans les Lettres à Lamartine une lettre de Nodier où se trouvent précisément les mots : « un extravagant qui enlève les actrices. » Et je constate que dans cette lettre il y a une coupure... probablement à l'endroit qui contenait la demande d'argent...

(5) Lettre inédite.

plus M. de Cailleux. Ce n'était pas la première fois que Lamartine Tobligeait, ni la dernière, car Lamartine ne comptait pas plus avec ses débiteurs qu'avec ses créanciers, et du moment qu'il s'agissait de rendre un service à un ami, il y avait toujours possibilité pour lui, fût-ce au prix d'un sacrifice. On ne reverra jamais son double, de ce côté-là comme des autres.

Mais l'affection de Nodier pour Lamartine n'était pas une affaire de reconnaissance. Elle remontait beaucoup plus haut que ses dettes de jeu ; elle datait des Méditations : quand elles avaient paru, il avait été l'un des premiers à en sentir la nouveauté, à en subir le charme, et il était allé les bras ouverts au-devant de ce poète, qui tout de suite avait été « porté en triomphe sur les cœurs ». Lamartine étant parti presque aussitôt pour Naples, n'avait pas eu le temps de cultiver Nodier, mais le peu qu'il l'avait vu lui avait suffi pour le deviner et le payer de retour, et, depuis, leur correspondance avait fait le reste. On a lu en tête de ce chapitre la lettre que le bibliothécaire de l'Arsenal écrivait, au mois de janvier 1826, au jeune secrétaire d'ambassade (i). Les temps étaient proches où le rêve de Nodier allait s'accomplir, où les événements lui fourniraient l'occasion de visiter Lamartine à Saint-Point.

(1) Lamartine avait été nommé, en 1824, secrétaire de lég'atioa auprès du marquis de Maisonfort, à Florence, qu'il remplaça comme chargé d'affaires en 1826.

25o LE CÉNACLE DE LA MUSE FRANÇAISE

Lamartine avait presque promis à Charles Nodier de l'accompagner à Reims pour. les fêtes de Charles X, mais au dernier moment il s'était récusé pour plusieurs raisons, dont la principale, bien qu'elle fût tacite, était que, après l'exaspération causée au duc d'Oiléans par son Chant du sacre, il ne tenait pas à le rencontrer à Reims (i).

Nodier, qui avait été chargé d'écrire le discours préliminaire à la relation des fêtes, se contenta donc d'emmener avec lui Victor Hugo^ Alphonse de Cailleux, et Alaux, peintre décorateur, qui fut depuis directeur de l'Ecole française à Rome,

M. Michel Salomon, à qui nous devons un livre intéressant sur lui (2), a publié, il y a quelques années, les lettres que le bibliothécaire de l'Arsenal écrivit à sa femme pendant son séjour à Reims(3). Elles complètent agréablement le récit de M°^^Mennessier-Nodier et rectifient sur plus d'un point celui de Victor Hugo raconté. Nous savions de reste que le jeune poète des Odes et Ballades avait été décoré, à l'occasion du Sacre, en même temps que Lamartine, mais nous ignorions que, faute d'avoir fait une demande six semaines à l'avance, Nodier n'avait pas été nommé baron,

(ij Sur cet incident, cf. notre ouvrage sur Lamartine, éd. in-i8, p. 219, et les Lettres à Lamartine ilettre du président Henrion de Pansey). p.38.

(2) Charles Nodier et le groupe romantique, i vol. in 18, Librairie académique Perrin, 1908.

(3) Voir le Correspondant du 10 février 1904.

comme ses amis Taylor et Alexandre Guiraud (i). Simple détail, mais qui a tout de même son importance. Nodier baron ! Yoïlà qui eût noblement couronné son blason de trois pommes de pin ! Il n'obtint « absolument rien », pas môme la rosette. Comme il était sage, on Ten consola en lui disant que, s'il avait fait ce qu'il fallait, «cela n'aurait souffert aucune difficulté ». N'empêche qu'il en fut piqué dans son amour-propre. Il avait beau être désintéressé, il ne dédaignait pas plus les honneurs qu'un autre. La preuve en est dans la lettre suivante, qu'il adressait à un ami, le 21 janvier i834? afin d'obtenir le diplôme d'officier de la Légion d'honneur :

(( Je suis vieux légionnaire, j'étais porté en lilyrie dès i8i3, et les événements de celte année empêchèrent seuls l'arrivée de ma nomination à la chancellerie. Tous ceux de mes amis qui étaient dans la même hypothèse firent des démarches et furent confirmés dans leurs droits. Moi, j'attendis, et on me fit attendre jusqu'en 1822. Ces dix ans d'illustration, mes nouveaux travaux très multipliés dès lors, ma récente promotion à l'Académie (2), tout cela peut-il suffire à faire un officier? Cette faveur

(i)Eii ce tem{>s-là le titre de baron était le suprême honneur pour nn arliste et un homme de lettres. J'ai sous les yeux une lettre iné- Hile de Chateaubriand, datée de Home, du 27 janvier 1839, dans la-

clle il demande au vicomte de La Hochefoucauld, alors directeur : s Bcaux-Aris, « le titre de baron, que portent MM Gérard et Gros, i la croix d'officier de la Légion d'honneur » pour Pierre-Narcisse

i.'rin, en récompense des services qu'il a rendus comme directeur de l'Académie de France à Rome. Guériu venait d'être remplacé sur sa demande à la tcte de cette Ecole.

(2) Nodier fut élu à l'Académie française le 26 décembre i833.

serait loin d'être exceptionnelle. Raynoiiard, Michaud, Chazel et bien d'autres de mes confrères en littérature sont officiers. En un mot, s'il n'y a pas mèche, gardez-vous bien de l'éventer, et aimez-moi toujours un peu (i). »

Revenons à Reims. R.arement voyag^e fut plus mouvementé et traversé d'incidents plus comiques que celui de Nodier. Longtemps après, il disait à Guttinguer qu'il s'y était amusé beaucoup plus qu'à ses noces (2). Si Guttinguer avait su qu'on l'avaii trouvé ce jour-là dormant à poings fermés, au moment d'aller à la mairie, il n'en eût montré aucun étonnement. Nodier n'était vraiment heureux qu'en voyage. Un jour qu'il enviait le sort du Juif- Errant, sa fille, qui avait hérité de son esprit de finesse, lui dit : «Si tu y tiens, je peux te procurer son bâton !» — A quoi il avait répondu : « Ce n< serait pas suffisant, il me faudrait encore ses bottes (3)! » Libre et riche, Nodier eût voyagé d'un bout de l'année à l'autre. — A peine était-il de retour de Reims, qu'il se prépara à partir pour la Suisse avec Victor Hugo.

C'était Victor qui avait arrangé ce voyage. Depuis qu'il avait aperçu la masse du Mont-Blanc à Lausanne et à Genève, le jeune poète rêvait d'en faire l'ascension et en avait écrit tout récemment à Lamartine, qui lui avait répondu de Ciiambéry, le 25 juin 1825 :

«... Je suis tout près du Mont-Blanc: que n'y

(i) Lettre inédite.

(2) Mémoires inédits de Guttinguer.

(3) Id.

LE SALON DE l'aRSENAL 253

venez-vous tout de suite? Mais au mois d'août, je ne ferai que rentrer au g-îte, et il me sera, comme je vous l'ai dit, très difficile de vous y accompagner de nouveau. Mais venez toujours à Saint-Point, en passant, me donner un ou huit jours. Je vous mettrai sur le chemin (i) ».

Victor Hugo venait de trouver le moyen de faire ce voyage. Il avait proposé à Urbain Ganel, Téditeur, de publier chez lui, sur le modèle des Voyages pittoresques et romantiques dans l'ancienne France, un Voyage poétique et pittoresque au Mont-Blanc et à la Vallée de Chamonix^ en collaboration avec Nodier, Taylor et Lamartine, qu'il avait pressenti à cet effet. Urbain Ganel avait accepté, et le traité était déjà libellé (2). Lamartine, auquel cet éditeur tenait tout particulièrement, devait recevoir 2.000 francs pour quatre Méditations ; Taylor, 2.000 francs pour huit dessins; Victor Hugo, 2.260 francs pour quatre odes et quelques pages de prose, et Nodier, 2.260 francs pour la rédaction du voyage...

Lamartine trouva-t-il la somme qui lui était allouée insuffisante , ou, de même qu'il avait refusé de collaborer à la Muse française, ne voulut-il pas — quoiqu'il ait dit le contraire — mettre son nom à côté de celui d'Hugo et de Nodier sur le volume en question ? Toujours est-il qu'il déclina l'offre qui lui était faite, par la lettre suivante adressée à Victor Hugo au mois de juillet 1826 :

« Mon cher Victor, on vient de m''envoyer une

(i) Revue de Paris d\i 26 avril 1904.

(2) Je l'ai vu chez Paul Meurice.

lettre de vous, relative à votre projet de voyage aux glaciers ; mais il y a longtemps que je vous ai écrit qu'il ne me serait pas possible de m'y joindre, ni de corps, ni d'esprit. Souvenez-vous que, quand vous me le proposâtes, je venais même de prendre avec un libraire des engagements d'une nature trop opposée et qui m'interdisaient la faculté de rien imprimer que par lui : cet engagement a été à moitié rompu depuis, mais non pas tellement qu'il ne doive se renouer. Cependant, ce n'est pas là la seule raison qui me retienne; il y en a une plus forte, qui est l'impossibilité absolue où je suis de faire un bon vers dans ce temps-ci et la ferme volonté de n'en plus imprimer de médiocres ni même d'aucun genre d'ici à un très long tems. L'aura popularis n'est plus pour nous, il faut carguer sa voile. Quant au voyage même à Chamonix, je n'y puis penser : la fièvre tierce qui me ronge depuis neuf mois vient de me reprendre à l'issue des eaux, et je me hâte de revenir chez moi pour n'en plus sortir qu'elle ne m'ait vaincu ou que j'en aie triomphé. Vous ne savez pas ce que c'est qu'un voyage de huit jours dans les horribles souffrances que me laisse chaque accès; croiriezvous que cette lettre est presque la seule que j'aie écrite depuis six semaines, et non sans une peine extrême?

« J'espère, mon cher ami, que vous comprendrez les motifs de mon refus et que vous les expliquerez à Nodier ; rien ne m'aurait ; lu davantage que d'unir mon nom au sien et au vôtre dans un ouvrage

LE SALON DE l'ARSENAL ^55

OÙ tous nos genres trouvaient si naturellement leur place^ mais je ne renonce pas pour cela à notre confraternité de talent, et, qui sait? peut-être, grâce à vous, d'immortalité ! Ma petite lettre rimée (i) n'est qu'un enfantillage dont je vous demande pardon; n'y laissez pas mettre votre nom en toutes lettres ; attendez quelque chose qui en vaille la peine, cela viendra un jour ou l'autre ; votre caractère et votre amitié m'ont inspiré une affection égale à mon admiration pour votre génie, et, tôt ou tard, ces deux sentiments m'inspireront mieux (2) »

Victor Hugo, en partant pour Ghamonix, osnérait encore vaincre la résistance de Lamartine ; mais il n'y put réussir, et d'ailleurs cela n'aurait servi à rien, la ruine d'Urbain Ganel ayant ajourné indéfiniment la publication du livre projeté.

Quoi qu'il en soit, après avoir loué deux voiturins à la mode italienne, attelés de chevaux capables, disait-on, d'avaler de quinze à dix-huit lieues par jour, les voyageurs se mirent en route au mois d'août 1825.

Une des deux voitures était occupée par Victor Hugo, sa femme, leur petite-fille Léopoldine âgée de dix mois et une berceuse. L'autre, par Charles Nodier, sa femme, sa fille et le peintre Gué, qu'il ne faut pas confondre, comme quelques-uns l'ont fait, avec Maurice Quaï, autre ami de Nodier, véritable

(1) VEptire familière à M, Victor H., parue -^avec deux autres Epi 1res de Lamartine chez Urbain Canel, en 1825.

(2) Revue de Paris, du 10 avril 1904.

type olympien, enlevé dans la fleur de l'âge et du talent (i).

Gué avait été chargé par Taylor de lui faire les huit dessins prévus dans le traité avec Urbain Canel. C'était un artiste d'une conscience et d'une habileté rares. Les albums de Marie Nodier, que j'ai feuilletés et décrits quelque part (2), sont remplis de ses images au crayon et à l'aquarelle. Quelles vues avait-il prises au cours de son voyage à Ghamonix? Je ne saurais le dire, mais j'en connais une au moins qui me console de la perte des autres : c'est la vue de Saint-Point (3). Il la prit le jour même où Nodier et sa bande joyeuse arrivèrent en voitures au château de Lamartine, entre le déjeuner et le dîner, pendant que l'on cueillait des prunes dans le verger. Elle était au crayon, il la fit en peinture au retour, et la donna à Nodier qui la mit sur sa table de travail. Elle est accrochée aujourd'hui, dans son cadre d'or bruni, à un panneau du salon de M^^^ Mennessier-Nodier, à côté du portrait de son grand-père par Paulin Guérin, et c'est un des souvenirs les plus précieux de cette maison, qui en compte tant.

La veille au soir, à peine débarqués à Mâcon, Lamartine emmena ses hôtes au théâtre, et c'est dans la loge même du préfet, mise gracieusement à leur disposition par ce haut fonctionnaire, qu'ils

(i) Sur Maurice Quaï, voir le chap. IX de ce livre, p. 869.

(2) Cf. Notre Alfred de Musset, chapitre d'Arvers.

(3) Sur la foi d'une personne mal renseignée, j'avais attribué, dans mon ouvrage sur Lamartine, cette vue de Saint -Point au peintre Boulanger. C'est une erreur que je m'empresse de rectifier. Boulanger n'avait pas fait ce voyage.

LE SALON DE L ARSENAL aSy

assistèrent à la représentation . J'aurais voulu avoir de plus amples détails sur cette soirée historique, mais il paraît que le premier périodique de Mâcon ne date que de 1827 (i). Force nous est donc, à défaut des renseignemente d'une feuille locale, do nous contenter du récit de M""® Mennessier-Nodier et d'un bout de lettre de Léontine Fay, qui précisément jouait la Petite Sœur dans cette représentation mémorable. Nous savions par Marie Nodier qu'à leur entrée dans la salle les amis de Lamartine avaient été salués par des acclamations unanimes. De la lettre (inédite) de Léontine Fay que m'a communiquée un riche amateur d'autographes, il appert que cette manifestation se renouvela à leur sortie, et que Lamartine, pendant un entr'acte, envoya à la jeune actrice une magnifique corbeille de roses avec ses compliments et ceux de Charles Nodier et de Victor Hu"'o.

(( C'est dommage, disait Léontine, que les roses se fanent si vite ! J'aurais été si heureuse de garder celles du grand poète ! »

Le surlendemain, dès l'aube, les voyageurs reprirent la route de Chamonix, tout émus encore de l'accueil cordial qu'on leur avait fait à Saint-Point. Et à partir de ce moment Victor Hugo ne pensa plus qu'à voir le Mont-Blanc. Par malheur, la vallée qu'ils traversèrent était ensevelie sous une brume impénétrable, et durant quarante-huit heures il fut impossible de rien distinguer du paysage. Ce n'est qu'au pied même du géant que Victor aperçut sa

(1) Lellre du Bibliothécaire de la ville de Màcon.

tête neigeuse. A ce spectacle, nouveau pour lui, son enthousiasme fut tel qu*il écrivit au crayon ces deuxbouts-rimés sur le registre de V hôtel d'Angleterre :

Napoléon, Talma, Ghateaubriaad, Balmat(i) !

Victor Hugo portait alors envie à toutes les cimes. Qiio non ascendani? Après avoir lu le Génie du Christianisme et les Martyrs^ il s'était écrié : « Je veux être Chateaubriand ou rien I » Après avoir vu le Mont-Blanc, il disait : « Je voudrais être Balmat ! » Mal lui en prit, car, sans la présence d^esprit de son guide, on sait qu'il aurait payé de sa vie l'audace d'avoir voulu contempler le Mont- Blanc de trop près.

A quelques semaines de là, les deux voiturins à l'italienne rentraient dans Paris, et le salon de l'xVrsenal se rouvrait de nouveau.

Nodier n'attirait pas seulement chez lui les poètes et les artistes, on y rencontrait aussi de loin en loin des philosophes mystiques, comme Ballanche, et des sociologues en mal d'enfant, comme Fourier.

Ballanche fréquentait Nodier depuis les articles que le bon Charles avait consacrés à son Antigone dans les Débats de 1816, et ils étaient devenus si

(i) Baimat est le premier guide qui soit monté jusqu'au haut du Mont-Blanc.

LE SALON DE l'aRSENAL 269

grands amis qu'en 1828 Nodier, ayant été sur le point de se battre en duel, avait prié Balianche de se charger, en cas de malheur, de sa femme et de sa filie (i). Mais cela ne voulait pas dire qu'ils fussent toujours d'accord. Sans avoir de système, Nodier avait ses idées en matière de sociologie, et chaque fois que Ballanche mettait la conversation sur la croyance païenne en la fatalité à laquelle il substituait, comme on sait, l'idée chrétienne de l'expiation, Nodier reprenait et maintenait ses critiques du Journal des Débats, Sur quoi portaient-elles ? Ballanche va nous l'apprendre. Il écrivait, en 1816, à M'"*^ Récamier :

«Les beaux éloges des journaux sont venus dans un assez mauvais moment (2). Ils m'ont fait plaisir. Comme vous avez eu la bonté de vous y intéresser beaucoup, je me crois obligé de redresser, mais pour vous seulement, les jugements qu'ils ont portés. Il y a des éloges que je crois mériter, d'autres que je ne mérite point, d'autres enfin que je trouve exagérés ; enfin il y en a que je crois mériter et auxquels on n'a pas songé.

(( Nodier a commis, à mon sens, plusieurs erreurs graves. II a accusé les anciens d'avoir généralement cru à la fatalité, d'y avoir cru à l'exclusion de toute autre croyance. Enfin il a donné à penser que la fatalité faisait le fond de la croyance des anciens. Pour moi, je crois que la conscience

(i) Cf. Charles Nodier, par M"'« Mennessier-Nodier, p. 256. (a) Ballanche était sur le point de perdre son père; sa sœur annonçait l'intention d'entrer au couvent.

26o LE CÉNACLE DE LA MUSE FRANÇAISE

des hommes a toujours admis la liberté de l'homme, et, par conséquent, a repoussé par sentiment le système de la fatalité. Le symbole moral de Némésis, c'est-à-dire de la justice distributive, est un symbole qui est dans les dogmes les plus certains de l'antiquité. J'ai eu, il est vrai, la bonne pensée d'en faire la base religieuse de mon ouvrage : il fallait me louer de cela, mais il ne fallait pas me louer d'autre chose.

« Œdipe, selon moi, n'est point un personnage inventé par les anciens pour prouver la fatalité. Œdipe est, chez les nations de la Grèce, ce que Job fut parmi les nations de l'Orient, un symbole des misères humaines. C'est ce que j'ai dit dans l'épilogue : cela seul est vrai. Il fallait donc me louer d'avoir bien saisi cette fable, et non point me louer de l'avoir su rendre morale. A mon avis, elle l'était déjà.

« Nodier aurait pu dire que l'esprit de cette fable avait été altéré depuis Sénèque, et que je lui ai rendu sa pureté primitive. Tel éloge n'aurait pas été petit, et il aurait été plus vrai.

« Nodier me loue d'avoir placé la mort d'Œdipe sur le Cithéron : il a bien raison, mais il a remarqué avec beaucoup de justesse que Sophocle avait eu de bonnes raisons pour placer cette catastrophe dans le bourg de Golone

(( J'étais sans modèle pour la scène du Sphinx, car, comme l'a fort bien remarqué Nodier, la seule scène que nous ayons est celle de Sénèque, et la mienne n'a aucune ressemblance avec celle-là. Je

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crois la mienne tout à fait dans le génie de l'antiquité ; et Nodier traite, à mon avis, avec beaucoup trop de légèreté, l'énigme traditionnelle.

« Nodier a dit de très belles choses sur l'heureuse idée que j'ai eue de placer tout le réel dans la bouche de Tirésias. Mais j'ai trouvé quelque exagération dans cet éloge. Il n'a pas assez remarqué quel personnage important c'était que Tirésias, dans toutes les traditions de l'antiquité. Tirésias fut un véritable hiérophante, un homme dépositaire de toutes les connaissances humaines de cette époque, et fondateur, en quelque sorte, du culte grec. Ensuite Nodier n'a point remarqué combien le choix d'un tel narrateur me mettait à mon aise pour dépouiller mon sujet de toutes les trivialités de cette histoire. En effet, la cour de Priam devant être au moins aussi instruite que les lecteurs français du gros de ces aventures, je pouvais me dispenser de m'appesantir sur les détails trop connus. Aussi j'ai pu courir là-dessus comme chat sur braise.

« Le véritable reproche que je fais à Nodier, c'est d'avoir méconnu certaines convenances de ma composition et d'avoir trop exalté certaines inventions. Par exemple, est-il concevable qu'il se soit traîné sur le vieux préjugé que le héros d'une épopée doit avoir des imperfections dans un caractère moral ? Je sais tout ce qu'on a dit de plaisanteries du /j^'^mo; Enée et sur le froid Godefroy de Bouillon. Si Nodier eût remarqué que mon Antigone n'est point audessus des affections humaines ; s'il eût remarqué surtout la consécration d'Antigono par Œdipe, il

eût compris que c'était un personnage isolé, une vierire destinée à réconcilier Thomme avec Dieu. Nodier n'a jamais connu cette doctrine si ancienne de l'expiation, qui porlait tous les peuples à choisir des victimes pures et exemptes de toute tache.

(( Voilà bien des observations sur Nodier. J'en aurai moins à faire sur d'autres (i) ».

Ainsi parlait Ballanche. Quelques années après, il rencontrait Fourier à Paris et l'emmenait à l'Arsenal, où Nodier, qui le savait de Besançon, comme lui, le reçut à bras ouverts. Ballanche et Fourier s'étaient connus à Lyon dans des circonstances assez romanesques. Après avoir roulé sa bosse, du nord au midi de la France, comme épicier et commis marchand de draps ; après avoir été arrêté et relâché, pris et repris par la police sous toutes sortes de prétextes, Fourier avait fini par élire domicile à Lyon et y avait publié, en i8o3, un article court, mais plein d'aperçus originaux, sous le titre quelque peu bizarre de : Le Triumvirat continental et la Paix universelle. Il y affirmait notamment qu'une grande catastrophe menaçait l'Europe et qu'après son accomplissement seulement elle jouirait d'une paix durable. « La France, la Russie et l'Autriche, disait-il, peuvent seules prétendre au droit d'imposer leur volonté à celte grande partie du monde: de là le triumvirat continental. »

Bonaparte, à qui rien n'échappait et qui avait les idéologues en horreur, s'imagina que cet article était encore un de leurs coups. Il fit prendre des

(i) Lettre inédite communiquée par M. Ch. de Loménie.

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renseignements sur Fourier chez son imprimeur. Mais Ballanche — car c'était le père de notre philosophe qui avait imprimé ce libelle — rassura immédiatement le commissaire général de la police de Lyon, et Fourier ne fut pas inquiété. Le fds de rimprimeur profila de la circonstance pour faire plus ample connaissance avec lui. Et c'est ainsi qu'en 1826, quand l'économiste vint chercher fortune à Paris, Ballanche fut un des premiers à qui il rendit visite. Mais ils étaient, en sociologie, aux antipodes l'un de l'autre, Fourier étant au fond un peu matériaHste et Ballanche ramenant tout à l'idée chrétienne.

Le 27 août 1882, l'auteur à'Antigone écrivait à M"^« Récamier :

« J'ai dîné dimanche chez Nodier, à qui j'ai dit toutes vos sympathies. Mais une chose assez singulière, c'est que je commence à percer chez les ouvriers. Voici le fait. Un maître ouvrier qui demeure près de l'Arsenal avait pris l'habitude de réunir chez lui un certain nombre de ses ouvriers, et de faire là une sorte de cours de philosophie à leur usage. Il avait commencé par le Saint-Simonisme, dont il n'a pas tardé de se séparer. Il s'est mis à professer l'économie politique de Fourier, mais il a bien vite compris qu'une économie politique fondée sur le bien-être matériel était insuffisante. Il s'est mis à m'étudier, et il s'est épris d'un véritable enthousiasme pour mes doctrines. Lorsqu'il sera un peu plus fort, il se propose d'initier ses néophytes. Gomme il avait un très grand désir de me voir,

Nodier Ta fait venir chez lui après dîner. J'ai trouvé un homme d'un très grand sens et d'une rare intelligence, disposé à propager de tout son pouvoir la Palingénésie. J'assisterai, un de ces jours, à cette séance d'ouvriers chez qui mon nom est déjà en grande vénération. Enfin, j'ai trouvé chez Nodier un homme qui m'appelle tout uniment un homme divin. Il choisissait bien son moment, car j'étais à dire à Nodier combien je trouvais qu'il avait excédé dans ses éloges de moi. Tout cela est dû à la sève religieuse qui est dans mes écrits, et tout cela me montre la soif qu'on a d'une direction religieuse... (i). »

Cela confirme en plein ce que Sainte-Beuve disait dé Ballanche :

« L'influence des écrits de M. Ballanche a été lente, mais réelle, croissante, et très active même dans une certaine classe d'esprits distingués. Pour n'en citer que le plus remarquable exemple, la lecture de ses Prolégomènes, vers 1828, contribua fortement à inspirer le souffle religieux à l'école, encore matérialiste alors, de Saint-Simon. Témoin de l'effet produit par cette lecture sur quelquesuns des plus vigoureux esprits de l'école, je puis affirmer combien cela fut direct et prompt. L'influence, du reste, n'alla pas au-delà de cette espèce d'insufflation religieuse. Historiquement, l'école saint-simonienne partit toujours de ce que M. Ballanche appelle l'erreur du dix-huitième

(i) Lettre inédite communiquée par M. Gh. de Loménie.

siècle, erreur admise par Benjamin Constant luimême ; elle persista à voir le commencement de la société dans le sauvagisme, comme lui, Benjamin Constant, commençait la religion par le fétichisme (i) ».

Le i^"* septembre 1882, Ballanche écrivait encore à M'"'' Récamier :

«... Nodier me disait bien qu'avant deux ans mon nom serait un des noms les plus populaires de France. Je vous ai déjà parlé d'une réunion d'ouvriers qui a lieu tous les samedis, chez un maître ouvrier qui demeure dans le voisinag-e de Nodier. J'ai assisté hier soir avec mon introducteur à cette réunion. II n'y avait que Nodier et moi qui ne fussions pas des ouvriers. Dans le nombre il y avait quelques femmes, mais des femmes d'ouvriers. J'ai été étonné de l'intelligence de tout ce monde-là. Cette réunion a commencé par être saint-simonienne, puis a renoncé au Saint-Simonisme, pour essayer des systèmes de Fourier. Maintenant voilà que j'y pénètre. Croiriez-vous qu'hier, au milieu d'une discussion provoquée par Nodier, et où je me suis mêlé, j'ai été entraîné à l'exposition de mon système historique fondé sur le dogme chrétien de la déchéance et de la réhabilitation, et que j'ai été parfaitement compris? Ce qui prouve à quel point j'ai été compris, c'est qu'ayant fait l'application de mon système à l'histoire romaine, ils ont dit que, si l'application s'en faisait à l'histoire de France, on trouverait que

(i) Portraits contemporains, t. II, p, 43.

nous sommes arrivés au v® siècle de Rome. Et par la suite de la conversation, j'ai senti que leur esprit à tous était entré dans la sphère la plus générale, puisqu'ils ont de suite cherché l'application à l'ensemble même des destinées humaines. Je ne sais ce qu'aurait pensé M. Villemain,s'il eût assisté à cette séance et qu'il eût senti que j'étais bien mieux compris là que je ne l'aurais été dans le sein de l'Académie française ? C'est cependant la vérité. Je ne sais si vous avez remarqué, il y a quelque temps, dans le Journal des Débats^ un article de M. Saint-Marc Girardin, où il comparait l'introduction de ce qu'il appelle les prolétaires dans la société civile à une invasion de barbares. Je puis dire que cet article a profondément blessé les hommes au milieu desquels je me trouvais; et M. Saint-Marc, j'en suis sûr, ne s'en doute pas. Gomment faire avec des susceptibilités si vives, et si promptement éveillées ? J'avoue que la tâche des hommes d'Etat devient bien difficile ; mais enfin il faudrait qu'ils fussent au moins instruits de tous les éléments du problème actuel. 11 ne me paraît pas qu'ils s'en doutent (i) ».

Sur ce dernier point Ballanche avait tout à fait raison. Son succès auprès desouvriers n'empêchaitpas d'ailleurs Fourier de fréquenter l'Arsenal; il s'amusait même à mystifier ceux qu'ily rencontrait, comme en témoig-ne l'anecdote suivante, que j'emprunte à Amaury Duval (2).

(i) Lettre inédite communiquée par M. Ch. de Loménie. (2) Souvenirs.

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Un soir que Fourier sortait de chez Nodier avec Bixio, par un beau clair de lune, la première pensée qui vint à celui-ci fut de dire : « Quelle belle lune, monsieur Fourier ! » — «Oui, dit l'autre, d'un air de mépris, profitez de ses derniers moments^, car rien ne peut la soustraire à ma loi ! » Bixio, qui ignorait le système de Fourier, ne put qu'approuver de la tête, et il ne sut que plus tard le peu de cas que Fourier faisait de cette planète qui devait, d'après lui, disparaître et faire place à quatre lunes de différente grandeur I (i)

Mais Fourier n'en imposait qu'aux ignorants ou aux naïfs. Vers le même temps. Déranger, qui était une fine mouche et à qui on n'en contait guère, écrivait à l'un de ses nombreux correspondants :

« Vous ressemblez un peu à Fourier que vous jugez si bien, et qui s'est avisé de se faire une langue à lui, sans se soucier de celle que nous parlons, et cela au risque, bien entendu, de n'être compris de personne, ce qui lui fût arrivé, si quelques Saint-

(i) La cosmogonie de Fourier était vraiment extraordinaire. A l'en croire, notre planète, sur laquelle doivent s'opérer une suite de créations aura « une carrière végétante de 80.000 ans, divisée en phases inégales d'enfance, de jeunesse, d'âge mûr, de vieillesse et de décrépitude ; pendant Ja période heureuse, qui doit comprendre les sept huitièmes de la durée totale, la terre aura son maximum normal de population, trois milliards d'habitants , dont la vie moyenne sera de i44 ans et la taille de 7 pieds. Les facultés intellectuelles seront en proportion du développement physique. Il y aura habituellement sur le globe 87 millions de poètes égaux à Homère, 87 millions de géomètres égaux à Newton, 87 millions de comédiens égaux à Molière et ainsi de tous les talents imaginables. »

Quel dommage que nous soyons nés avant l'éclosion de ces millions de génies! En aurions-nous vu de ces merveilles !

Simoniens ne VaYaieni francisé pour nous autres faibles intelligences (i) ».

C'est dire que Déranger, sans s'affilier positivement au Saint-Simonisme, suivit en curieux tout au moins les prédications de la rue Monsigny et de la rue Taitbout. Car il n'avait pas plus de préjugés qu'il n'avait de peur des mots. Rappelez-vous sa chanson des Fous :

Vieux soldats de plomb que nous sommes

Au cordeau nous alignant tous,

Si de nos rangs sortent des hommes,

Tous nous crions : A bas les fous !

On les persécute, on les tue;

Sauf, après un lent examen,

A leur dresser une statue,

Pour la gloire du genre humain.

J'ai vu Saint-Simon le prophète.

Riche d'abord, puis endetté,

Qui des fondements jusqu'au faîte

Refaisait la société.

Plein de son œuvre commencée,

Vieux, pour elle il tendait la main.

Sûr qu'il embrassait la pensée

Qui doit sauver le genre humain.

Fourier nous dit : Sors de la fange, Peuple en proie aux déceptions !

Travaille groupé par phalange, Dans un cercle d'attractions.

La terre, après tant de désastres, Forme avec le ciel un hymen.

Et la loi qui régit les astres Donne la paix au genre humain.

Enfantin affranchit la femme, L'appelle à partager nos droits.

Fi ! dites-vous ; sous l'épigramme

(i) Lettre inédite.

Ces fous rêveurs tombent tous trois.

Messieurs, lorsqu'en vain notre sphère Du bonheur cherche le chemin, Honneur au fou qui ferait faire Un rêve heureux au genre humain !

Et voilà pourquoi Béranger se montrait de temps à autre aux prêches de la religion saint-simonienne ! Et il n'était pas le seul de sa profession. Victor Hug-o, Vigny, Sainte-Beuve connaissaient le chemin de la chapelle de la rue Taitbout et de la salle de la rue Monsigny. Le moyen de résister, je vous prie, aux appels pressants, réitérés du Père suprême et de ses disciples ? Voulez-vous un échantillon des lettres d'invitation que recevaient à domicile les intellectuels de l'époque ? lisez celles qui suivent. Je les ai trouvées dans les papiers de M'"^ de Girardin, et elles sont signées d'un nom qui causera plus d'un étonnement :

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