‹ Le cénacle de La Muse française, 1823-1827; documents inéditsChapitre 45 sur 64 · LA SOCIETE ROYALE DES BONNES-LETTRES ÔO'J · texte numérisé non relu

LA SOCIETE ROYALE DES BONNES-LETTRES ÔO'J

qui continuait en petit Tesprit du grand, si malencontreusement supprimé.

La séance d'ouverture avait eu lieu le i5 février 1821, un an, presque jourpour jour, après le crime de Louvel. La séance du 28 février fut remplie tout entière par Victor et Abel Hugo. Abel, qui travaillait à un ouvrage sur la littérature espagnole, en lut quelques extraits; Victor lut son ode sur Ouiberoji. On pense si elle fut applaudie.

Un mois piustard, dans la séance du 28 mars, Victor Hugo lut encore son ode intitulée : Vision, C'est une de ses meilleures, elle eut beaucoup de succès. Mais celle qui lui valut le plus d'applaudissements fut sans contredit son ode sur Louis XVIII; il est vrai que sa lecture avait été précédée d'un discours de Roger, l'académicien, où le talent du jeune poète avait été célébré en termes dithyrambiques. C'était dans la séance du 10 décembre 1822.

(( Venez, enfants des muses royalistes, s'était écrié Roger, venez ajouter à l'éclat de nos séances par les heureux tributs de votre veine poétique.

(f Préparons, Messieurs, de nouvelles couronnes à ces jeunes fronts déjà ceints de lauriers académiques ou des palmes du théâtre ! Je vois d'ici le peintre noble et touchant de saint Louis et le pathétique auteur des Machabées, et le poète qui, dans un même jour, ravissait nos âmes par des accents dignes du roi prophète et nous faisait retrouver des pleurs pour ces lamentables Atrides, dont les malheurs semblaient avoir épuisé les ressources du génie, de l'intérêt et de la terreur! »

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Ceci était à l'adresse d'Ancelot, l'auteur de Louis IXy de Guiraud et de Soumet. Mais voici qui s'adressait à Victor Hug"o :

(( Je vois enfin, ou plutôt, Messieurs, vous allez entendre tout à Fheure ce jeune lyrique, dont les premiers accords respirent une si heureuse audace et qui a peint la chute des plus célèbres tyrans du monde en traits aussi profonds, aussi terribles que la catastrophe elle-même (i). »

Quand Victor parut sur Testrade, il n'y eut qu'une voix dans la salle : « Voilà l'enfant sublime! » et ce fut M'"6 Roger qui donna le signal des applaudissements (2).

Mais tout fêtés qu'ils étaient à la Société royale des Bonnes-Lettres, les poètes n'étaient pas toujours d'accord avec ses conférenciers, chargés de cours (3). Le temps même était proche où Victor Hugo, Guiraud et Soumet auraient à supporter de leur part, sous l'accusation de romantisme, les mêmes attaques que delà part des classiques enragés de l'Académie, du vivant de la Muse française .

A première vue, cela paraît un contre-sens, puisque les partisans du Romantisme se recrutaient alors parmi les royalistes et que les défenseurs de la

(i) Œuvres diverses de M. Roger, de l'Académie française, publiées par M. Nodier, t. II, p. 387.

(2 , Lettre inédite de Guiraud à sa mère.

(3) Les cours embrassaient, comme ceux de l'Athénée, toutes les parties du savoir humain. En 1821, il y avait les cours de Raoul Hochet te sur l'histoire moderne; — de Lacre telle jeune, également sur Vhistoire ; — de Duviquet, critique littéraire. — d'Abel Hugo, sur la littérature espagnole;— de Bois -Bertrand, sur le droit public; — de Nicollet sur Y astronomie — du docteur Véron sur la physiologie.

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littérature classique étaient surtout les libéraux. Mais, en 1821, le Romantisme n'avait pas la même sig-nification que quelques années plus tard; les professeurs de la Société des Bonnes-Lettres ne voyaient en lui que « le genre frénétique », autrement dit l'invasion de la littérature française par les littératures étrangères. Gela est si vrai que dans le prospectus de la Société on lisait ce qui suit :

(( Il est nécessaire d'apprendre à ceux qui ne l'ont jamais su et à ceux qui l'ont oublié les rapports qu'il y a entre les institutions présentes et les institutions anciennes. Il faut leur apprendre que la patrie^ ou, d'après le sens littéral du mot, le pays des aïeux, n'existe pas seulement dans le sol, mais dans les souvenirs; que la gloire d'un peuple ne se trouve que dans ses annales, et que l'expérience, si nécessaire aujourd'hui, est dans la mémoire des temps passés. »

En d'autres termes, et pour me faire mieux comprendre, je dirai que le Romantisme représentait alors auxyeux des classiques de la Société des Bonnes-Lettres ce que le Dreyfusismè figure à présent auxyeux des Nationalistes.

Par conséquent Chateaubriand et ses disciples, j'entends ceux qui se réclamaient de lui, comme Victor Hugo, Saint- Valry, Gaspard de Pons, Alfred de Vigny et les autres rédacteurs du Conservateur littéraire, n'étaient que des classiques épris de formes nouvelles. Et c'est pour cela que Duviquet, le feuilletoniste du Journal des Débats, dans sou cours de littérature à la Société des Bonnes-Lettres,

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ne faisait aucune différence entre ces néo-classiques ou ces pseudo-romantiques et les classiques de l'école de Delille.

« M. Duviquet dans la suite de ses leçons, disaient les Annales de la littérature et des arts, descendra des principes qu!ila établis à des applications particulières, les chefs-d'œuvre de la nouvelle école à la main. Il prouvera qu'il ne se rencontre aucune qualité estimable qu'on ne retrouve dans les classiques, aucune expression de sentiments ou de pensée, aucune forme de langag-e et d'éloquence qui n'ait ses modèles dans leurs ouvrages (i). »

Comme le remarque M. des Granges, -dans un excellent article sur la Société royale des Bonnes- Lettres (2), « il est bien fâcheux que les appli^ cations particulières en question ne nous aient pas été conservées. Nous aurions aimé à suivre l'excellent Duviquet dans ses démonstrations. »

Je ne crois pas pour ma part qu'elles aient satisfait Chateaubriand, car, dans le Génie du christianisme, dans AtalàyRené, les Martyrs et le Dernier Abencérage, il y avait tout de même des qualités — et des défauts — qui ne se trouvent pas dans les classiques du grand siècle, pour ne parler que de ceux-là.

Mais je serais bien étonné si les démonstrations de M. Duviquet avaient scandalisé Victor Hugo. Rappelons-nous qu'en 1822, dans la préface des

(i) T. II, p. 2i3 (1821).

(2) Revue Bleue.

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Odes et Poésies diverses, il se demandait en quoi le genre romantique se distinguait du g-enre classique.

Cependant les idées nouvelles faisaient leur chemin, et les nuages qu'on avait amoncelés comme à plaisir autour d'elles se dissipaient peu à peu. De 1823 à 1824, notamment, le Romantisme, grâce aux démêlés de la Muse française avec Auger, prit une figure distincte, et je vois dans une lettre de Guiraud à Soumet que Lacretelle jeune souleva contre lui tout le clan de la Muse en attaquant, dans la séance, du 4 décembre 1828, déjà Société des Bonnes-Lettres, le Romantisme élégiaque, comme étant d'importation étrangère:

<( J'ai peur, disait Lacretelle, qu'on ne reconnaisse plus les Français sous ces habillements lugubres empruntés à nos voisins. On ne se contente pas d'en revêtir l'époque actuelle, où les esprits, j'en conviens, sont assez sérieux; on veut en couvrir la légèreté si connue de nos pères. »

A quoi Guiraud s'empressa de répondre :

(( M. Lacretelle ferait mieux de se taire que de s'occuper de choses qu'il ne connaît pas. La mélancolie de Millevoje et de Chateaubriand ne doit rien à l'Angleterre ni à l'Allemagne; le pauvre homme ne voit pas que ce sont les Méditations de Lamartine qui ont renouvelé la poésie française et que la grande élégie à laquelle il préfère les petits vers légers de Parny est sortie toute vivante des ruines de la Révolution. Il faudra, mon cher ami, que tu

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lui fasses la leçon, la premièrefoisquelu le rencontreras (i). »

Guiraud, qui était à la vieille de publier ses Chants élégiaques, n'avait vu dans le discours de Lacretelle que Tinjure faite au genre qui était le sien (2). Avait-il le pressentiment que cette injure était grosse de menaces et qu'elle aurait des conséquences prochaines ? Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle fut cause que Villemain refusa de prendre la parole dans les séances de la Société des Bonnes-Lettres, en 1824. On avait annoncé qu'il la prendrait « si sa santé et son cours à la Faculté des Lettres le lui permettaient ». Le public put croire que son abstention était motivée par l'une ou l'autre de ces raisons, mais le petit nombre de ceux qui étaient dans le secret des dieux se fit un malin plaisir de le divulguer pour être désagréable à Lacretelle.

« J'ai rencontré Villemain, écrivait Charles Nodier à Victor Hugo le 18 décembre 1828, il est furieux contre Lacretelle et m'a dit qu'il ne reparaîtrait pas de sitôt à la Société des Bonnes-Lettres, parce qu'il se croirait obligé de prendre la défense de l'élégie lamartinienne que Lacretelle a dénigrée si injustement l'autre jour. Voilà qui venge Lamartine des sottes critiques de la Muse {?>)... »

(i) Lettre inédite de Guiraud à Soumet, du 8 décembre 1823.

(2) Il contenait pourtant plus d'une observation judicieuse, celleci entre autres que « rien ne fut moins romantique au monde que les siècles où l'on veut transporter le berceau du romantisme » et que les troubadours et les trouvères n'engendraient pas la mélancolie.

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Il est bon de se souvenir que Yillemain était un des admirateurs les plus fervents de Lamartine, et que, quelques mois après cet incident, il allait être le principal patron de sa candidature à l'Académie française.

Or, voyez comme les choses s'enchaînent ou comme les coïncidences sont parfois bizarres, c'est précisément Lacretelle qui provoqua l'échec de Lamartine à l'Académie; du moins Lamartine l'en rendit responsable. J'ai parlé ailleurs de celte élection académique (i) et de la lettre malsonnanle que le poète écrivit à ce propos à Lacretelle pour désavouer les démarches secrètes que sa mère avait jugé à propos de faire près de lui. Aujourd'hui je puis rhettresous les yeux des lecteurs la lettre que la mère de Lamartine adressa à M'^^ de Lacretelle pour excuser la conduite de son fils. La voici :

« Mâcon, ce 8 décembre 1824.

« Madame, (( Je suis d'autant plus peinée de ce dont vous vous plaig'nez que je suis forcée de m'avouer à moimême que j'en suis la première cause. Si je n'avais pas écrit à M. de Lacretelle, auquel à la vérité j'avais demandé le secret, si mon fils ne l'avait pas appris indirectement, il n'eût pas écrit la lettre dont je conviens qu'il a fort à se plaindre; je suis persuadé que mon fils a fort reg-rettc ce premier mouvement (qui pourrait cependant recevoir quel- ({ue excuse du trouble dosa position) surtout quand

(i) Cf. notre Lamartine.

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il a appris que M. de Lacretelle avait eu la générosité de lui donner sa voix au dernier scrutin. J'ignore comment il a pu être instruit de cette fatale lettre par laquelle il s*est cru compromis; je n'en ai parlé à qui que ce soit, pas même à mon mari, et c'est peut-être un tort que je dois me reprocher. C'est un malheur sans doute de ne pas être reçu à l'Académie, mais c'en serait un bien plus grand encore de manquer aux égards que l'on doit à un homme du mérite de M. de Lacretelle.

« Je vous prie, Madame, de lui témoigner tous mes regrets et d'en agréer vous-même l'expression. Mon fils, qui s'est arrêté chez son oncle de Bourgogne n'est point encore arrivé. Je suis convaincue qu'il partage tous mes sentiments et qu'il ne conserve pour M. de Lacretelle que ceux d'estime et de reconnaissance qu'il lui doit.

« J'ay l'honneur d'être, Madame, avec ma considération très distinguée, votre très humble et très obéissante servante,

« DE LAMARTINE (l). ))

Cette lettre mit fin à l'incident, et ce qui prouve que l'historien ne garda pas rancune au poète, c'est qu'en 1829, quand Lamennais brigua de nouveau les suffrages de l'Académie, Lacretelle mit cette fois toute son influence à son service.

Quant à Villemain, j'ignore s'il revint à de meilleurs sentiments envers son collègue, en tout cas, de 1824 à i83o, date où la Société des Bonnes-

(i) Lettre inédite communiquée par M. Georges Lagucrrc.

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Lettres disparut, je ne crois pas qu'il y ait pris la parole.

Mais, comme pour montrer à Lacretelle qu'il était toujours amoureux de la poésie mélancolique de Lamartine, il lut, à son cours de la Sorbonne, au mois de novembre 1828, quelques-unes de se belles Harmonies, comme V Hymne au matin et la Perte de l'Anio.

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