CHAPITRE VIII
I. — Le baron Taylor est nommé commissaire royal près le Théâtre-Français, en 1825. — Anarchie de ce théâtre à cetle époque. — Lafon ennemi de Talma. — Rivalité de Mlle Duchesnois et de Mlle Georg-e. — Lettre inédite de Talma à ce sujet. — La tyrannie de Talma. — Lettres inédiles de Soumet à Guiraud et de Guiraud à Sophie Gay.
— La nouvelle école applaudit à la nomination du baron Taylor. — Taylor régisseur du Panorama-Dramatique. — Ses comédies, son talent de dessinateur et d'archéoloi^-ue. — C'est lui qui eut la première idée des Voyages pittoresques et romantiques dajis Vancienne France. — Les « Mèdes » à la Comédie- Française. — Réorganisation du comité d'organisation. — Taylor et Michel Pichat. — Deux vieilles connaissances. — Taylor monte le Léonidas de Michel Pichat.
IL — Enfance et jeunesse de Pichat. — La véritable orthographe de son nom. — Il termine ses études au Prytanée français. — Influence de Luce de Lancival sur lui. — Il entre chez un avoué. — Il abandonne le droit. — Sa tragédie de Turnus. — Ses relations mondaines. — Ses lettres au comte Decazes. — Il concourt à l'Académie française et obtient un accessit, — Soumet lui ouvre la Muse Française. — La Censure. — La décoration de Léonidas à la Comédie-Française. — Distribution et analyse de la pièce.
— Grands succès de Léonidas. — Qualités et défauts de cette tragédie. — Le vers de Pichat donne l'impression d'une chose traduite. — Pichat et Ponsard, tous deux de Vienne, ouvrent et ferment le cycle du théâtre romantique.
— Pourquoi Léonidas n'a pas survécu aux circonstances qui l'avaient fait naître.
III. — Taylor aux prises avec le Comité du Théâtre-Français, après la mort de Talma. — Un pamphlet de Pierre Victor. — Analyse de ce libelle. — Le baron Taylor en Egypte. — C'est lui qui négocie l'acquisition de l'obélisque de Louqsor. — Une lettre inédite de Taylor à Jal. — Le Globe prend le parti de Taylor contre le comité.
IV. — Les dernières années de Michel Pichat. — Son Guillaume Tell reçu à la Comédie-Française. — La mort de Talma lui porte un coup terrible. — Il se retire à Mortfontaine. — Dernier amour. — Mlle Bouchard. — Les derniers moments de Pichat, racontés par Alexandre Dumas.
— Sa mort, ses funérailles. — Deuil public. — Au tombeau de Pichat, par Emile Deschamps.
Le plus grand service que Charles Nodier ait rendu à Técole romantique fut de lui ouvrir les portes de la citadelle classique, en faisant nommer le baron Taylor commissaire-royal près le Théâtre- Français. Mais il ne faudrait pas croire qu'une fois dans la place Tami de Nodier en fut le maître absolu. Quand il y entra — le 9 juillet 1826 — l'anarchie la plus grande régnait parmi les acteurs. C'est au point que Ghéron, le prédécesseur de Taylor, avait démissionné, faute de pouvoir en venir à bout. Du côté des hommes, Lafon était l'ennemi juré de Talma, qu'il n'appelait que Uaiitre. Du côté des femmes, la rivalité de M"^ Duchesnois et de M^^^ George durait toujours, quoiqu'elle remontât à plus de douze ans. J'ai, en effet,
3l8 LE CÉNACLE DE LA MUSE FRANÇAISE
SOUS les yeux une lettre de Talma à Ducis, datée de Dresde, du 3 juillet i8i3, dans laquelle il lui dit :
«... M"^ George a été assez bien ici dans Jocaste et Sémiramis, mais elle a besoin de se tenir ferme pour avoir un succès complet à Paris, parce que le public attendra beaucoup d'elle. Je crois que Duchesnois a tort de s'effrayer. J'ai trouvé Georg-e fort raisonnable en ce qui est relatif à l'arrangement qui peut avoir lieu entre elles, et je crois que sans se nuire elles peuvent toutes deux tenir leur place. Duchesnois a des avantages que ne pourront effacer ceux que George peut avoir et je trouve que celle-ci ne peut lui faire aucun tort, surtout si les journaux veulent bien ne pas s'en mêler; il faut que Duchesnois attende avec calme la fin de tout cela. On dit ici qu'elle veut donner sa démission, et elle a tort. Et quoique George soit rentrée dans la place qu'elle occupait avant son départ pour la Russie, je crois cependant qu'il peut y avoir des moyens de conciliation entre elles, et qu'on pourra modérer cette faveur qui lui a été faite. Si tu la vois, tâche de la calmer là-dessus et qu'elle attende mon retour. Je tâcherai de me mêler de cette affaire conjointement avec Bernard pour les arranger à l'amiable et empêcher que le pubHc et les journaux ne se mettent de la partie, ce qui serait pour toutes deux la chose la plus fâcheuse du monde... (i) »
Mais Talma n'avait pu empêcher leur rivalité d'éclater au grand jour, et lui-même, malgré ses airs de modérateur, avait à se reprocher l'insup-
(i) Lettre inédite communiquée par M™» Léonce Detroyat.
LES DÉBUTS DU ROMANTISME AU THEATRE FRANÇAIS SlQ
portable tyrannie qu'il exerçait au sein du comité. Il était, avec Michelot son compère, la terreur des jeunes auteurs dramatiques, comme en témoig-ne la correspondance de Lamartine et celle de Soumet, qui tous deux, à trois ans de distance, eurent à souffrir de ses quos ego olympiens.
(( Tu es un homme incroyable, écrivait Soumet à Guiraud, en 1820. Tu parles comme si tu étais le grand Lama du Théâtre-Français. Tu ne termines pas ta tragédie, parce que tu ignores si Lafon ou Talma prendrait le rôle de Tibère! Mais crois-tu en être mieux instruit à Paris qu'à Limoux ? le Comité des Français est le premier cerbère auquel il faut jeter le gâteau, c'est le gardien de l'antre tragique, et tu semblés l'avoir oublié. Jette-toi dans une machine roulante, arrive à Paris avec les hirondelles, nous ferons recevoir ta tragédie, et deux ou trois ans après nous parlerons à ces Messieurs du rôle de Tibère. Il faut commencer par se faire recevoir pour avoir son tour. Tu ignores tout ce que j'ai fait cet hiver pour mettre ma Cléopâtre à flot, et je n'ai pas réussi, malgré qu'une femme eût tout conduit... (i). »
Cette femme était Sophie Gay, qui pourtant était l'amie de Talma. L'année suivante. Soumet essuyait un nouvel échec à la Comédie, du fait de ce tragédien, et c'était au tour de Guiraud de s'en plaindre à M""® Gay :
« Ce pauvre comité qui retarde votre succès, lui mandait-il, est le même qui a écouté froidement
(i) Lettre inédite.
Saûl et reçu par acclamation Mathilde^ Adraste et F aller o. Je n'ose plus me fâcher maintenant de ce qu'il trouva dans le temps Pelage ressemblant à Zaïre et à Louis IX. Il m'a donné depuis bien plus de consolations qu'il ne m'en devait, par ses injustices quotidiennes. La dernière envers notre bon Alexandre est désolante pour tout ce qu'il y a d'un peu poétique à Paris. Que fera-t-il de son possédé (i), tant que Talma sera au théâtre? Je vais bien me féliciter d'être passé à l'Odéon, et je voudrais bien, si Victor y rentrait, que Pichald et Soumet s'y établissent aussi (2). »
La nouvelle école applaudit donc à la nomination du baron Taylor, comptant sur son prestige et son autorité pour mettre le comité à la raison. Il ne manquait, en effet, ni de l'un ni de l'autre. D'abord il connaissait admirablement les choses du théâtre, ayant rempli pendant quelques années les fonctions de régisseur au Panorama-Dramatique (3), et ayant fait jouer, de i8i5à 1822, cinq pièces de comédie — sans compter le drame de
(i) Saùl.
(a) Lettre inédite.
(3j Ce petit théâtre, construit vers 1820 sur le boulevard du Temple, en face du jardin Turc, vécut trois ans à peine. Son premier directeur fut M. Allaux, peintre décorateur, qui, sur les sollicitations du baron Taylor, obtint le privilège de jouer des drames, des comédies et des vaudevilles, à la condition quelque peu gênante de ne jamais mettre en scène plus de deux acteurs "parlants.
A M. Allaux succéda, le i^r avril 1822, M. Langlois, qui, dans l'espoir sans doute d'améliorer les affaires du théâtre, institua un comité de lecture composé de Charles Nodier, Taylor, de Cai lieux, Merville, Henri de Latouche, Gosse, Jal et Bert. M. Langlois ne réussit pas mieux que son prédécesseur, et, le 21 juillet 1828, l'affiche du Panorama -Dramatique annonça par ordre de l'autorité la clôture définitive du théâtre. M. Langlois avait fait faillite.
(Cf. l'Histoire du Panorama-Dramatique, par L. Henri Lecomte.)
Bertram ou le Pirate, qui, traduit en italien, avait été mis en musique par Bellini. — Ensuite il s'était fait une g-rande réputation comme dessinateur et comme archéologue, avec Tadmirable publication des Voyages pittoresques et romantiques dans l'ancienne France (i), et la vigoureuse campagne qu'il menait depuis iStq en faveur de la restauration des monuments du Moyen-âge et de la Renaissance. Enfin sa haute stature, ses manières distinguées, ses allures militaires commandaient le respect, sinon Tobéissance i'i).
Mais pour arriver à son but, qui était de renouveler l'esprit et le répertoire du Théâtre- Français^ il avait à vaincre une première difficulté que d'aucuns auraient jugée insurmontable. Le public témoignait visiblement qu'il avait assez des tragédies romaines et bibliques que lui servaient régu-
(i) C'est le baron Taylor qui eut la première idée de ces Voyages, comme il appert des lignes suivantes, qu'on peut lire en tête du premier volume de la Bretagne, publié en i845 :
« Il y a trente-cinq ans que, pour la première fois, j'ai visité la Bretagne. C'est en parcourant les sites pittoresques de cette belle
Erovince, devant ces monuments de tous les âges, depuis l'antiquité i plus reculée jusqu'aux châteaux de la Renaissance et aux fortifications de Vauban, vaste cercle embrassant l'histoire complète de l'art de construire en France, que j'ai conçu la première pensée des Voyages pittoresques dans l'ancienne France. Je suis retourné en Bretagne, il y a vingt-six ans, j'y ai dessiné le vieux château de Combourg, auquel le nom de JM. le vicomte de Chateaubriand attachait l'immortalité, la cathédrale de Dol, belle entre toutes les églises de Bretagne, et les champs de Garnac, parce qu'ils renfermaient les plus naïfs et les plus prodigieux monuments de nos Celtes. »
[2) Taylor avait été nommé le i5 juin i8i4, garde du corps du Roi dans la Compagnie de Wagram. Le 16 mars i8i5, il fut nommé lieutenant de cavalerie; le 19 mai suivant, aide-de camp du général comte d'Orsay, commandant la 2" brigade de la garde royale, et, le i5 avril 1823, attaché à l'état-major général de l'armée d'Espagne. Ce fut le 28 mai 1825 que Charles X, à l'occasion de son sacre, le nomma baron.
lièrement les Viennet, les Lemercier, les Roger et autres « Mèdes », comme les appelait Sophie Gaj (i). Et, de son côté, le comité d'administration, qui était inféodé aux classiques, ne voulait pas entendre parler de la « secte nouvelle ». D'où une situation impossible à laquelle M. Sosthènes de la Rochefoucauld, sur la pression du baron Taylor, avait essayé de mettre fin, en nommant un nouveau comité composé de Talma, Baptiste aîné, Lafon, Devig-ny, Michelot et M^^® Mars. Ce comité, installé la veille même de Tentrée en fonctions du baron Taylor, avait été invité respectueusement « à s'occuper, comme objet d'urjg-ence, d'un Mémoire sur les moyens à employer pour faire cesser l'état fâcheux où se trouvait depuis trop long-temps le Théâtre-Français et lui rendre son ancien éclat. Et ceux des sociétaires, qui ne faisaient pas partie du Comité, avaient été conviés par le Directeur des Beaux-Arts à lui adresser, s'ils le désiraient, leurs vues sur ce même sujet (2) ».
Cette mesure d'ordre intérieur était évidemment très adroite. En faisant entrer dans le comité d'administration Talma et M"® Mars, qui « avaient fini leur temps au Théâtre et n'y étaient retenus que par les avantages particuliers qu'ils tenaient
(i) Elle écrivait à Alexandre Guiraud, le 17 février 1821 : « Si l'ami Pichald se pressait davantage, il aurait déjà mis en fuite tous ces Mèdes (à savoir les Viennet, Roger et G'<=j avec son LéonidaSy mais il marche trop lentement à la {gloire : venez le stimuler un peu et lui donner l'exemple du succès. » (Voir plus haut, p. 33.)
(2} Ordonnance royale du 5 juillet 1820. — Journal des Débats du 9 juillet.
de l'autorité (i) », le baron Taylor mettait sa responsabilité à couvert et se rendait maître de la Comédie. Cependant il y rencontra plus d'une fois des résistances opiniâtres. Nous savons que plusieurs sociétaires voulurent « arrêter Tenvahissement de son pouvoir » ; que « quelques-uns Tapostrophèrent en pleine assemblée » ; que « ses ordres ne furent pas toujours suivis », qu'on se permit des réclamations, des lenteurs, et qu'il se plaignit plus d'une fois « de ne pas faire tout ce qu'il voulait (2) » .
Mais je voudrais bien savoir quel est le commissaire-royal ou l'administrateur de la Comédie qui fut assez heureux pour y faire toutes ses volontés. A Jouslin de la Salle, qui s'irritait de l'opposition systématique de quelques acteurs et déclarait tout haut que le théâtre était impossible, Taylor disait un jour : « Eh ! non, mais vous vous adressez mal; entourez-vous de comédiens de bonne volonté et laissez crier les autres. Vous ne marcherez peutêtre pas g"randement, mais vous n'aurez pas d'entraves (3). »
C'est exactement ce qu'il fit lui-même, en 1825, et ce qu'ont fait depuis tous ceux qui ont su gouverner cette grande maison.
Le premier soin du baron Taylor — et c'est effectivement par là qu'il fallait commencer — fut de chercher une pièce nouvelle, qui, sans être trop
(i) Cf. le Mémoire pour Pierre Victor, que nous analysons plus loin.
{'2) Mémoire pour Pierre Victor.
(3) Souvenirs de Jouslin de la Salle.
324 Ln CÉNACLE DE LA A[LSK FRANÇAISE
audacieuse, eût chance de plaire au public, tout en ménageant les susceptibilités des acteurs. Il n'eut pas grand'peine à la trouver. La Comédie-Française avait dans ses cartons une tragédie qui, avant même d'être lue au comité de lecture, avait fait beaucoup parler d'elle (i). Reçue le 12 novembre i82'^> et puis interdite par la censure pour des raisons qui ne tenaient pas debout (2), on savait que Chateaubriand, durant son passage au ministère des Affaires étrangères, avait plaidé inutilement sa cause et /a Muse française, au mois de juin 1824, par la plume d'Emile Deschamps, avait dit très haut, pour être plus sûre d'être entendue, que le monde littéraire attendait impatiemment le Léonidas de Pichat. Car c'est de Léonidas qu'il s'agit. Or, non seulement Taylor était un lecteur et un ami de la J/M5e,mais il connaissait intimement Pichat, pour avoir fait jouer de lui, au Panorama-Dramatique, du temps qu'il était régisseur et membre du comité de lecture de ce petit théâtre, un mélodrame en trois actes et à grand spectacle intitulé Ali-Pacha (3), et mieux encore pour avoir signé avec lui et Nodier, sous le nom
(i) Victor Hugo, dans le Conservateur littéraire, disait : « Convient-il de traduire éternellement sur la scène le Délirant reges? Non, sans doute : nous allons bientôt applaudir,grâceà M. Pic"hald, Enée, roi fondateur; Léonidas, roi libérateur; ^rhcc à M. Guiraud, Pelage, roi libérateur et fondateur tout ensemble. »
\2) « On redoutait, disait-on, l'effet des maximes républicaines dont cette œuvre était remplie; on désapprouvait le rôle de Xerccs et de Damarate, la royauté avilie et bafouée. » (Cf. la Censure théâtrale en France, par Hallays-Dabot, chapitre V^III.)
(3) Pichat avait fait cette pièce en faveur de la Grèce avec Hyacinthe de Comberousse, son camarade de collège. Elle fut représentée le q juillet 1822.
de Raimondja pièce de Bertram ou le Pirate, dont je parle plus haut. Il était donc tout naturel qu'il jetât son dévolu sur la tragédie de Léonidas ; d'autant plus qu'en dehors de sa valeur intrinsèque elle avait l'avantage d'être d'actualité, la Grèce, depuis queh|ues années, passionnant tous les esprits.
Après avoir lu cette pièce avec des jeux prévenus en sa faveur, le commissaire-royal pria Pichat de passer à son cabinet.
Pichat (i) avait trente-neuf ans, étant né le i8 août 1786 à Vienne (Isère), où son père, Jean, et
(1) Pichat — sans doute pour donner à son nom une couleur plus romantique, comme devait le faire quelques années p us tard ce pauvre Aloysius Bertrand, avait commencé par orthographier son nom « Fichald ». Ses amis de la Muse française, Soumet, Guiraud, Emile Deschamps, M"'« Sophie Gay et Alfred de Vrigny, qui lui dédia son poème de ^'y/zie/Zm, l'orthographiaient ainsi avant 1820. La médaille qui lui tut décernée par l'Académie française en 1822 portait « Pichald », et lui même signait de la sorte au bas dts pièces de vers qu'il donna à la Muse en 1828 et 1824. Ce n'est qu'après la représentation de Léonidas qu'il écrivit son nom par un /, encore eut il soin d'y ajouter celui de son département : « Pichat, de llsère ». M.C. Latreille. qui attribue, à tort, cette erreur à l'Académie, dit : « Peu s'en fallut qu'elle persistât en tète de Léonidas ! 2 000 exemplaires étaient déjà tirés tious le nom de Pichald quand il iulervint pour faire rétablir la véritable orthographe de son nom.wJe crois plutôt que le poète avait fait son profit de ces vers du Dialogue de Baour-Lormian sur le Classique et le Romantique,qu\ parut, en 1820, chez Urbain Canel :