SOPHIE GAY
« Delphine veut que je vousparle de son ravissement, de son admiration. Quand vous aurez assuré votre premier triomphe par une ou deux représentations, vous devriez bien venir vous faire couronner par notre parterre de Villiers.
a Faites mon compliment à Soumet de son bonheur. J'ai bien pensé à lui pendant les applaudissements (2). »
(i) II s'agissait d'Ambroise Tardieu, qui publia, en effet, la brochure des Machabées ef devint, l'année suivante, l'éditeur de la Muse française.
(2) Lettre inédite. — Quelques jours après, Sophie Gay écrivait encore à Guiraud : « Les Machabées sont partout, excepté cliez moi. Jugez de ma fureur. Je viens tout exprès à Paris pour les chercher.
Le mot de la fin de cette lettre fait grand honneur à Soumet et suffirait à son éloge. Mais ce n'était pas sans raison qu'il était heureux du succès des MachabéeSf car il y avait contribué pour une bonne part, d'abord en mettant la pièce au point, ensuite en la faisant recevoir à l'Odéon, enfin en la faisant répéter, en l'absence de Guiraud, avec tout le zèle dont il était capable. Et cela pendant que lui-même était aux prises pour Clytemnestre avec le comité du Théâtre-Français.
Au mois d'août suivant, Guiraud ayant reçu du roi le ruban de chevalier. Soumet lui écrivit aussitôt :
« Passy, jeudi.
« Nous te félicitons tous, et moi en particulier, à cause de ta mère, de la faveur que tu viens d'obtenir du Roi, mon cher ami. Nous étions tous réunis chez Emile, lorsque cette nouvelle nous fut annoncée, et ce ne fut qu'un même sentiment. Emile se plaint de ton silence, et Pichald se plaint de n'avoir obtenu que le second accessit à l'Académie (i). C'est un jugement stupide, et la pièce couronnée est misérable. Les quatre vers que je t'avais envoyés, te paraissant mauvais, seront changés dans l'impression, et je m'empresse de t'apprendre qu'ils
Envoyez-les ou plutôt apportez-les-moi, sinoa je fais cabale à la reprise. — Que faites-vous de Ch/femnestre et de son père? — Mille injures bien tendres. » (Lettre inédite du lo juillet 1822.)
(i) Le snjet de ce concours de poésie était le Dévouement des Médecins français et des Sœurs de Sainte-Camille dans la peste de Barcelone. — Le premier prix fuC donné à M. Alletz, et le 10'' accessit à M. Ghauvet. Delphine Gay eut une mention particulière.
sont de moi. Je passe maintenant à mes affaires. « Clytemnestre n'est point joué. Lo rôle a été enlevé définitivement à M'^^ Duchesnois (i) et de" puis cette époque, c'est-à-dire depuis un mois, il m'a été impossible d'obtenir une seule répétition. La pension de la maison du Roi est dans le même carton que celle de l'Intérieur et on m'assure qu'on n'attend qu'un de mes ouvrages pour m'en expédier le brevet; comme il y a urgence et que j'ignore à quelle époque Talma et M™« Paradol me joueront, j'ai accepté le tour de faveur que M. de Lauriston m'a fait offrir. Brifaut s'est empressé de me faire savoir qu'il me cédait son tour et qu'il n'aurait pas attendu l'ordre du ministre pour me laisser prendre sa place. J'ai donc écrit à M'^*^ George que les Machabées ne seraient repris qu'en novembre et je lui ai envoyé le rôle de la Pythonisse en lui disant que tu lui écrirais toi-même pour l'assurer que tu consentais à cet arrangement. J'ai fait beaucoup de changements à ma pièce. La péripétie se fait au troisième acte par la Pythonisse qui ouvre la pièce au premier. L'ouvrage lu au comité de l'Odéon n'a pas produit l'effet des Machabéesy il s'en faut de beaucoup, et la Pythonisse faisait faire à Andrieux de terribles grimaces. Gomme 1VP'« George peut apprendre son rôle pendant son absence, et que ce rôle n'a pas besoin d'être répété, étant presque tout en dehors de la pièce, nous allons commencer sans elle les répéti-
(i) Il avait été confié à M™" Paradol, mais, pour une cause ou pour une autre, il fut repris par M'^^ Duchesnois.
tions, et Toiivra^e peut être joué à la fin de septembre; s'il tombe, les Machabées seront repris de suite, et, s'il a du succès, tu régleras toimême le nombre des représentations. Le succès littéraire des Machabées a été parfait, et rien ne peut justifier tes craintes. Lorsque je t'ai conseillé de porter cet ouvrage à TOdéon, je savais qu'il serait joué avant Saul, mais la différence des caractères est si g-rande que je ne crois pas qu'ils puissent se nuire mutuellement.
« Je t'embrasse.
« SOUMET (l). »
Le bon Soumet avait tout prévu — tout, sauf ce qui devait arriver.
Il écrivait de Passy à Guiraud, le 21 octobre 1822 :
« J'éprouve la plus vive contrariété, mon cher ami ; tu sais toutes les précautions que j'avais prises pour m'assurer que SaiU serait joué au moins neuf ou dix fois avant la reprise des 3Iachabées,
« C'était une des conditions expresses de mon arrangement avec Genty et je n'avais consenti à enlever ma pièce des Français qu'après m'être assuré de son consentement. Nous avions déjà fait plus de quinze répétitions de Saûly M"« George m'avait écrit qu'elle ne retarderait pas d'un seul jour la représentation de mon ouvrage, et elle ne m'avait pas dit un seul mot de son intention de rejouer les Machabées avant ma première repré-
(i) Lettre iuédite.
sentalion. Ce n'est qa'avant-hier que j'ai appris que ta pièce était au répertoire pour demain mercredi et qu'elle devait être jouée jusqu'à la première représentation de Saûl, reculée jusqu'au cinq du mois prochain.
(( C'est le ministre lui-même qui a arrangé la chose de cette manière , à la sollicitation de IVr'"^ George, et j'en éprouve un regret mortel, car je crains que le pathétique extrême de tes deux derniers actes ne nuise à ma première représentation. On répète les Machabées aujourd'hui à midi, tu penses bien, sans que je te le dise, que je donnerai tous mes soins à cette répétition et à la reprise ; nous sommes convenus hier avec M^'*^ George que l'on jouerait le quatrième acte à la lueur d'une lampe, comme tu l'as indiqué, et je crois que nous retrancherons quatre vers des imprécations de la fin. Je cesse de t'écrire pour me rendre à ta répétition. Si je pouvais obtenir de M^^'^ George de supprimer la cadence traînante de la plupart de ses finales, ce serait un grand triomphe pour elle et pour l'effet général de son rôle. Elle est entrée hier par Sémiramis. La recette s'est élevée à 2.5oo fr., ce qui est énorme.
« L'administration était réduite aux derniers abus, on me refuse la barbe de Saûl et d'Achimelech, et je suis obligé de les faire à mes frais (i).
(i) Dans une lettre du 3o juin 1882, adressée par Guiraud au roi, nous voyons qu'on avait remis à l'auteur des Machabées, de la part de l'administration, une note d'excédent de billets donnés aux deux premières représentations qui, déduction faite de plusieurs erreurs, devait s'élever encore à mille francs. Gela faisait supposer qu'il
50 LE CEiNAGLE DE LA MUSE FRANÇAISE
Adieu, bien cher ami, j'attends le plus grand effet de la reprise de demain; j'aurais bien voulu qu'elle fût retardée de quelques jours et je suis persuadé que ce retard aurait été avantageux à mes intérêts, aux tiens et à ceux du théâtre, mais il m'a été impossible de me faire entendre.
« SOUMET (l). »
Enfin, malgré tous ses déboires, Soumet eut, lui aussi, sa soirée glorieuse. Que dis-je? il en eut deux, à quarante-huit heures d'intervalle. Après avoir été aux nues avec Clyiemnestre, le 7 novembre 1822, sur la scène de la Comédie-Française, il remporta, le 9 novembre, à l'Odéon, une victoire moindre, mais belle encore, avec Saiil, et comme Guiraud n'avait pu assister ni à l'une ni à l'autre de ces représentations, voici en quels termes il lui en rendit compte :
« Je viens de passer, mx)n bien cher ami, par toutes les horreurs et les fatigues du triomphe dramatique ; le succès de Clyteninestre a été complet et celui de Sal'il contesté; mais la pièce, grâce, je crois, aux coupures que nos amis y ont faites (2),
avait distribué à chacune de ces deux représentations cent cinquante billets de plus qu'il n'en avait le droit. « Cent cinquante billets distribuas sur une salle si vaste, disait Guiraud, qu'est-ce que cela, quand, à la Comédie-Française, on en distribue chaque jour plus de huit cents pour le Régulas d'ArnauU ? » (Cf. Charles Baudelaire et Alfred de Vignij, candidats à l'Académie, éiude par Et, Charavay, 187g.)
(i) Lettre inédite.
(2) Lui-même y fit plus tard d'assez nombreux changements, si l'on s'en rapporte à la note suivante, que je relève dans la Pandore du 17 août 1823 :
« Plus de six mois se sont écoulés entre la huitième et la neuvième représentation de celte tragédie. M, Soumet a profité du
AVANT LE CÉNACLE. LES DEUX ALEXANDRE 5l
s'est relevée hier et a marché au milieu des applaudissements. Mais la recette a été mince, et Saulvâ éprouver le sort de ta reprise : je ne compte que sur quatre représentations.
« M'^*^ George a déclaré avoir le rôle en horreur; je ne puis rien te dire de TefFet de mes deux ouvrages. Je n'ai eu le courage d'en voir aucun. On dit queTalman'a jamaisétéaussibeau quedansOreste ; j'espère le voir ce soir, je n'ai que le temps de t'embrasser et de te répéter que la reprise de tes Machabées a obtenu un très beau succès littéraire et que ta pièce restera au théâtre; elle n'a été quittée que par un caprice et parce qu'elle ne faisait pas d'argent. Il va en être ainsi de Saûl.
« UOdéon est un tombeau où nous nous sommes engloutis.
« SOUMET (i). »
Pas si tombeau que cela, vraiment I la preuve en est que des deux tragédies de Soumet, c'est encore Saûl qui, malgré le petit nombre de ses représentations (2), occupa le plus longtemps la critique, etque Soumet, pour nous, sinon pour ses
semestre accordé au roi Saûl pour remeUre son ouvrage sur le métier. Il a supprime, ajouté, corrigé; malheureusement, presque tout son travail s'est borné à des transpositions. La pythonisse d'Endor n'a plus qu'une scène au 4^ acte : mais beaucoup de ses prophéties ont passé dans la bouche d'Achimelech,vieillardde 90 ans, qui se mêle aussi de sorcellerie, et qui voit, quoi qu'il soit aveugle, tout ce qui se passe pendant la bataille que Saiil livre, dans les coulisses, aux redoutables Philistins. »
(1) Lettre inédile.
(2) Saûl eut huit représentations consécutives, en 1822, et fut repris au mois d'août 1823.
contemporains, est resté Tauteur de Saûl bien plus que de Clytemnestre,
Attaquée assez violemmentpar la plupart des journaux (i), cette pièce eut l'honneur d'être défendue avec beaucoup d'éloquence par Victor Hugo dans le Moniteur du 26 novembre, etlebruit fait autour d'elle entraîna la jeune poésie dans le sillage de son auteur. A partir de ce jour, Guiraud, qui l'avait distancé, prit rang parmi ses disciples. Soumet fut pour tous le maître incontesté, v notre grand Alexandre ». Victor Hugo lui dédia le Poète dans les révolutions ; Alfred de Vigny, le Somnambule; Guiraud, /e Poète de ses Poèmes élégiaques ; Jules de Rességuier, une très belle épître en tête de ses
(i) Naturellement Ions les classiques furent contre Soumet. On jugera de leurs griefs par ceux qui sont contenus dans cette lettre d'Andrieux à Guiraud.
« Paris, 18 novembre.
a Je vous remercie, mon cher et aimable compatriote, de m'avoir donné de vos nouvelles ; la veille même du jour où j'ai reçu votre lettre je parlais de vous avec mes enfants et leur disais que j'avais envie de vous écrire; votre épîlre m'est parvenue au moment où je rentrais chez moi de la première représentation de Saûl^ qui a eu un beau et grand succès. Il y a du talent de poésie, mais le poète ne ménage pas assez notre langue, dont le génie est la clarté, la justesse, la propriété des expressions ; si les hommes de talent, comme M. Soumet, donnent le mauvais exemple, ils ne seront que trop imités ; les vers à effet sont faciles à faire, car on se jette dans le vague et dans la bouffissure; il faudrait tacher d'écrire en français et non pas en anglais ou en allemand ; Voltaire a écrit quelque part : « On fait de l'Ossian quand on veut et du Virgile quand on peut. » — Racine est un grand poète assurément, mais il est toujours intelligible, toujours vrai ; tout ce qu'il dit vient du cœur et arrive au cœur; c'est dans le cœur et non pas dans la tète qu'on trouve le touchant, le pathétique et l'harmonieux.
« Je suis vraiment affligé quand je vois qu'un jeune homme qui pouvait faire bien et très bien se jette dans une fausse route où il en entraîne d'autres après lui, précisément parce qu'il a de très belles parties. La langue latine était plus hardie que la nôtre, et pourtant Cicéron dit que les métaphores doivent être modestes, et surtout jamais forcées. .. »
[Lettre inédite.)
Tableaux poétiques, dans laquelle il lui disait, comme s'il avait eu le pressentiment du four noir de sa future Divine Epopée :
Reste, reste fidèle à ton premier autel,
C'est assez d'un laurier, lorsqu'il est immortel.
Ancelot, l'auteur ào, Louis IX, mêlant salouange à celle de ses jeunes confrères, adressa à Fauteur de Saûlune autre épître, d*où j'extrais ces vers :
Toi, marche vers le but où t'appelle la {sçloire !
Respecté de l'envie, aimé de tes rivaux,
A tes anciens lauriers joins des lauriers nouveaux.
Fais retentir encor les échos du théâtre ;
Saiil et Clytemmesire attendent Cléopùtrc.
Que nos grands souvenirs revivent dans tes chants,
Guide au sein des combats cette fille des champs
Dont l'audace a brisé l'orgueil de l'Angleterre,
Oui sauva sa patrie et qu'outragea Voltaire.
Digne de la chanter, viens venger son affront
Et la palme d'Homère est promise à ton front.
Fais soupirer encor la plaintive élégie ;
D'un style noble et pur admirant la magie
La France attend tes vers; et ton siècle enchanté
Les lègue avec orgueil à la postérité (i).
Bref, à l'aube de l'année 1828, ^Alexandre Soumet trônait comme un demi-dieu sur les hauteurs du Parnasse, et là Muse française ne fit qu'accroître son prestige.
(i) Celte épître, datée de Châtillon-sur-Seine, i4 août 1898, fut publiée dans le numéro de septembre de la Muse Française.
I. — Les sept fondateurs de la Muse. — Le rôle de Soumet, de Guiraud et d'Emile Deschamps. — Date de l'apparition de la Muse. — Lettre inédite d'Emile Deschamps à Guiraud. — Causes du relard du premier no. — Comme quoi Guiraud fut le vrai directeur de la Muse. — Sophie Gay met Emile Deschamps en rapport avec la librairie Tardieu. — Deschampssollicite le concours de Joseph Rocher, alors ju^e à Melun. — Lettre inédite. — Pourquoi Lamartine refusa de collaborer à la Muse. — Ses conseils à Victor Hugo. — Son offre d'argent. — Abstention d'Henri de Latouche. — Son caractère ombrageux et taquin. — Une estampe rarissime pour la Muse. — Latouche rompt ouvertement avec ses anciens camarades. — Victor Hugo et Emile Deschamps lui répondent. — Les Jalousies litté' T^aires, par Millevoye. — A propos d'une épîire de Latouche à Guttinguer. — Les collaborateurs de la Muse.
IL — Nos doctrines^ par Alexandre Guiraud. — Du senti» ment religieux dans la poésie. — Guiraud d'accord sur ce point avec Soumet. — Comme quoi Guiraud ignorait la Pléiade du xvie siècle. — Charles Nodier et le Romantisme. — Il l'explique, le premier, <et le défend. — L'Académie française s'élève contre la Muse. — Le discours d'Auger déchaîne la guerre entre Classiques et les Romantiques. — Emile Deschamps lui répond. — Prosaïques ç,i poétiques. Cette définition n'a pas prévalu. — Mort de lord Byron.
m, — Causes de la disparition de la Muse. — La candidature académique de Soumet. — L'article d'Holmondurand sur la Mort deSocrate et les Nouvelles Méditations sème la zizanie parmi les fondateurs de la Muse. — Lettre inédite d'Emile Deschamps à ce sujet. — Vigny défend
FONDATION Dli LA « MUSE FRANÇAISE )) 55
Lamarline conlreses camarades. — Guirand 5 Bordeaux dans la société d'Edmond Géraud. — Soumet jaloux du Saiil et de la Mari de Socrate de Lamarline. — La chute de Chateaubriand. — Une anecdote à cet égard d'Alfred de Vigny. — Portrait de Chateaubriand par Saint- Valry. — Epître que lui adresse Henri de Latouche. — Le dernier no de la Muse française.
La Muse française eut sept fondateurs : Emile Descliamps, Guiraud, Soumet, Victor Hugo, Alfred de Vigny, Saint- Valry et Desjardins. — Sept étoiles, comme dans la Pléiade du xvi^ siècle, mais ces étoiles ne furent pas groupées tout d'un coup, et ce qui leur manqua, au point de vue de la cohésion et de la durée, ce fut d'être placées, comme leurs devancières de i55o, sous la férule d'un chef ayant l'autorité de Jean Dorât.
Dans le principe, tout semble avoir été étudié et concerté entre Soumet, Guiraud et Emile Deschamps. Celui-ci apporta l'idée première, Guiraud rédigea le prospectus, et Soumet, avec son beau nom, fournit le panache auquel se ralHèrent presque tous les poètes-lauréats de l'Académie des Jeux- Floraux.
Cela résulte des documents originaux que j'ai sous les yeux.
Dans une lettre écrite par Lamartine à Victor Hugo, le 8 juin 1820, je vois qu'Emile Descliamps sollicita le concours de l'auteur des Méditations pendant l'hiver de 1822. C'est déjà la preuve qu'on
56 lp: cénacle de la muse française
s'est trompé en disant que la Muse française fut fondée pour faire échec au Mercure du XÏX^- siècle, de Henri de Latouche, lequel parut trois mois avant elle.
La vérité, c'est que les poètes des deux âges que Victor Hugo avait groupés dans le Conservateur éprouvaient, depuis la disparition de cet organe (i), le besoin d'en avoir un autre qui fût en quelque sorte le moniteur officiel, je ne dis pas du Romantisme, ce mot-là sonnait mal ou ne disait rien encore aux oreilles les plus hardies, mais de la jeune école qui avait la prétention de renouveler la poésie française. Or, Emile Deschamps était qualifié plus qu'aucun de ses camarades pour lancer le noiiveau navire. Non seulement il était le disciple préféré de Soumet, mais il était actif, entraînant, sympathique à tous, et, comme poète, il avait, au dire de Paul Foucher, « la strophe victorienne, l'inspiration lamartinienne, et avec cela une flamme à lui (2) ». On verra tout à l'heure qu'il fut la cheville ouvrière de la Muse»
Le premier numéro devait paraître le i^"^ juillet
[i] Le Conservateur liUéraire, fondé par Abcl et Victor Hugo, au mois de décembre''i8ig, cessa de paraître au mois de mars 1821.
(2) Pariant de lui beaucoup plus tard, Sainte-Beuve s'exprimait ainsi : « Emile Deschamps est resté le type le plus fidèle de cette école de la Muse dans sa gentillesse et sa llatterie innocente; mais Alexandre Soumet en était alors le type grandiose et un peu solennel. » [Chateaubriand et son groupe littéraire, t. II, p. 3i2.) — De son côté Lamartine disait : « Emile Deschamps, écrivam exquis, improvisateur léger quand il était debout, poète pathétique quand il s asseyait, véritable pendant, en homme, de iM"i« de Girardin en femme, seul capable de donner la réplique aux femmes.de cour, aux femmes d'esprit, comme aux hommes de génie. » [Souvenirs et portraits, t. II, p. 275.)
1823. Il fut retardé pour plusieurs raisons, dont les principales sont énoncées dans cette lettre d'Emile Deschamps à Guiraud, qui était alors à Limoux :
« Paris, le ii juillet 1828.
« Eli bien, cher Alexandre, vous aviez g-rand besoin, n'est-ce pas ? de vous trouver auprès de votre excellente mère pour vous consoler de tout ce que vous quittiez. — Ecrivez-nous donc comment vous avez fait votre vojag-e et comment va votre santé et votre cœur. — Celui de vos amis est tout à vous et appelle votre retour de toutes ses forces. France (i) est parti pour l'Espagne, me voilà donc seul avec Saint- Valry pour la Muse, Le i^^ n<^ va bientôt paraître, quoique un peu plus tard que nous ne pensions; les vers de Soumet, les vôtres et un excellent article de Victor sur Walter Scott, voilà pour le succès. — A propos, trouvez-nous des abonnés et écrivez à M"^® d'Hilliers (2) et à ces dames Boscary (3) pour le même objet, et envoyezmoi leur adresse pour que je puisse leur faire parvenir le i*^*" n*^ sans retard. — Ici les abonnés com-
(i) Emile Deschamps désif^nait ainsi le comte d'Houdetol (Charles- Ile de-Francej, fils du général commandant de l'Ile de France, et petitfils de l'amie de Jean-Jacques, qui lui-même était né à l'Ile de France le ô juillet 1786. Entré, à i5 ans, dans la marine, il prit part, sur l'Algésiras, à la bataille du 21 juillet i8o5,et fut grièvement blessé à Trafalgar, le ai octobre de la même année. Attaché, en 1809, ^^
F rince d'Eckmûhl, il fit la campagne de Wagram et de Russie et suivit armée de la Loire en i8i5. En 1828, il partit pour l'Espagne sous les ordres du général Laurislon et entra, en 1826, comme aide de camp dans la maison du duc dOrléans, auprès duquel il demeura pendant tout son règne et jusqu'à sa mort. — Il habitait, en 1828, rue. Saint-Honoré, avec Guiraud, qui lui a dédié son Ode aux Grecs (1820). Lui-même a collaboré aux Annales romantiques.
(2) MO'C d'Ililliers tenait de près au maréchal Baraguey d'Hilliers et était très liée avec la famille d'Alexandre Guiraud.
(3) M""« Boscary de Villeplainc avait à Paris un salon très fré-
mencent à venir et tout nous présag"e bonne chance si vous ne nous abandonnez pas.
« J'ai fait avec Saint-Valry (i) un petit avantpropos que vous trouverez bien maigre après votre prospectus, mais le temps pressait et puis, ne pouvant mettre quelque chose de vous, qu'importe ce qu'on mette? Indiquez-moi aussi les noms et les demeures des deux personnes à qui vous voulez envoyer la Muse gratis, car les fondateurs ont le droit, d'après une nouvelle convention, à deux abonnements outre le leur (i). Je ne vous parle que de notre J/w^e. J'en rabâche parce que j'y passe jour et nuit en épreuves et en pourparlers avec le libraire.
(( Adieu, je n'ai pas d'autre idée pour aujourd'hui, et si je ne vous aimais pas tant je me croirais mort.
« Votre ami à toute épreuve.